Tournée taf taf





Taf taf, en wolof, signifie "rapidement", "vite fait". Et en effet, après avoir adopté le flegme sénégalais, l'expédition que Yo et moi nous sommes concoctés nous voit retrouver un rythme plus conforme à notre turbulent passé commun. Nous rêvons de parcourir un bout d'Afrique ensemble depuis des années : cette fois, nous y sommes.
















Histoire de bien commencer, pour d'obscures raisons et à deux minutes près, nous ratons l'embarquement du bateau pour la Casamance, au Sud du pays. Qu'à cela ne tienne, nous partons la nuit même, mais en 7 places, qui sont exclusivement d'increvables Peugeot 505. Néanmoins, l'incident nous permet de faire la connaissance de l'aimable Abou qui, comme nous, a raté le bateau. C'est lors de ce trajet que nous traversons la Gambie, petit pays anglophone enclavé au milieu du Sénégal. La Gambie se résume à son fleuve. Nous patientons d'ailleurs plus de quatre heures pour le traverser ; la file de véhicules est impressionnante, et l'organisation est égale à la vétusté des deux bacs qui permettent la traversée. Après une courte halte à Ziguinchor, où nous dormons chez Pape, présenté par Abou, nous atteignons sans encombre Oussouye, puis le village de Calobone. Nous sommes ici au coeur de la Casamance, pays des Diolas, où la nature est si généreuse. Ici, les rues sont des chemins qui serpentent au milieu de l'épaisse végétation. D'épais manguiers portent difficilement des milliers de fruits énormes, tandis que d'immenses fromagers, avec leurs étranges racines qui se prolongent sur le tronc, font de l'ombre à tout le village. Nous sommes accueillis par William, recommandé par les amis cuisiniers du Maquis. Il vit dans une petite maison confortable avec sa femme Hélène, son frère Narcisse, et sa belle-soeur Jacqueline. Toute la famille nous reçoit avec beaucoup d'égards, et les deux frères nous promènent fièrement à travers leur région. En forêt, nous allons observer quelques cousines qui écrasent des pommes de cajou, fruit de l'anacardier, afin d'en extraire le jus. Plus loin, un cousin grimpe jusqu'à la cime des palmiers et fixe quelques bouteilles dans lesquelles s'écoulent la sève. C'est le vin de palme, assez proche du cidre, que nous dégustons à l'ombre d'un gros buisson. En moto, ils nous emmènent également pêcher sur le vaste fleuve. Presque bredouilles, nous achetons une belle pièce à un vieux afin d'éviter les railleries d'Hélène. Surtout, nous explorons l'étonnante forêt des environs en écoutant les explications lumineuses de William. Après avoir été reçus comme des princes, nous regrettons de devoir déjà partir et de ne pas pouvoir en apprendre d’avantage sur les spécificités de cette ethnie aux coutumes si particulières.












Nous atteignons ensuite sans encombre la capitale de la Guinée Bissau, qui n'est qu'un gros village sans infrastructure ou presque. Le pays, où l’on parle un créole portugais, est l’un des plus pauvre au monde. Il n’a pas connu la stabilité depuis son indépendance et se relève à peine d’une guerre civile fratricide qui ne s’est interrompue que depuis deux ans. L’économie du pays n’en est qu’à ses balbutiements : pas de politique d’éducation, industrielle ou agricole. La majorité des revenus de l’Etat provient de la vente des noix de cajou, dont on extrait l’huile. Les mauvaises langues ajoutent que le reste est dû à la vente de la cocaïne des cartels colombiens. La population, qui vit dans des conditions très modestes, sans eau potable ni électricité, pense surtout à boire et à danser. C’est d’ailleurs ce qui nous amène à Bissau, dont la réputation dans le domaine de la fête dépasse largement les frontières. Accompagnés d’Alpha, un expatrié sénégalais qui nous héberge, nous en faisons l’agréable expérience lors d’une nuit torride qui se termine avec les premières lueurs du jour.












Toujours avec Alpha, qui maîtrise le créole, nous embarquons vers l’île paradisiaque de Bubaque, au cœur de l’archipel des Bijagos et sa soixantaine d’îles. Nous y passons le plus clair de notre temps les pieds dans l’eau, dans un décor de carte postale : plage de sable blanc ombragée par de grands arbres tombant dans la mer, eau turquoise et chaude aux vagues minuscules, quelques îlots à l’horizon. On y pêche et on y grille le poisson qu’on mange aussitôt, accompagné de cajou, alcool fort et bon marché. Nous faisons connaissance avec le joyeux Patrick, qui nous trouve une petite pièce inoccupée dans le village, où nous dormons tous les trois sur une simple natte. Aussi, lors d’une chaude après-midi, nous assistons à la finale de la Ligue des Champions, le match de foot de l’année, dans une petite bicoque en terre et toit de tôle où s’entassent avec nous près d’une centaine d’excités. La température frise les soixante degrés, nous nous liquéfions. Sur cette île du bout du monde, malgré la barrière de la langue, nous constatons une fois de plus que les gens les plus modestes sont souvent les plus accueillants. Et même sur le bateau du retour, comme un DJ fait tourner ses platines, le pont se transforme en piste de danse. A l’arrivée au port de Bissau, quelques heures plus tard, tous les passagers, du militaire au paysan, tanguent dangereusement, même sur la terre ferme.






Notre prochaine étape se situe en Guinée Conakry, au cœur du massif du Fouta-Djalon, quelques six cents kilomètres au Nord-Est. La route, épique, est aussi difficile que splendide. Elle nous prend pas moins de quatre jours. Nous passons une bonne partie du temps à patienter dans des gares routières crasseuses ou dormir dans de petits hôtels minables. Lorsque nous roulons à travers l'exubérante forêt guinéenne, c’est à bord de taxis brousses, des 505 pleines à craquer. Je compte jusqu’à dix-huit passagers entassés sur les sièges ou sur le toit. Lors d’une journée interminable, nous passons onze heures à bord du même véhicule, à gravir puis dévaler une dizaine de montagnes sur des pistes défoncées. Le chauffeur a raté sa vocation : il aurait fait un redoutable pilote de rallye.












Depuis cinquante ans et l’indépendance de la France, la Guinée n’est dirigée que par quelques cupides dictateurs qui terrorisent les habitants et pillent le pays, pourtant qualifié de scandale géologique tant le sous-sol regorge de richesses. Aujourd’hui, les guinéens, qui manquent de tout, espèrent enfin une bonne gouvernance qui leur permettra de voir leurs conditions de vie évoluer. Au Nord-Ouest, nous arrivons épuisés à Mali, charmante bourgade posée à flanc de montagne et peuplée de sympathiques peuls. Nous séjournons dans un magnifique campement qui domine la ville, où nous rencontrons l’aimable Tierno. Ici, à plus de mille mètres d’altitude, le climat très pluvieux favorise une flore extravagante. Après un repos bien mérité, nous partons, accompagnés de notre précieux guide, pour une extraordinaire randonnée durant laquelle nous gravissons le mont Loura, 1515 mètres d'altitude et point culminant de toute l’Afrique de l’Ouest. Sur le chemin, nous traversons de minuscules villages de cases où les habitants cultivent avec simplicité mais habileté la terre fertile, puis nous goûtons plusieurs fruits inconnus au goût improbable. Au sommet, le panorama est incroyable ; de tous côtés, nous contemplons les grandioses vallées accidentées, et sous nos pieds, des centaines de mètres plus bas, on distingue à peine les toits ronds des habitations. Yo et moi nous félicitons d’être arrivés jusqu’à cet endroit inaccessible ; à partir d’ici, nous débutons le chemin du retour. Plus bas, en écoutant religieusement le chant de moult oiseaux et les cris des chimpanzés, nous admirons longuement la majestueuse Dame de Mali, gigantesque silhouette qui semble, telle une statue de la Grèce Antique, sculptée dans la roche.














Nous reprenons la route vers le Nord en descendant les derniers contreforts du Fouta-Djalon. Nous relions les soixante kilomètres qui nous séparent de Dindéfelo, village typique du Sud du Sénégal, en 4x4. Le chemin est court mais la piste inexistante. Même le puissant véhicule éprouve beaucoup de difficultés à escalader les pierres. Roulant au pas, le chauffeur ne passe que rarement la seconde. Nous venons voir ici la fameuse cascade de Dindéfelo, près de cent mètres de hauteur. Du campement, notre objectif n’est qu’à trente minutes de marche. Trop facile : nous optons pour la version longue en escaladant la falaise. Après avoir admiré la vue sur la vaste plaine, nous parcourons le plateau où se trouvent quelques petits villages. Au milieu d’un étrange paysage de brousse, nous jouons avec des gamins qui barbotent dans les flaques, puis atteignons une fracture. En contrebas, une rivière presque à sec s’écoule au fond d’un étroit canyon. A l’intérieur, la nature est extravagante. Des arbres poussent même sur des pierres ! Evidement, nous préférons descendre le lit du torrent en se faufilant parmi les rochers et les lianes inextricables, jusqu’à atteindre un vide vertigineux. Il nous faut le contourner pendant de longues heures pour enfin découvrir, stupéfaits, l’impressionnante chute d’eau. L’incontournable baignade, dans ce lieu magique, est salvatrice.












Puis, quelques heures de route plus loin, nous atteignons Salemata, bourgade située au cœur du Pays Bassari. L’ethnie, de quelques milliers d’individus surtout chasseurs et cultivateurs, est la dernière du Sénégal à vivre de façon traditionnelle. C’est en bicyclette, à travers la brousse vallonnée, que nous nous rendons à Ethiolo, modeste village très pittoresque. Les autochtones nous reçoivent chaleureusement et nous expliquent fièrement les spécificités culturelles de leur peuple. Chaque village est indépendant et les règles sociales sont strictes. A partir de dix ans, les garçons sont éduqués collectivement selon un rite précis. Soit, nous n’assistons à aucune cérémonie durant lesquels ils se parent d’étonnants costumes, mais nous partageons, autour d’une bonne bouteille de vin de rônier, de bonnes rigolades. Dominique, le plus ancien d’entre eux, nous avoue avoir quinze femmes et soixante-et-onze enfants ! Lorsque nous lui demandons comment il est possible d’assumer une telle descendance, amusé, il nous montre ses mains dures comme du bois : « c’est avec ces outils que je les nourris tous. »














Lorsque nous atteignons Kédougou, grosse ville sans intérêt, la chaleur s’approche dangereusement des quarante-cinq degrés. On ne résiste pas à une tentatrice pancarte : « hôtel trois étoiles avec piscine ». L’eau y est chaude comme une soupe, mais on est pourtant mieux dedans que dehors. Au milieu de la nuit suivante, nous montons dans un bus qui nous dépose aux portes du parc national du Niokolo-Koba dès sept heures du matin. Les tarifs, guide, location d’un 4x4 et chauffeur, sont prohibitifs. Nous patientons donc pendant sept heures, sous une chaleur écrasante, qu’un chauffeur de car qui emmène ouvriers et officiels à l’intérieur, accepte de nous emmener pour un prix raisonnable. Quatre heures de piste pour deux heures d’observation, c’est peu, mais la forêt de la réserve, composée d’arbres en tout genre et habité par de nombreuses espèces d’animaux, est superbe. Au milieu du Parc, au bord du fleuve Gambie, nous avons tout de même le temps d’observer des oiseaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des babouins, des singes verts, des antilopes, de massifs phacochères, ou encore d’inquiétants crocodiles.












Enfin, durant le chemin qui nous ramène vers la Basse-Casamance, nous sommes obligés de dormir dans un bus, dans des positions acrobatiques, pour cause de panne d’essence. Nous décidons donc de prolonger encore un peu le voyage en faisant une halte sur l’île de Karabane, dans l’estuaire du fleuve. Nous passons trois jours dans un joli campement, au bord de l’eau. L’île est assez grande, mais principalement occupée par les palétuviers, baignés par la mer par intermittence. La partie habitable occupe une mince bande de sable qui s’étend le long de la plage. Le village, coupé du monde, est peuplé de sept-cent âmes et bâti à l’ombre de grands arbres : baobabs, fromagers, palmiers… Ici, le temps coule très lentement, mais la quiétude habituelle est interrompue par un groupe de musiciens qui joue du matin au soir. Sur un son afro-jazz, composé de percussions ultra-rapides et d’un envoûtant saxophone, les femmes tapent avec frénésie le rythme sur des morceaux de bambous, et accélèrent encore lorsqu’une danseuse s’avance au milieu de la ronde. Dans ma passion pour la musique, l’influence africaine est primordiale : là, je touche les origines.


De retour à Ziguinchor, nous passons une nuit chez Pape et son adorable famille, qui nous avaient déjà reçu trois semaines auparavant, puis nous embarquons à bord du ferry qui nous ramène, au lever du soleil, au port de Dakar. Au cours de cette formidable expédition, qui aura duré vingt-six jours dont quatorze sur la route, nous avons parcouru presque trois mille kilomètres. Surtout, nous avons traversé des contrées extraordinaires, rencontré des gens simples et chaleureux de toutes conditions, et partagé, mon vieil ami et moi, des moments d'une rare complicité. Notre prochain rendez-vous : le Carnaval de Rio 2013...

Interludes

Durant mon voyage, je rencontre quelquefois des routards puristes qui dédaignent les lieux touristiques, pas assez authentiques à leur goût. Je croise aussi de nombreux vacanciers qui n'osent pas s'aventurer hors des sentiers balisés. Quant à moi, sans a priori, je mange à tous les râteliers, partageant la vie quotidienne des peuples autochtones ou visitant les sites les plus fameux avec le même bonheur.



Avec mon ami Raoul, bel exemple de métissage puisque sénégalo-franco-vietnamien, nous explorons l'emblématique Ile de Gorée, bastion du colonialisme français lorsque Dakar n'était encore composée que de quelques cases. Conclusion de mes études sur la Traite des Noirs, nous visitons la Maison des Esclaves, ancien lieu de transit des captifs avant leur départ pour le Nouveau Monde ou les ports européens. Les conséquences de cet abominable commerce qui se perpétua pendant quatre siècles se mesurent encore aujourd'hui dans le sous-développement du continent. Mais Gorée est aussi un paisible village préservé, sans moteur, a l'abri de l'agitation de la capitale. Les maisons colorées ressemblent à celles des campagnes françaises, les ruelles sont fleuries et un grand baobab trône au milieu de la grand place. Après avoir sillonner l'île, nous passons la soirée sur la plage abandonnée par les touristes, en compagnie de quelques rastas locaux, qui nous invitent gentiment à diner.



Quelques jours plus tard, contre l'avis général, je souhaite assister au match de football Sénégal - Cameroun. J'invite ce bon Eddy qui, d'abord réticent, accepte finalement ma proposition. La partie, à fort enjeu, est ennuyeuse pendant quatre-vingt-dix minutes, mais l'ambiance est joyeuse et bon enfant. Dans les arrêts de jeu, les 60 000 spectateurs retiennent leur souffle ; au bout du suspens, les joueurs sénégalais marque le but de la victoire, le stade explose. Les supporters sautent des gradins et envahissent le terrain. Ce soir, la ville est en fête.



Puis encore avec Eddy, nous quittons le bruit et la saleté de Dakar pour aller respirer l'air pur du Lac Rose, qui tient sa couleur de sa forte concentration en sel. S'y rendre en transport en commun se révèle être une sacrée expédition, la sortie de l'agglomération étant très embouteillée. Mais une fois sur place, le paysage, sublime, et la quiétude nous emplissent d'une grande sérénité. Et comme en faire le tour s'impose à moi comme une évidence, nous marchons silencieusement pendant plus de quatre heures, observant la végétation, les oiseaux, ainsi que les ouvriers qui travaillent à extraire le sel.



Les Mamelles sont deux collines d'origine volcanique, qui dominent la presqu'île du Cap-Vert. Accompagné de Raoul et d'Eddy, je gravis les deux édifices bâtis à leurs sommets. Le Monument de la Renaissance Africaine, récemment achevé, est la plus haute statue du monde, représentant une famille pointant vers le ciel. Décriée pour son coût énorme, elle est pourtant, de mon point de vue, très impressionnante. Après avoir subi le discours de propagande du guide, nous montons, via un ascenseur, dans le couvre-chef de l'homme. La décéption est grande lorsque nous constatons que les vitres sales ne permettent pas de contempler la vue. Les concepteurs n'ont pas prévu l'ouverture des fenêtres afin de les nettoyer. Mes remarques acerbes à l'officiel font bien rire mes camarades. Sur l'autre colline, face à l'océan, nous grimpons sur le Phare des Mamelles. Bâti en 1860 par les colons, c'est la toute première construction de la ville. Cette fois, la vue est imprenable.


Pendant mon séjour à Dakar, je sympathise aussi avec Biba. Elevé en région parisienne, c'est un parfait banlieusard. Pourtant, son père, immigré haïtien, est un acteur important de la culture sénégalaise. Artiste complet, le vieil homme a aussi bâti, au fil des ans, un magnifique et original complexe hôtelier consacré à la création artistique, à Toubab Dialaw, sur la Petite Côte au Sud de la capitale (espacesobobade.com). Lorsque notre ami se propose de nous y emmener, Raoul, Eddy et moi-même ne nous faisons pas prier. Nous passons quelques jours là-bas, entre l'hôtel posé sur une falaise ocre au bord de l'océan, et la résidence privée du Papa.
Au milieu de la brousse sèche, une superbe maison, entièrement autonome, est nichée au sommet d'une colline verdoyante. Sur la propriété arrosée par une petite rivière, on trouve également un potager, un jardin botanique, et en contrebas de la terrasse couverte par des dômes de briques, un incroyable théâtre à ciel ouvert. Conduits par Raoul, nous naviguons donc entre la plage, la terrasse qui la domine, le village, la brousse. Et pendant les festivités nocturnes, nous grillons sur le feu poulets et poissons, tandis qu'Eddy prépare avec soin les niama-niama, les accompagnements. Et le week-end suivant, comme Biba réitère son invitation, je réserve la surprise à Yo, rentré de France la veille, de découvrir les lieux. Je retrouve mon vieil ami, les rigolades n'en sont que plus bruyantes.


Et alors que mon épisode dakarois touche à sa fin, puisque Yo et moi bouclons les préparatifs d'un petit tour dans le Sud du Sénégal, en Guinée-Bissau et en Guinée Conakry, je tombe par hasard sur la très charmante Hawa, au Maquis, le restaurant en bas de la maison. Petite peul de vingt-cinq ans, étudiante et danseuse émérite, j'avais passé trois mois plus tôt une après-midi avec elle, parmi d'autres, sur la plage de l'Ile de Ngor, sans jamais la revoir par la suite. Mais cette fois, nous sommes bien décidés à ne pas laisser passer l'occasion. Pendant que nous déjeunons côte à côte, malgré la présence de ses copines et de Yo, nous sommes seuls au monde. Et après une belle et chaude soirée dans une boîte de nuit huppée, immanquablement, nous finissons la nuit ensemble. J'avais abandonné l'idée de trouver, à Dakar, une fille simple, gentille et sincère, mais Hawa est un oiseau rare. Je passe les jours suivants à éplucher mon carnet d'adresses afin de dénicher une chambre, ici ou là, pour quelques heures. Enfin, à quelques jours du départ, un ami de Yo qui s'absente à l'étranger me propose de me prêter son appartement. Là, dans l'intimité tant attendue, nous rapprochons nos grandes différences ; l'échange culturel est total.

Dakar, cité métisse


Contrairement à mes précédentes aventures, mon séjour prolongé dans la capitale sénégalaise me permet d'étudier attentivement ses diverses caractéristiques, ainsi que de m'intégrer, un peu, à sa population cosmopolite. Aussi, je la parcours en tous sens, en bus ou taxi déglingués, et, bien sûr, à pied, le plus souvent en compagnie de ce cher Eddy.


Dakar, qui est ma porte d'entrée de l'Afrique Noire, est l'une des principales capitales politiques, économiques et culturelles d'Afrique de l'Ouest. Fondée par les colons français à la fin du XIXe siècle, elle subit depuis un développement exponentiel. Aujourd'hui, l'agglomération déborde largement la presqu'île du Cap-Vert et comprend de trois à quatre millions d'habitants, alors que la population du pays est estimée à quatorze. La presqu'île, formation volcanique, forme un triangle d'environ quinze kilomètres sur dix. Partout, des chantiers occupent les derniers mètres carrés disponibles.

On y trouve des équipements majeurs, tel que l'immense port, au Sud-Est, qui voit débarquer chaque jour des milliers de conteneurs, ou l'aéroport international, au Nord-Ouest, au beau milieu de quartiers d'habitation. Le long des côtes, les dernières plages publiques sont encadrées de complexes hôteliers fastueux ou de villas splendides, qui tranchent avec les ports de pêche à la pirogue ou les lieux sacrés préservés.


Le centre-ville, à la pointe Sud, avec ses rues commerçantes et arborées, est évidemment d'inspiration européenne, le pays n'ayant obtenu son indépendance qu'en 1960. Relativement propre et moderne, il est dominé par quelques hauts buildings et abrite les administrations, tel que le Palais présidentiel, l'Assemblée et autres ministères. A proximité, la médina, qui n'a rien à voir avec les cités médiévales arabes ; c'est un quartier populaire vétuste et dense, datant de l'époque coloniale.











En remontant vers le Nord, l'urbanisme est plus récent mais néanmoins souvent sommaire et anarchique. On découvre parfois, le long des grands axes, quelques belles maisons et de grands immeubles défraîchis. Sur les trottoirs, les marchands ambulants interpellent les passants, tandis que d'autres proposent toutes sortes de marchandises sur des étals de fortunes. En quittant ces boulevards et en s'engageant plus profondément, les logements deviennent plus modestes et rapidement, la chaussée n'est plus que du sable. Dakar subit les conséquences d'une démographie galopante, associée à un fort exode rural. Des banlieues interminables s'étendent au Nord-Est, sur le continent. Ici des forêts de béton s'élevant au hasard sur le sable repoussent les limites de la brousse. Les toubabs (les blancs) ne s'aventurent pas jusque là : à mon passage, les enfants interpellent leur maman en me fixant avec de grands yeux ronds.


Les dakarois, comme le reste des sénégalais, sont très marqués par l'Islam, qui progresse considérablement face aux croyances ancestrales. D'ailleurs, les sérignes, ou marabouts, constituent un pouvoir politique puissant. Economique aussi, puisque les moins scrupuleux d'entre eux envoient des petits garçons pouilleux, dont ils sont censés assurer l'éducation, mendier dans les rues, tandis qu'ils affichent avec ostentation leurs richesses. Mais la religion est aussi pratiquée dans l'allégresse : les Baye Fall par exemple, entre mysticisme enjoué et philosophie rasta, peuvent chanter, en groupe, des louanges toute la nuit dans la rue. D'autres prient simplement sur une natte déroulée sur le trottoir, ou encore dans de petits enclos blancs au milieu de la circulation bruyante.


En outre, les étrangers constituent une minorité non négligeable de la population de la ville. Les européens et les libanais se partagent les affaires les plus lucratives, comme l'hôtellerie ou la restauration haut-de-gamme, les Chinois s'implantent fortement dans les faubourgs intermédiaires. Et de nombreux immigrés d'Afrique occidentale ou centrale, venant chercher ici la stabilité voire la paix, participent à l'extraordinaire mélange de la société dakaroise. Les Cap-verdiens, les Maures, les Maliens ou les Guinéens sont les plus représentés. Mais surtout, le peuple sénégalais est composé d'une multitude d'ethnies aux moeurs et coutumes diverses. Les Wolofs, dont la langue est parlée de tous, sont les plus nombreux et les plus influents. Les Lébous sont traditionnellement pêcheurs et les premiers occupants de la presqu'île. Les Sérères ont la réputation d'être d'excellents agriculteurs. Les Peuls, comme les Toucouleurs, sont nomades et surtout éleveurs. les Diolas sont originaires de Casamance et fervents chrétiens. Ils s'opposèrent farouchement aux Malinkés, eux-mêmes issus des Mandingues, répandus à travers toute l'Afrique de l'Ouest. On compte également quelques Bassaris, Bediks ou Diallonkés, et j'en passe. Mais aujourd'hui, dans la capitale, ces origines historiques se diluent rapidement dans le métissage ainsi que dans la culture occidentale dominante. Plus de la moitié des sénégalais ont moins de vingt ans, et la jeunesse citadine ne rêve que d'Europe et d'Amérique. On constate cet état de fait dans le langage : souvent polyglottes, les jeunes parlent un Wolof mâtiné de français et d'anglais. L'aspect vestimentaire s'uniformise aussi : le jean et le t-shirt supplantent largement le boubou et le pagne. L'apparence est ici primordiale et le budget consacré à l'habillement est généralement conséquent ; les dakarois, dans ce domaine, rivalisent avec les urbains des métropoles européennes. Les filles consomment des produits de beauté à profusion et changent de coiffure comme de chemise.


Pourtant, la plupart des habitants du pays sont pauvres et le chômage est endémique. Ici, point de protection sociale, c'est la solidarité familiale qui permet aux moins bien lotis de subsister. L'instauration d'un capitalisme effréné par le président Wade, en poste depuis 2000, permet à quelques uns d'amasser des fortunes, quand l'immense majorité éprouve les plus grandes difficultés à joindre les deux bouts. En simplifiant, j'ai pu constater que les prix, en constante augmentation, sont souvent deux à trois fois inférieurs à la France quand les bas salaires, pour ceux qui ont la chance d'avoir un emploi, sont plus de dix fois inférieurs. Cependant, lors de mes randonnées urbaines, j'ai été étonné de ne voir que peu de misère. Soit, quelques gamins mendient dans les rues ; et des paysans ont importé le mode de vie rural sur les trottoirs, logeant d'humbles bicoques à côté du troupeau de moutons ou de chèvres. Mais l'habitat de type bidonville, même s'il existe, reste exceptionnel. En fait, quand ils ne vivent pas en famille, les gens logent pour la plupart dans de simples chambres, les sanitaires et les cuisines étant collectives. Même si le sénégalais est fier, il accepte généralement son sort avec fatalité et détachement. Pourtant, lors de mon séjour, une manifestation considérable a réuni plusieurs dizaines de milliers de gens sur la place de l'Indépendance. Les mécontents ont exprimé leur colère quant à la vie chère et aux coupures de courant chroniques. Etrangement, durant les deux semaines qui ont suivi, les coupures ont cessé, avant de revenir progressivement.




Si j'ai pu m'infiltrer dans la fantastique mosaïque qu'est la société dakaroise, je le dois surtout à mon ami Eddy. mon vieux compagnon Yo parti, nous sommes vite devenus inséparables. Notre relation complice est basé sur l'échange ; habitant la ville depuis vingt-sept ans et parlant Wolof, il est pour moi un guide extrêmement précieux, tandis que mon goût pour l'exploration par la marche lui fait découvrir des endroits où il n'a jamais mis les pieds. Eddy Nkonga Bokakema Batumbe Ekenga, né à Kinshasa, au grand Congo voilà 33 ans, a une trajectoire pour le moins singulière. Son père fut diplomate dans plusieurs états d'Afrique ; mon ami a donc grandi dans le faste et reçu une éducation de haute qualité. Il connait peu son pays, mais possède une vision globale du continent. Il se considère, à juste titre, comme "un prototype du panafricanisme". Les méandres de la vie ont fortement contribué à sa grande ouverture d'esprit, puisqu'à la prise de pouvoir de Kabila père en 1997, à la suite du général Mobutu, les budgets consacrés à la diplomatie se sont volatilisés. Dès 20 ans, Eddy a donc dû composer avec une condition nettement plus humble. Il vit aujourd'hui dans un modeste appartement, dans une banlieue populaire à la périphérie de la ville. Il habite seul avec son père, dont il s'occupe avec le plus grand soin. Le vieil homme, malgré son grand âge, reste alerte et élégant. C'est un homme charmant, qui fait peu de cas de ses nobles origines, partageant son temps entre l'ambassade, où il transmet sa longue expérience, et les bars sombres de son quartier. Ce qui m'étonne le plus vis à vis d'Eddy, ce sont les nombreux points communs qui nous rapprochent, malgré nos cultures à priori si différentes. Outre nos caractères semblables, cela tient au fait que durant des années, il s'est imprégné de la culture de mon pays en travaillant, depuis Dakar, pour les sociétés de téléphonie française, vendant des milliers d'abonnements à mes compatriotes. Ainsi, outre le fait qu'il parle couramment quatre langues, il est capable de s'exprimer en français comme un ministre ou avec l'accent marseillais. La nuit, nous visitons régulièrement ses amis, issus de conditions diverses, alors que le jour, après nos longues pérégrinations, nous faisons parfois le marché afin de préparer le diner. Parmi ses moult talents, mon acolyte est fin cuisinier. Je l'assiste dans la préparation de savoureux plats : africains bien sûr.

escale au Maquis

Lorsque Yo repart en France, après une semaine pour le moins mouvementée, la maison semble soudainement bien vide. Comme ses parents acceptent gentiment de m'héberger en attendant son retour prévu dans deux mois, je profite du confort de leur demeure pour reprendre mes esprits et faire le point sur mes folles aventures. La première partie de mon voyage, de Romorantin à Dakar, aura duré cent vingt jours, pendant lesquels j'aurai traversé seize pays, dont la France, en stop, et la Bosnie, où je ne suis resté que dix minutes à bord d'un bus. Aussi, j'aurai parcouru près de vingt mille kilomètres, dont cinq mille dans les airs. Sur le plan financier, j'ai allègrement dépassé mon budget, dépensant cent euros tous les trois jours. Surtout, j'ai vu des villes extraordinaires et des paysages sublimes, et rencontré des centaines de personnes de tous horizons, dont une poignée restent de précieux amis. Mon périple m'ayant, jusqu'ici, comblé au-delà de mes espérances, j'ai la ferme intention de poursuivre ma route. Ma prochaine étape, au nom évocateur, sera Port-Gentil, au Gabon, où je retrouverai mon premier supporter, mon frère Brice, et sa chère famille.


En attendant, je prends, chez Christine et Patrick, un repos salvateur. Comme leurs emplois du temps, du fait de leurs activités professionnelles, sont chargés, je ne fais souvent que les croiser. Cependant, je retrouve régulièrement Patrick au bar de son restaurant, où l'on regarde, au milieu des clients, les matchs de foot européens. Je dine presque tous les soirs au Maquis des Allées, restaurant africain de qualité, où je bénéficie de tarifs préférentiels. J'y goute l'inévitable poulet yassa, des poissons grillés comme le thiof ou le barracuda, des brochettes de boeuf ou de poulet, ou encore des plats ivoiriens goûtus. Les employés, originaires de Casamance, sont adorables. Ils m'invitent d'ailleurs à un grand bal, qui rassemble toute la communauté de leur région établie à Dakar. La fête s'éternisera jusqu'à l'aube.


Dans ces conditions idylliques, je mets de côté mes explorations, et prends le temps de ne rien faire. Je me lève fort tard, et commence chaque journée en rêvassant, observant par la fenêtre de ma chambre de mystérieux oiseaux bigarrés qui gazouillent parmi les fleurs de bougainvilliers. Je peaufine également ma condition physique, entre exercices et footing. Dans l'après-midi, je me ballade régulièrement dans le quartier Amitié, assez cossu. Je traine au cybercafé, ou achète dans la rue quelques cacahuètes, une des spécialités locales. Je dévore également quelques bouquins choisis dans l'immense bibliothèque de mes hôtes, parfois à la lueur de ma lampe frontale. En effet, à Dakar, la vie est rythmée par les coupures de courant, qui interviennent souvent deux fois par jour pendant plusieurs heures. Le restaurant est équipé d'un groupe électrogène, mais le coût élevé du carburant ne permet pas à la plupart des habitants d'utiliser cet équipement ; difficile, dans ces conditions, d'exercer convenablement son métier.


Souvent, le soir, Eddy, un ami congolais de Yo avec qui j'ai sympathisé, m'emmène voir certains de ses copains, issus de différentes ethnies et conditions sociales. On se déplace le plus souvent en bus, les fameux cars rapides, autant délabrés que colorés, ou en taxi, eux aussi en piteux état. La jeunesse sénégalaise des classes aisée ou moyenne ressemble à celles de mon pays. Les garçons se retrouvent entre eux, boivent et fument, discutent de tout et de rien, s'affrontent aux jeux vidéo. Ces scènes me semblent bien familières...

la téranga du sénégalais blanc

Depuis Marrakech, je ne suis plus le pilote de mon voyage. En décidant de laisser Gwal, mon ami breton, me conduire jusqu'à Nouakchott, je lui confie également l'initiative. Lorsque nos chemins se séparent, mon attention s'est relâchée, je subis légèrement les évènements. Et après l'atmosphère lunaire de la Mauritanie, l'effervescence sénégalaise me déconcerte vivement. C'est dans cet état d'esprit que j'atteins Dakar et que je retrouve, enfin, un visage familier. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que mon cher ami Yo, fidèle compagnon de mon époque bordelaise, n'a pas prévu de me laisser souffler. La téranga, hospitalité en wolof, n'est pas un vain mot.


Après avoir passé toute son enfance dans la capitale sénégalaise, il est arrivé en France à quinze ans. Mon ami est donc doté de la double culture, caractéristique qui me captive. Lassé de l'agitation et du mode de vie occidentaux, il préfère revenir à ses racines. En attendant de nouveaux projets, il vit chez ses parents, Christine et Patrick, qui habitent, dans un quartier résidentiel, une jolie maison attenante au restaurant africain qu'ils possèdent. Mais Yo, pour des raisons administratives, doit retourner en France quelques temps. Comme nous n'avons qu'une semaine à passer ensemble, il n'y a pas de temps à perdre.


Contrairement à mes habitudes, Yo se mêle peu à la population locale, ne se promène pas dans la rue, n'utilise pas les transports en commun. Qu'à cela ne tienne, j'explorerai la ville plus tard, à ma façon. En attendant, c'est en scooter et à cent à l'heure qu'il me fait découvrir la tumultueuse métropole, s'arrêtant souvent pour me raconter quelque anecdote. J'ai déjà entendu mille fois ces histoires, mais aujourd'hui, impression grisante, je les écoute au milieu du décor. Chaque jour ou presque, après le petit-déjeuner de midi, nous allons nous distraire sur les plages où, gamin, il passait le plus clair de son temps. La plage du lieu de prière, notamment, est un endroit paradisiaque. La petite crique est encadrée de hautes falaises de roche noire et agrémentée de végétation tropicale et de sable blanc. Sous l'humble paillote bricolée, tenue par des locaux que Yo connait depuis toujours, le temps passe paisiblement. On y écoute du reggae en sirotant une bière fraîche, et les palabres interminables sont immanquablement ponctuées d'éclats de rire. On y partage également, sur une planche de surf, un poisson grillé à peine sorti de l'eau. Plus bas vers les vagues, des sportifs se démènent : lutte sénégalaise, course à pied en tournant en rond, musculation sur les rochers. Quant à moi, je pratique plutôt les raquettes, le foot ou la nage, tandis que Yo me montre ses talents de bodyboarder. Et au pied de la falaise, quelques chanteurs et percussionnistes rythment le tout au son des djembés. Evidemment, je ne me gêne pas pour me joindre à eux et taper le cuir. A un moment, au large, un banc de dizaines de dauphins faisant des bonds hors de l'eau interrompt les activités de chacun. Tandis que tout le monde admire ce spectacle rarissime, je me jette à l'eau et nage vers eux, dans l'espoir d'en attirer un ou deux. Bien sûr, je rêve, mais au point où j'en suis de vivre des expériences exceptionnelles, je me dis que tout est possible. Saisir les opportunités est une chose, les provoquer en est une autre.


Yo me présente également quelques uns de ces amis, pour la plupart issus de bonnes familles, et de diverses origines. A part pratiquer le bodyboard et flâner sur la plage, les activités favorites de mon complice restent courir les filles et faire la fête. Et cela tombe bien, la vie nocturne dakaroise est réputée dans toute l'Afrique. Le soir, les sénégalais laissent s'exprimer l'esprit de la danse qui coule dans leurs veines. Accompagnés de quelques copains, nous assistons par exemple à un concert endiablé ; sur scène, d'envoûtants chanteurs se succèdent sur le rythme frénétique de nombreuses percussions, la salle est en transe. Nous visitons aussi plusieurs boîtes de nuit. Certaines, copiant plus ou moins le style européen, sont assez ennuyeuses. D'autres, plus locales, sont plus sombres et l'ambiance y est survoltée. Souvent, alors que la chaleur monte proportionnellement à la descente du rhum, de charmantes jeunes femmes, aux tenues aussi légères que leurs moeurs, nous tombent dessus, presque au sens propre. Vu l'heure et l'état, il est bien difficile de refuser leurs avances... Dakar, c'est chaud !

des déserts


Après divers contretemps, le camion, un Mercedes 207 de 1987, réputé increvable, est fin prêt. Gwalarig, mon ami breton et nouveau chauffeur, vend quelques babioles afin de financer le voyage, et, enfin, nous prenons la route. Nous longeons d'abord le Haut-Atlas vers le Sud-Ouest. Lorsque l'altitude devient accessible, nous franchissons les montagnes au milieu d'un paysage époustouflant : terre rouge, petits buissons verts et grand ciel bleu, tandis que, derrière nous s'effacent les sommets enneigés, dont le Toubkal et ses 4165 mètres.

Puis le relief s'adoucit ; la végétation se fait plus rare, le sable plus présent. J'observe gaiement mes premières dunes, rouges et couvertes de vaguelettes. Gwal, imperturbable, avale les kilomètres pendant que, en bon copilote, je m'occupe d'enchainer cassettes et cigarettes. Alors que, dans la nuit, nous cherchons un coin tranquille en bord de mer, mon acolyte ne voit pas le chemin rocailleux bifurquer. Les roues patinent, nous voilà ensablés au beau milieu de la plage ; déjà... Après une belle bataille matinale pour dégager le camion, Gwal reprend le volant. Il ne le lache pas de la journée, conduisant pendant plus de dix heures.

Voici maintenant dix jours que nous apprenons à nous connaitre. Nos débats idéologiques sont animés ; lui est un irréductible breton, aux idées révolutionnaires et partisan des opprimés. Quant à moi, je me considère comme un simple observateur, sans certitudes et un brin fataliste, croyant que les faibles, d'une manière ou d'une autre, seront toujours exploités. Mais de nombreux points communs nous rapprochent, et je l'observe parfois comme on regarde dans un miroir. Voyageurs, nous avons tous deux une grande soif de liberté, que nous étanchons d'ailleurs goulûment. Aussi têtus l'un que l'autre, nous préférons rester seuls, probablement pour éviter de faire des concessions. En attendant, puisque je ne suis que le passager, les concessions, c'est moi qui les fait.

Nous nous arrêtons à Laâyoune, principale agglomération du Sahara Occidental. En 1976, l'Espagne abandonne le territoire peuplé par les Sarahouis, aussitôt revendiqué par le Maroc. Pendant quinze ans, une guerre d'embuscades oppose le Royaume au Front Polisario, organisation indépendantiste. Aujourd'hui, de fait, la région est sous domination marocaine, assise par une forte présence militaire et des investissements colossaux. Dans la ville neuve et sans caractère, nous séjournons chez Hamid, un "collègue" de Gwal, qui habite seul un appartement confortable et s'arrange pour ne pas travailler. Le personnage, affable, est également un chaud lapin : durant les trois jours que nous passons chez lui, il reçoit successivement la visite de trois jeunes femmes, qui me font comprendre que les marocaines ne sont pas toutes aussi prudes que j'ai pu le supposer.



Nous repartons plein Sud avec deux passagers, un marocain et sa fille d'un vingtaine d'années, qui se rendent eux aussi à Nouakchott. Comme ils ne parlent pas français, la communication est des plus sommaires. Au fil des heures et des kilomètres, lentement, le décor change. Le désert est multiple. Ici, de vastes plateaux de roche noire s'effritent dans l'Atlantique ; là, de longues étendues plates où se mèlent sable, cailloux et broussailles ; plus loin, de hautes dunes blondes sont parsemées de quelques touffes de hautes herbes. Après un copieux déjeuner à Boujdour, Gwal a une petite défaillance et me laisse conduire deux ou trois heures ; avancer sur cette voie infiniment rectiligne est une sensation grisante.

Peu après Dakhla, nous passons le Tropique du Cancer. Par la même, je quitte, probablement pour longtemps, les températures fraîches de l'hiver. Le soleil cogne et, à l'horizon, le bitume semble s'évaporer. Nous atteignons dans l'obscurité le poste frontière de Nouadhibou. Tandis que je partage une chambre avec nos passagers, Gwal dort dans son camion, garé en tête de convoi, juste devant les barrières. Je le retrouve au petit matin, entouré d'une dizaine de badauds, écoulant diverses marchandises, radio-cassettes et autres pièces détachées.

En Mauritanie, le décor est monochrome ; le sable blond n'étant coloré que par de rares plantes grasses. Après environ 2500 kilomètres depuis Marrakech, nous finissons par atteindre Nouakchott à la fin d'une chaude après-midi. Gwal et moi célébrons la fin de nos aventures communes sur la terrasse d'un restaurant, en dévorant un délicieux poisson grillé et en imaginant la suite de nos chemins respectifs. Même si je suis impatient de rejoindre Dakar, je consacre la journée suivante à l'exploration de la capitale.

Il règne dans la ville une ambiance très particulière, presque lunaire. Nouakchott, constamment recouverte d'un épais nuage de poussière, est composée de bicoques simplistes et clairsemées. Seuls deux ou trois banques siègent dans des immeubles relativement modernes d'une dizaine d'étages. Le jeune pays, qui a acquis sont indépendance de la France en 1960, est peuplé de moins de quatre millions d'habitants : les maures blancs, arabes ou berbères, et les maures noirs, descendants d'esclaves. Les hommes sont vêtus de l'inévitable khaftan bleu, tandis que les femmes sont drapées du melehfa, grand voile fortement coloré. Etant donné les conditions climatiques hostiles, les mauritaniens, peuple du désert, ont culturellement une vie sociale réduite. Pourtant, comme je déambule au hasard dans les rues, je découvre un marché bondé ; les commerçants sont assis au milieu de leurs marchandises, posées à même le sol. Puis je pénètre un souk couvert, où les yeux ronds des marchands me conforte dans l'idée que je débarque sur une autre planète.

Je file ensuite vers Rosso et la frontière, à bord d'un taxi-brousse, un vieux break en ruine, comprimé au milieu de huit autres passagers. Le fleuve Sénégal faisant office de frontière, dans la cohue, je suis pris en charge par un sénégalais très loquace. Comme le bac qui effectue la traversée est immobilisé, il m'aide à soudoyer quelques douaniers, afin de franchir le fleuve sur une pirogue, tel un clandestin, entassé au milieu d'une cinquantaine de passagers. En suivant, le garçon parvient à me soutirer 30 000 francs CFA (45 euros). Pourtant rompu aux arnaques en tout genre, je me laisse amadouer par l'incroyable débit du brigand. Je découvre, à mes dépends, de nouvelles règles du jeu. Mentalement exténué par quatre mois d'une intensité invraisemblable, j'ai grandement besoin de repos, et d'un ami. Vivement Dakar.