le Mali, l'Afrique authentique

Après quatre mois de repos et d'immersion, mon séjour dakarois s'achève dans les ruelles du quartier de Ouakam, très typique, où j'ai loué une petite chambre. Je profite de mes derniers jours de tranquillité en passant le plus clair de mon temps avec ma chère Hawa. Lorsque je quitte la capitale sénégalaise, ma belle et mes amis, je débute le deuxième quart de mon incertain périple, durant lequel je compte traverser le continent d'Ouest en Est, jusqu'à l'île de la Réunion. A mi-parcours, je ferai une halte familiale chez mon frère, au Gabon.




En attendant, j'entre d'abord au Mali, déjà le vingt-et-unième pays de mes aventures. De multiples ethnies aux coutumes diverses, dominées en nombre par les Bambaras, composent les quinze millions d'habitants, qui sont essentiellement agriculteurs ou éleveurs. Outre les deux tiers Nord occupés par l'infini Sahara et une partie quasi-tropicale réduite au Sud, le centre du Mali est caractéristique du Sahel. Le majestueux Niger et ses affluents arrosent heureusement ces terres arides, formant le delta intérieur, immense zone marécageuse en grande partie inondée après les pluies d'août et septembre.












C'est après deux jours dans un long bus fatigué, en compagnie de soixante-dix passagers, que j'atteins Bamako. Et mon arrivée est pour le moins mouvementée puisque les vilains bagagistes ont dérobé, malgré ma vigilance, mon appareil photo. Comme je suis certain de la culpabilité de l'un d'entre eux et que mes réclamations bruyantes n'ont aucun effet, nous finissons tous au commissariat. Malgré les beaux discours de l'inspecteur, les bandits persévèrent dans leurs mensonges. Je finis difficilement par me résigner. Je passe ensuite quelques jours plus paisibles chez Aimé, chargé par mes amis de Dakar de prendre soin de moi et qui s'acquitte de la tâche avec bienveillance. Mon nouvel ami habite avec ses parents une confortable demeure, régulièrement envahie par ses nombreux cousins et cousines. Aimé, du même âge que moi, est un garçon éduqué et ouvert avec qui je me découvre beaucoup d'affinités. Comme il part travailler chaque jour, je profite des ses absences pour explorer la vaste capitale malienne. Construite sur les rives de l'imposant Niger et entourée de collines, elle est habitée par près de deux millions de personnes et, bien sûr, elle est en pleine expansion. La végétation y est abondante en ce début d'hivernage, la saison des pluies. Relativement propre puisque lavée par l'eau, elle est dotée de larges avenues où d'innombrables motos chinoises se faufilent entre les taxis jaunes et les transports collectifs, de vieilles camionnettes Mercedes vert bouteille. Dans les quartiers périphériques, les rues sont plutôt calmes et souvent pavées. Je m'attarde plus particulièrement dans le vieux centre, grouillant d'une foule dense, où quelques bâtiments récents cohabitent avec des édifices en piteux état, et où les trottoirs sont inévitablement encombrés d'étals de fortune. Traverser le Marché Rose, à l'architecture originale, s'avère être une expérience éprouvante : il est bien difficile de se frayer un chemin dans ses allées étriquées, encombrées par les clients et des marchandises de toutes sortes. Plus loin, la Grande Mosquée vaut surtout par ses deux impressionnants minarets, tandis que la Maison des Artisans prouve, dans une belle pagaille, la qualité des productions artisanales du pays. Lassé par tant d'agitation, je me réfugie le jour suivant dans l'intéressant musée national, avant de flâner dans l'agréable jardin botanique voisin. Puis mon hôte, serviable jusqu'au bout, m'accompagne au milieu de la nuit jusqu'à la gare routière, d'où je quitte l'effervescence de Bamako.












D'ici quelques semaines, Djenné, ma prochaine étape, sera devenu une île, mais pour le moment, il suffit pour l'atteindre de traverser le Bani, qui n'est encore qu'une modeste rivière. La ville de 20 000 habitants est réputée pour être la plus belle du pays. Bâtie au IXe siècle sous l'Empire du Ghana, elle est aujourd'hui protégée par l'Unesco : il est interdit d'y construire autrement qu'en banco, un mélange de terre, d'eau, de bouse de vache et de paille. Et en effet, la terre, présente du sol des rues au toits des maisons, lui procure une atmosphère mystique. Le tourisme est ici la principale source de revenu et comme les visiteurs se font rares, avoir un guide est presque une obligation, sous peine d'être harcelé à chaque coin de rue. Une fois n'est pas coutume, le mien se fait appeler Papis le magnifique. Beau gosse, musclé et fier comme un coq, c'est un jeune homme intelligent qui connait parfaitement son métier. Nous commençons la visite par la fascinante mosquée, bijou d'architecture soudanaise. Les habitants doivent en restaurer l'enduit chaque année avant l'arrivée de la pluie, celui-ci, craquelé par la chaleur de la saison sèche, n'assurant plus l'étanchéité. En principe, il en va de même pour toutes les bâtiments. Soudain, alors que Papis me promène vers les différentes curiosités de la ville, un violent orage éclate : en quelques minutes, nous sommes trempés jusqu'aux os. Et comme je tombe bêtement à cours de liquide, mon guide me fait loger quelques nuits chez un ami, dans d'humbles conditions. Il me montre aussi le village peul de Senossa. Contrairement à la touristique Djenné, le développement n'est pas parvenu jusqu'ici : sans eau courante ni électricité, les gens vivent ici de la même manière depuis des siècles.












Avec un car hors d'âge, que je dois plus souvent pousser qu'il ne me transporte, j'atteins Bandiagara, capitale du pays Dogon, construite au milieu d'un vaste plateau gréseux. J'y réside presque une semaine, dans une petite auberge déserte et dotée d'un joli jardin. Comme la ville ne présente guère d'intérêt, je prend le temps de visiter de très beaux villages aux us et coutumes séculaires. Mais mon séjour est surtout l'occasion d'arpenter la célèbre falaise de Bandiagara, l'un des sites majeurs du continent. Là encore, afin d'éviter quelque sacrilège, je suis accompagné par un guide, l'attachant Moïse. Le plateau s'interrompt ici brusquement, créant une fracture de deux cents à trois cents mètres de hauteur pour environ deux cents kilomètres de longueur. Outre son superbe paysage et son étonnant microclimat, la particularité de la falaise réside dans les habitats en partie troglodytes accrochés à ses flancs. mon chaperon m'explique que les Tellem, des hommes de petite taille, se sont installés là au XIe siècle, entre ciel et terre, probablement pour se protéger des envahisseurs. Ils furent ensuite chassés par les Dogons trois siècles plus tard. Les descendants de ces derniers habitent désormais en contrebas de petits villages en banco, faisant pousser avec dextérité dans la savane aride diverses céréales, tandis qu'ils cultivent au pied de la paroi de beaux jardins maraîchers. En ce début d'hivernage, les village sont quasiment déserts, hommes, femmes et même enfants préparant aux champs l'arrivée de la pluie. Moïse et moi marchons pendant deux jours, sous le soleil brûlant, au milieu de ce tableau grandiose. Je ne le crois pas quand il me révèle que les Tellem avaient des ailes, imaginant plutôt par quels moyens acrobatiques ces gens rentraient chez eux. Un matin à l'aube, sur le toit-terrasse de l'auberge où j'ai passé la nuit, je suis déjà réveillé mais je rêve encore ; je contemple, médusé, le soleil voilé illuminer doucement la fantastique falaise.

Tournée taf taf





Taf taf, en wolof, signifie "rapidement", "vite fait". Et en effet, après avoir adopté le flegme sénégalais, l'expédition que Yo et moi nous sommes concoctés nous voit retrouver un rythme plus conforme à notre turbulent passé commun. Nous rêvons de parcourir un bout d'Afrique ensemble depuis des années : cette fois, nous y sommes.
















Histoire de bien commencer, pour d'obscures raisons et à deux minutes près, nous ratons l'embarquement du bateau pour la Casamance, au Sud du pays. Qu'à cela ne tienne, nous partons la nuit même, mais en 7 places, qui sont exclusivement d'increvables Peugeot 505. Néanmoins, l'incident nous permet de faire la connaissance de l'aimable Abou qui, comme nous, a raté le bateau. C'est lors de ce trajet que nous traversons la Gambie, petit pays anglophone enclavé au milieu du Sénégal. La Gambie se résume à son fleuve. Nous patientons d'ailleurs plus de quatre heures pour le traverser ; la file de véhicules est impressionnante, et l'organisation est égale à la vétusté des deux bacs qui permettent la traversée. Après une courte halte à Ziguinchor, où nous dormons chez Pape, présenté par Abou, nous atteignons sans encombre Oussouye, puis le village de Calobone. Nous sommes ici au coeur de la Casamance, pays des Diolas, où la nature est si généreuse. Ici, les rues sont des chemins qui serpentent au milieu de l'épaisse végétation. D'épais manguiers portent difficilement des milliers de fruits énormes, tandis que d'immenses fromagers, avec leurs étranges racines qui se prolongent sur le tronc, font de l'ombre à tout le village. Nous sommes accueillis par William, recommandé par les amis cuisiniers du Maquis. Il vit dans une petite maison confortable avec sa femme Hélène, son frère Narcisse, et sa belle-soeur Jacqueline. Toute la famille nous reçoit avec beaucoup d'égards, et les deux frères nous promènent fièrement à travers leur région. En forêt, nous allons observer quelques cousines qui écrasent des pommes de cajou, fruit de l'anacardier, afin d'en extraire le jus. Plus loin, un cousin grimpe jusqu'à la cime des palmiers et fixe quelques bouteilles dans lesquelles s'écoulent la sève. C'est le vin de palme, assez proche du cidre, que nous dégustons à l'ombre d'un gros buisson. En moto, ils nous emmènent également pêcher sur le vaste fleuve. Presque bredouilles, nous achetons une belle pièce à un vieux afin d'éviter les railleries d'Hélène. Surtout, nous explorons l'étonnante forêt des environs en écoutant les explications lumineuses de William. Après avoir été reçus comme des princes, nous regrettons de devoir déjà partir et de ne pas pouvoir en apprendre d’avantage sur les spécificités de cette ethnie aux coutumes si particulières.












Nous atteignons ensuite sans encombre la capitale de la Guinée Bissau, qui n'est qu'un gros village sans infrastructure ou presque. Le pays, où l’on parle un créole portugais, est l’un des plus pauvre au monde. Il n’a pas connu la stabilité depuis son indépendance et se relève à peine d’une guerre civile fratricide qui ne s’est interrompue que depuis deux ans. L’économie du pays n’en est qu’à ses balbutiements : pas de politique d’éducation, industrielle ou agricole. La majorité des revenus de l’Etat provient de la vente des noix de cajou, dont on extrait l’huile. Les mauvaises langues ajoutent que le reste est dû à la vente de la cocaïne des cartels colombiens. La population, qui vit dans des conditions très modestes, sans eau potable ni électricité, pense surtout à boire et à danser. C’est d’ailleurs ce qui nous amène à Bissau, dont la réputation dans le domaine de la fête dépasse largement les frontières. Accompagnés d’Alpha, un expatrié sénégalais qui nous héberge, nous en faisons l’agréable expérience lors d’une nuit torride qui se termine avec les premières lueurs du jour.












Toujours avec Alpha, qui maîtrise le créole, nous embarquons vers l’île paradisiaque de Bubaque, au cœur de l’archipel des Bijagos et sa soixantaine d’îles. Nous y passons le plus clair de notre temps les pieds dans l’eau, dans un décor de carte postale : plage de sable blanc ombragée par de grands arbres tombant dans la mer, eau turquoise et chaude aux vagues minuscules, quelques îlots à l’horizon. On y pêche et on y grille le poisson qu’on mange aussitôt, accompagné de cajou, alcool fort et bon marché. Nous faisons connaissance avec le joyeux Patrick, qui nous trouve une petite pièce inoccupée dans le village, où nous dormons tous les trois sur une simple natte. Aussi, lors d’une chaude après-midi, nous assistons à la finale de la Ligue des Champions, le match de foot de l’année, dans une petite bicoque en terre et toit de tôle où s’entassent avec nous près d’une centaine d’excités. La température frise les soixante degrés, nous nous liquéfions. Sur cette île du bout du monde, malgré la barrière de la langue, nous constatons une fois de plus que les gens les plus modestes sont souvent les plus accueillants. Et même sur le bateau du retour, comme un DJ fait tourner ses platines, le pont se transforme en piste de danse. A l’arrivée au port de Bissau, quelques heures plus tard, tous les passagers, du militaire au paysan, tanguent dangereusement, même sur la terre ferme.






Notre prochaine étape se situe en Guinée Conakry, au cœur du massif du Fouta-Djalon, quelques six cents kilomètres au Nord-Est. La route, épique, est aussi difficile que splendide. Elle nous prend pas moins de quatre jours. Nous passons une bonne partie du temps à patienter dans des gares routières crasseuses ou dormir dans de petits hôtels minables. Lorsque nous roulons à travers l'exubérante forêt guinéenne, c’est à bord de taxis brousses, des 505 pleines à craquer. Je compte jusqu’à dix-huit passagers entassés sur les sièges ou sur le toit. Lors d’une journée interminable, nous passons onze heures à bord du même véhicule, à gravir puis dévaler une dizaine de montagnes sur des pistes défoncées. Le chauffeur a raté sa vocation : il aurait fait un redoutable pilote de rallye.












Depuis cinquante ans et l’indépendance de la France, la Guinée n’est dirigée que par quelques cupides dictateurs qui terrorisent les habitants et pillent le pays, pourtant qualifié de scandale géologique tant le sous-sol regorge de richesses. Aujourd’hui, les guinéens, qui manquent de tout, espèrent enfin une bonne gouvernance qui leur permettra de voir leurs conditions de vie évoluer. Au Nord-Ouest, nous arrivons épuisés à Mali, charmante bourgade posée à flanc de montagne et peuplée de sympathiques peuls. Nous séjournons dans un magnifique campement qui domine la ville, où nous rencontrons l’aimable Tierno. Ici, à plus de mille mètres d’altitude, le climat très pluvieux favorise une flore extravagante. Après un repos bien mérité, nous partons, accompagnés de notre précieux guide, pour une extraordinaire randonnée durant laquelle nous gravissons le mont Loura, 1515 mètres d'altitude et point culminant de toute l’Afrique de l’Ouest. Sur le chemin, nous traversons de minuscules villages de cases où les habitants cultivent avec simplicité mais habileté la terre fertile, puis nous goûtons plusieurs fruits inconnus au goût improbable. Au sommet, le panorama est incroyable ; de tous côtés, nous contemplons les grandioses vallées accidentées, et sous nos pieds, des centaines de mètres plus bas, on distingue à peine les toits ronds des habitations. Yo et moi nous félicitons d’être arrivés jusqu’à cet endroit inaccessible ; à partir d’ici, nous débutons le chemin du retour. Plus bas, en écoutant religieusement le chant de moult oiseaux et les cris des chimpanzés, nous admirons longuement la majestueuse Dame de Mali, gigantesque silhouette qui semble, telle une statue de la Grèce Antique, sculptée dans la roche.














Nous reprenons la route vers le Nord en descendant les derniers contreforts du Fouta-Djalon. Nous relions les soixante kilomètres qui nous séparent de Dindéfelo, village typique du Sud du Sénégal, en 4x4. Le chemin est court mais la piste inexistante. Même le puissant véhicule éprouve beaucoup de difficultés à escalader les pierres. Roulant au pas, le chauffeur ne passe que rarement la seconde. Nous venons voir ici la fameuse cascade de Dindéfelo, près de cent mètres de hauteur. Du campement, notre objectif n’est qu’à trente minutes de marche. Trop facile : nous optons pour la version longue en escaladant la falaise. Après avoir admiré la vue sur la vaste plaine, nous parcourons le plateau où se trouvent quelques petits villages. Au milieu d’un étrange paysage de brousse, nous jouons avec des gamins qui barbotent dans les flaques, puis atteignons une fracture. En contrebas, une rivière presque à sec s’écoule au fond d’un étroit canyon. A l’intérieur, la nature est extravagante. Des arbres poussent même sur des pierres ! Evidement, nous préférons descendre le lit du torrent en se faufilant parmi les rochers et les lianes inextricables, jusqu’à atteindre un vide vertigineux. Il nous faut le contourner pendant de longues heures pour enfin découvrir, stupéfaits, l’impressionnante chute d’eau. L’incontournable baignade, dans ce lieu magique, est salvatrice.












Puis, quelques heures de route plus loin, nous atteignons Salemata, bourgade située au cœur du Pays Bassari. L’ethnie, de quelques milliers d’individus surtout chasseurs et cultivateurs, est la dernière du Sénégal à vivre de façon traditionnelle. C’est en bicyclette, à travers la brousse vallonnée, que nous nous rendons à Ethiolo, modeste village très pittoresque. Les autochtones nous reçoivent chaleureusement et nous expliquent fièrement les spécificités culturelles de leur peuple. Chaque village est indépendant et les règles sociales sont strictes. A partir de dix ans, les garçons sont éduqués collectivement selon un rite précis. Soit, nous n’assistons à aucune cérémonie durant lesquels ils se parent d’étonnants costumes, mais nous partageons, autour d’une bonne bouteille de vin de rônier, de bonnes rigolades. Dominique, le plus ancien d’entre eux, nous avoue avoir quinze femmes et soixante-et-onze enfants ! Lorsque nous lui demandons comment il est possible d’assumer une telle descendance, amusé, il nous montre ses mains dures comme du bois : « c’est avec ces outils que je les nourris tous. »














Lorsque nous atteignons Kédougou, grosse ville sans intérêt, la chaleur s’approche dangereusement des quarante-cinq degrés. On ne résiste pas à une tentatrice pancarte : « hôtel trois étoiles avec piscine ». L’eau y est chaude comme une soupe, mais on est pourtant mieux dedans que dehors. Au milieu de la nuit suivante, nous montons dans un bus qui nous dépose aux portes du parc national du Niokolo-Koba dès sept heures du matin. Les tarifs, guide, location d’un 4x4 et chauffeur, sont prohibitifs. Nous patientons donc pendant sept heures, sous une chaleur écrasante, qu’un chauffeur de car qui emmène ouvriers et officiels à l’intérieur, accepte de nous emmener pour un prix raisonnable. Quatre heures de piste pour deux heures d’observation, c’est peu, mais la forêt de la réserve, composée d’arbres en tout genre et habité par de nombreuses espèces d’animaux, est superbe. Au milieu du Parc, au bord du fleuve Gambie, nous avons tout de même le temps d’observer des oiseaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des babouins, des singes verts, des antilopes, de massifs phacochères, ou encore d’inquiétants crocodiles.












Enfin, durant le chemin qui nous ramène vers la Basse-Casamance, nous sommes obligés de dormir dans un bus, dans des positions acrobatiques, pour cause de panne d’essence. Nous décidons donc de prolonger encore un peu le voyage en faisant une halte sur l’île de Karabane, dans l’estuaire du fleuve. Nous passons trois jours dans un joli campement, au bord de l’eau. L’île est assez grande, mais principalement occupée par les palétuviers, baignés par la mer par intermittence. La partie habitable occupe une mince bande de sable qui s’étend le long de la plage. Le village, coupé du monde, est peuplé de sept-cent âmes et bâti à l’ombre de grands arbres : baobabs, fromagers, palmiers… Ici, le temps coule très lentement, mais la quiétude habituelle est interrompue par un groupe de musiciens qui joue du matin au soir. Sur un son afro-jazz, composé de percussions ultra-rapides et d’un envoûtant saxophone, les femmes tapent avec frénésie le rythme sur des morceaux de bambous, et accélèrent encore lorsqu’une danseuse s’avance au milieu de la ronde. Dans ma passion pour la musique, l’influence africaine est primordiale : là, je touche les origines.


De retour à Ziguinchor, nous passons une nuit chez Pape et son adorable famille, qui nous avaient déjà reçu trois semaines auparavant, puis nous embarquons à bord du ferry qui nous ramène, au lever du soleil, au port de Dakar. Au cours de cette formidable expédition, qui aura duré vingt-six jours dont quatorze sur la route, nous avons parcouru presque trois mille kilomètres. Surtout, nous avons traversé des contrées extraordinaires, rencontré des gens simples et chaleureux de toutes conditions, et partagé, mon vieil ami et moi, des moments d'une rare complicité. Notre prochain rendez-vous : le Carnaval de Rio 2013...

Interludes

Durant mon voyage, je rencontre quelquefois des routards puristes qui dédaignent les lieux touristiques, pas assez authentiques à leur goût. Je croise aussi de nombreux vacanciers qui n'osent pas s'aventurer hors des sentiers balisés. Quant à moi, sans a priori, je mange à tous les râteliers, partageant la vie quotidienne des peuples autochtones ou visitant les sites les plus fameux avec le même bonheur.



Avec mon ami Raoul, bel exemple de métissage puisque sénégalo-franco-vietnamien, nous explorons l'emblématique Ile de Gorée, bastion du colonialisme français lorsque Dakar n'était encore composée que de quelques cases. Conclusion de mes études sur la Traite des Noirs, nous visitons la Maison des Esclaves, ancien lieu de transit des captifs avant leur départ pour le Nouveau Monde ou les ports européens. Les conséquences de cet abominable commerce qui se perpétua pendant quatre siècles se mesurent encore aujourd'hui dans le sous-développement du continent. Mais Gorée est aussi un paisible village préservé, sans moteur, a l'abri de l'agitation de la capitale. Les maisons colorées ressemblent à celles des campagnes françaises, les ruelles sont fleuries et un grand baobab trône au milieu de la grand place. Après avoir sillonner l'île, nous passons la soirée sur la plage abandonnée par les touristes, en compagnie de quelques rastas locaux, qui nous invitent gentiment à diner.



Quelques jours plus tard, contre l'avis général, je souhaite assister au match de football Sénégal - Cameroun. J'invite ce bon Eddy qui, d'abord réticent, accepte finalement ma proposition. La partie, à fort enjeu, est ennuyeuse pendant quatre-vingt-dix minutes, mais l'ambiance est joyeuse et bon enfant. Dans les arrêts de jeu, les 60 000 spectateurs retiennent leur souffle ; au bout du suspens, les joueurs sénégalais marque le but de la victoire, le stade explose. Les supporters sautent des gradins et envahissent le terrain. Ce soir, la ville est en fête.



Puis encore avec Eddy, nous quittons le bruit et la saleté de Dakar pour aller respirer l'air pur du Lac Rose, qui tient sa couleur de sa forte concentration en sel. S'y rendre en transport en commun se révèle être une sacrée expédition, la sortie de l'agglomération étant très embouteillée. Mais une fois sur place, le paysage, sublime, et la quiétude nous emplissent d'une grande sérénité. Et comme en faire le tour s'impose à moi comme une évidence, nous marchons silencieusement pendant plus de quatre heures, observant la végétation, les oiseaux, ainsi que les ouvriers qui travaillent à extraire le sel.



Les Mamelles sont deux collines d'origine volcanique, qui dominent la presqu'île du Cap-Vert. Accompagné de Raoul et d'Eddy, je gravis les deux édifices bâtis à leurs sommets. Le Monument de la Renaissance Africaine, récemment achevé, est la plus haute statue du monde, représentant une famille pointant vers le ciel. Décriée pour son coût énorme, elle est pourtant, de mon point de vue, très impressionnante. Après avoir subi le discours de propagande du guide, nous montons, via un ascenseur, dans le couvre-chef de l'homme. La décéption est grande lorsque nous constatons que les vitres sales ne permettent pas de contempler la vue. Les concepteurs n'ont pas prévu l'ouverture des fenêtres afin de les nettoyer. Mes remarques acerbes à l'officiel font bien rire mes camarades. Sur l'autre colline, face à l'océan, nous grimpons sur le Phare des Mamelles. Bâti en 1860 par les colons, c'est la toute première construction de la ville. Cette fois, la vue est imprenable.


Pendant mon séjour à Dakar, je sympathise aussi avec Biba. Elevé en région parisienne, c'est un parfait banlieusard. Pourtant, son père, immigré haïtien, est un acteur important de la culture sénégalaise. Artiste complet, le vieil homme a aussi bâti, au fil des ans, un magnifique et original complexe hôtelier consacré à la création artistique, à Toubab Dialaw, sur la Petite Côte au Sud de la capitale (espacesobobade.com). Lorsque notre ami se propose de nous y emmener, Raoul, Eddy et moi-même ne nous faisons pas prier. Nous passons quelques jours là-bas, entre l'hôtel posé sur une falaise ocre au bord de l'océan, et la résidence privée du Papa.
Au milieu de la brousse sèche, une superbe maison, entièrement autonome, est nichée au sommet d'une colline verdoyante. Sur la propriété arrosée par une petite rivière, on trouve également un potager, un jardin botanique, et en contrebas de la terrasse couverte par des dômes de briques, un incroyable théâtre à ciel ouvert. Conduits par Raoul, nous naviguons donc entre la plage, la terrasse qui la domine, le village, la brousse. Et pendant les festivités nocturnes, nous grillons sur le feu poulets et poissons, tandis qu'Eddy prépare avec soin les niama-niama, les accompagnements. Et le week-end suivant, comme Biba réitère son invitation, je réserve la surprise à Yo, rentré de France la veille, de découvrir les lieux. Je retrouve mon vieil ami, les rigolades n'en sont que plus bruyantes.


Et alors que mon épisode dakarois touche à sa fin, puisque Yo et moi bouclons les préparatifs d'un petit tour dans le Sud du Sénégal, en Guinée-Bissau et en Guinée Conakry, je tombe par hasard sur la très charmante Hawa, au Maquis, le restaurant en bas de la maison. Petite peul de vingt-cinq ans, étudiante et danseuse émérite, j'avais passé trois mois plus tôt une après-midi avec elle, parmi d'autres, sur la plage de l'Ile de Ngor, sans jamais la revoir par la suite. Mais cette fois, nous sommes bien décidés à ne pas laisser passer l'occasion. Pendant que nous déjeunons côte à côte, malgré la présence de ses copines et de Yo, nous sommes seuls au monde. Et après une belle et chaude soirée dans une boîte de nuit huppée, immanquablement, nous finissons la nuit ensemble. J'avais abandonné l'idée de trouver, à Dakar, une fille simple, gentille et sincère, mais Hawa est un oiseau rare. Je passe les jours suivants à éplucher mon carnet d'adresses afin de dénicher une chambre, ici ou là, pour quelques heures. Enfin, à quelques jours du départ, un ami de Yo qui s'absente à l'étranger me propose de me prêter son appartement. Là, dans l'intimité tant attendue, nous rapprochons nos grandes différences ; l'échange culturel est total.

Dakar, cité métisse


Contrairement à mes précédentes aventures, mon séjour prolongé dans la capitale sénégalaise me permet d'étudier attentivement ses diverses caractéristiques, ainsi que de m'intégrer, un peu, à sa population cosmopolite. Aussi, je la parcours en tous sens, en bus ou taxi déglingués, et, bien sûr, à pied, le plus souvent en compagnie de ce cher Eddy.


Dakar, qui est ma porte d'entrée de l'Afrique Noire, est l'une des principales capitales politiques, économiques et culturelles d'Afrique de l'Ouest. Fondée par les colons français à la fin du XIXe siècle, elle subit depuis un développement exponentiel. Aujourd'hui, l'agglomération déborde largement la presqu'île du Cap-Vert et comprend de trois à quatre millions d'habitants, alors que la population du pays est estimée à quatorze. La presqu'île, formation volcanique, forme un triangle d'environ quinze kilomètres sur dix. Partout, des chantiers occupent les derniers mètres carrés disponibles.

On y trouve des équipements majeurs, tel que l'immense port, au Sud-Est, qui voit débarquer chaque jour des milliers de conteneurs, ou l'aéroport international, au Nord-Ouest, au beau milieu de quartiers d'habitation. Le long des côtes, les dernières plages publiques sont encadrées de complexes hôteliers fastueux ou de villas splendides, qui tranchent avec les ports de pêche à la pirogue ou les lieux sacrés préservés.


Le centre-ville, à la pointe Sud, avec ses rues commerçantes et arborées, est évidemment d'inspiration européenne, le pays n'ayant obtenu son indépendance qu'en 1960. Relativement propre et moderne, il est dominé par quelques hauts buildings et abrite les administrations, tel que le Palais présidentiel, l'Assemblée et autres ministères. A proximité, la médina, qui n'a rien à voir avec les cités médiévales arabes ; c'est un quartier populaire vétuste et dense, datant de l'époque coloniale.











En remontant vers le Nord, l'urbanisme est plus récent mais néanmoins souvent sommaire et anarchique. On découvre parfois, le long des grands axes, quelques belles maisons et de grands immeubles défraîchis. Sur les trottoirs, les marchands ambulants interpellent les passants, tandis que d'autres proposent toutes sortes de marchandises sur des étals de fortunes. En quittant ces boulevards et en s'engageant plus profondément, les logements deviennent plus modestes et rapidement, la chaussée n'est plus que du sable. Dakar subit les conséquences d'une démographie galopante, associée à un fort exode rural. Des banlieues interminables s'étendent au Nord-Est, sur le continent. Ici des forêts de béton s'élevant au hasard sur le sable repoussent les limites de la brousse. Les toubabs (les blancs) ne s'aventurent pas jusque là : à mon passage, les enfants interpellent leur maman en me fixant avec de grands yeux ronds.


Les dakarois, comme le reste des sénégalais, sont très marqués par l'Islam, qui progresse considérablement face aux croyances ancestrales. D'ailleurs, les sérignes, ou marabouts, constituent un pouvoir politique puissant. Economique aussi, puisque les moins scrupuleux d'entre eux envoient des petits garçons pouilleux, dont ils sont censés assurer l'éducation, mendier dans les rues, tandis qu'ils affichent avec ostentation leurs richesses. Mais la religion est aussi pratiquée dans l'allégresse : les Baye Fall par exemple, entre mysticisme enjoué et philosophie rasta, peuvent chanter, en groupe, des louanges toute la nuit dans la rue. D'autres prient simplement sur une natte déroulée sur le trottoir, ou encore dans de petits enclos blancs au milieu de la circulation bruyante.


En outre, les étrangers constituent une minorité non négligeable de la population de la ville. Les européens et les libanais se partagent les affaires les plus lucratives, comme l'hôtellerie ou la restauration haut-de-gamme, les Chinois s'implantent fortement dans les faubourgs intermédiaires. Et de nombreux immigrés d'Afrique occidentale ou centrale, venant chercher ici la stabilité voire la paix, participent à l'extraordinaire mélange de la société dakaroise. Les Cap-verdiens, les Maures, les Maliens ou les Guinéens sont les plus représentés. Mais surtout, le peuple sénégalais est composé d'une multitude d'ethnies aux moeurs et coutumes diverses. Les Wolofs, dont la langue est parlée de tous, sont les plus nombreux et les plus influents. Les Lébous sont traditionnellement pêcheurs et les premiers occupants de la presqu'île. Les Sérères ont la réputation d'être d'excellents agriculteurs. Les Peuls, comme les Toucouleurs, sont nomades et surtout éleveurs. les Diolas sont originaires de Casamance et fervents chrétiens. Ils s'opposèrent farouchement aux Malinkés, eux-mêmes issus des Mandingues, répandus à travers toute l'Afrique de l'Ouest. On compte également quelques Bassaris, Bediks ou Diallonkés, et j'en passe. Mais aujourd'hui, dans la capitale, ces origines historiques se diluent rapidement dans le métissage ainsi que dans la culture occidentale dominante. Plus de la moitié des sénégalais ont moins de vingt ans, et la jeunesse citadine ne rêve que d'Europe et d'Amérique. On constate cet état de fait dans le langage : souvent polyglottes, les jeunes parlent un Wolof mâtiné de français et d'anglais. L'aspect vestimentaire s'uniformise aussi : le jean et le t-shirt supplantent largement le boubou et le pagne. L'apparence est ici primordiale et le budget consacré à l'habillement est généralement conséquent ; les dakarois, dans ce domaine, rivalisent avec les urbains des métropoles européennes. Les filles consomment des produits de beauté à profusion et changent de coiffure comme de chemise.


Pourtant, la plupart des habitants du pays sont pauvres et le chômage est endémique. Ici, point de protection sociale, c'est la solidarité familiale qui permet aux moins bien lotis de subsister. L'instauration d'un capitalisme effréné par le président Wade, en poste depuis 2000, permet à quelques uns d'amasser des fortunes, quand l'immense majorité éprouve les plus grandes difficultés à joindre les deux bouts. En simplifiant, j'ai pu constater que les prix, en constante augmentation, sont souvent deux à trois fois inférieurs à la France quand les bas salaires, pour ceux qui ont la chance d'avoir un emploi, sont plus de dix fois inférieurs. Cependant, lors de mes randonnées urbaines, j'ai été étonné de ne voir que peu de misère. Soit, quelques gamins mendient dans les rues ; et des paysans ont importé le mode de vie rural sur les trottoirs, logeant d'humbles bicoques à côté du troupeau de moutons ou de chèvres. Mais l'habitat de type bidonville, même s'il existe, reste exceptionnel. En fait, quand ils ne vivent pas en famille, les gens logent pour la plupart dans de simples chambres, les sanitaires et les cuisines étant collectives. Même si le sénégalais est fier, il accepte généralement son sort avec fatalité et détachement. Pourtant, lors de mon séjour, une manifestation considérable a réuni plusieurs dizaines de milliers de gens sur la place de l'Indépendance. Les mécontents ont exprimé leur colère quant à la vie chère et aux coupures de courant chroniques. Etrangement, durant les deux semaines qui ont suivi, les coupures ont cessé, avant de revenir progressivement.




Si j'ai pu m'infiltrer dans la fantastique mosaïque qu'est la société dakaroise, je le dois surtout à mon ami Eddy. mon vieux compagnon Yo parti, nous sommes vite devenus inséparables. Notre relation complice est basé sur l'échange ; habitant la ville depuis vingt-sept ans et parlant Wolof, il est pour moi un guide extrêmement précieux, tandis que mon goût pour l'exploration par la marche lui fait découvrir des endroits où il n'a jamais mis les pieds. Eddy Nkonga Bokakema Batumbe Ekenga, né à Kinshasa, au grand Congo voilà 33 ans, a une trajectoire pour le moins singulière. Son père fut diplomate dans plusieurs états d'Afrique ; mon ami a donc grandi dans le faste et reçu une éducation de haute qualité. Il connait peu son pays, mais possède une vision globale du continent. Il se considère, à juste titre, comme "un prototype du panafricanisme". Les méandres de la vie ont fortement contribué à sa grande ouverture d'esprit, puisqu'à la prise de pouvoir de Kabila père en 1997, à la suite du général Mobutu, les budgets consacrés à la diplomatie se sont volatilisés. Dès 20 ans, Eddy a donc dû composer avec une condition nettement plus humble. Il vit aujourd'hui dans un modeste appartement, dans une banlieue populaire à la périphérie de la ville. Il habite seul avec son père, dont il s'occupe avec le plus grand soin. Le vieil homme, malgré son grand âge, reste alerte et élégant. C'est un homme charmant, qui fait peu de cas de ses nobles origines, partageant son temps entre l'ambassade, où il transmet sa longue expérience, et les bars sombres de son quartier. Ce qui m'étonne le plus vis à vis d'Eddy, ce sont les nombreux points communs qui nous rapprochent, malgré nos cultures à priori si différentes. Outre nos caractères semblables, cela tient au fait que durant des années, il s'est imprégné de la culture de mon pays en travaillant, depuis Dakar, pour les sociétés de téléphonie française, vendant des milliers d'abonnements à mes compatriotes. Ainsi, outre le fait qu'il parle couramment quatre langues, il est capable de s'exprimer en français comme un ministre ou avec l'accent marseillais. La nuit, nous visitons régulièrement ses amis, issus de conditions diverses, alors que le jour, après nos longues pérégrinations, nous faisons parfois le marché afin de préparer le diner. Parmi ses moult talents, mon acolyte est fin cuisinier. Je l'assiste dans la préparation de savoureux plats : africains bien sûr.