Sur les pentes (humides) du Mont Cameroun




Vu du ciel, le spectacle du delta du Niger est ahurissant : sur près de trois cent kilomètres, le fleuve majestueux se divise en d'innombrables cours d'eau qui serpentent dans la jungle avant de se jeter dans l'océan. En l'observant, Je comprends que je change d'atmosphère. En effet, en sortant de l'aéroport de Douala, plus importante ville du Cameroun, ce n'est pas tant la température que le taux d'humidité qui m'accable. Jusque-là plutôt chanceux quant à la météo, je tombe cette fois en pleine saison des pluies. Et l'ambiance est également déconcertante : les burkinabè, togolais ou béninois sont particulièrement aimables et enjoués, alors que les camerounais m'apparaissent souvent plus secs, voire fermés. Dès le premier soir, je subis d'ailleurs la première agression de mon épopée. Un jeune homme éméché qui me demande la pièce s'énerve de mon refus et menace de sortir un couteau. J'écrase alors sa main, qui n'a rien à faire dans ma poche, et il finit par déguerpir quand je lui hurle à la figure. Un peu refroidi par cette mésaventure, je m'interdis pourtant de faire des généralités ; à juste titre, puisque je suis accueilli chez différentes personnes tout au long de mon séjour au Cameroun.


Le territoire, d'une superficie comparable à la France, est très étendu en latitude, des paysages du Sahel du Nord à la forêt équatorial au Sud. Il présente également un relief très varié. D'abord colonisé par l'Allemagne, puis par la France et le Royaume-Uni après la Première Guerre Mondiale, L'Etat est, de ce fait, l'un des rares officiellement bilingue. Les deux cent quatre-vingts ethnies qui le composent lui procurent une culture très diversifiée, dont les traditions et les coutumes restent très présentes. Il est aujourd'hui peuplé par plus de vingt millions de personnes et dispose d'importantes ressources agricoles, forestières, minières et pétrolières. Il est encore le moteur de la sous-région, mais l'économie florissante des années 70 subit une récession catastrophique à partir de 1985. Dirigé d'une main de fer par Paul Biya depuis 1965, il est aussi tristement renommé pour une corruption démesurée et un chômage endémique. Au fil de ma route, je comprend qu'il est plus difficile d'accepter la misère quand on a connu l'opulence.


Je ne m'attarde pas à Douala, immense métropole portuaire d'environ deux millions et demi d'habitants. J''y observe des signes de prospérité récente mais le manque d'entretien, dû autant aux difficultés économiques qu'à des calculs politiques, entraîne une détérioration rapide. Et l'humidité accélère encore le phénomène : elle ronge tout, le bois, la tôle, et même le béton. J'ai tout de même le temps d'être hébergé par Valence, ingénue gérante d'un restaurant désert et qui habite un bien modeste deux pièces situé dans un bas-fond avec sept de ses frères et soeurs ainsi que son fils sans papa.


Dans un minibus bondé, je file d'abord à Limbé, station balnéaire
de la côte atlantique établie au pied du Mont Cameroun. Le colossal volcan, 4100 mètres d'altitude, est toujours actif, la dernière éruption datant de l'an 2000. Après avoir observé une large variété de grands singes dans un centre dédié à leur sauvegarde, je déambule un moment au bord de la mer. Sous mes pieds, le sable mêlé de cendres est noir. Puis entre deux nuages, tel un îlot dans le ciel gris, j'aperçois un instant le sommet de la montagne cracheuse de feu ; elle m'appelle.










Dans la soirée, j'atteins Buea, ville moyenne posée sur les flancs du volcan. J'y suis accueilli par Marcel et son large sourire ainsi que par l'espiègle Larry, dont je partage le lit de sa chambre d'étudiant. Ici, les gens parlent anglais ; le mien est un peu rouillé depuis l'Egypte et il me faut composer avec le pidgin english, l'argot local. Heureusement, mes compagnons font l'effort de ralentir le débit. D'autre part, le coin est connu pour être l'un des plus pluvieux de tout le continent. Avec la fraîcheur de l'altitude, j'attrape instantanément un rhume carabiné. Mais malgré mon état et les conditions climatiques, j'ai toujours la ferme intention de gravir la montagne. Miracle, ce matin-là, le ciel est bas mais nous épargne. Nous montons lentement au milieu d'une fantastique forêt tropicale, où il nous faut parfois ramper. Cinq heures plus tard, la tête dans les nuages, nous aboutissons à un étonnant décor de savane. C'est ici que mes amis me persuadent de stopper l'ascension, qui pourrait devenir dangereuse. Dans la descente, quand la piste le permet, nous galopons comme des gamins. Une minute après notre retour, l'orage éclate : nous sommes exténués, mais sec.


A bord d'un bus dont le confort est une notion abstraite, je continue ma
route vers les hauts plateaux de l'Ouest. Je m'arrête à Bafoussam, vaste agglomération au relief escarpé et aux allures de village. Toujours malade, je reste deux jours enfermé dans ma chambre d'hôtel. Alors que la santé va mieux, je fais un aller-retour jusqu'à Bandjoun, dont la chefferie est la plus éminente du pays Bamilékés. C'est le domaine du "Fon", le roi local, qui conserve toujours des fonctions officielles. J'y visite une immense case aux piliers finement sculptés et à l'impressionnant toit de chaume ; les conseils des notables s'y tiennent et on y rend la justice traditionnelle. A proximité d'un musée très instructif, j'examine l'imposante villa ultra-moderne du souverain, ainsi que les dizaines de petites cases en bambou de ses cinquante femmes.



Non loin de là, je m'arrête à Foumban, capitale du fameux Royaume Bamoun, vieux de sept siècles. C'est une agréable petite ville qui s'étend au milieu de la nature sur les pentes de quelques collines. Les gens d'ici sont surtout musulmans et réputés pour la qualité de leur artisanat. Dès mon arrivée, deux jeunes hommes m'abordent. Habitué aux sollicitations en tous genres, je les repousse poliment. Ils s'avèrent en fait très amicaux et désintéressés, je suis donc ravi de les suivre toute la journée. Nous visitons d'abord l'impressionnant palais du Sultan, construit en briques rouges voilà plus d'un siècle. Mes deux compères m'emmènent alors jusqu'à chez eux, dans les quartiers populaires, et me présentent à la famille. Un peu plus loin, la vingtaine de boutiques qui forment le centre artisanal proposent une invraisemblable collection d'objets divers : masques, bijoux, mobilier ou instruments de musique sont exposés du sol au plafond. Plus tard encore, la nuit s'éternise dans un bar sombre et bruyant, autour de bières et de brochettes ; les éclats de rire fusent.





Et je m'enfonce encore plus loin, encore plus haut dans les splendides
contrées montagneuses de l'Ouest. A Jakiri, minuscule bourgade qui se résume à un carrefour, je profite d'une éclaircie pour aller vagabonder dans la nature. Plein d'entrain, je traverse des champs, des forêts, des prairies. En haut d'une colline dominant trois vallées, j'aperçois un filet d'eau qui sort de terre : je décide de le suivre. Entre deux pentes, il devient vite ruisseau, puis torrent. Alors que je me faufile dans la mince mais épaisse haie végétale qui borde le cours d'eau, je surprends deux paysans. Ils m'offrent un grand verre d'un délicieux vin de palme. Dans un décor superbe, je poursuis ma ballade sur une piste étroite quand une pluie diluvienne s'abat sur moi, sans faiblir pendant les deux heures de marche qui me séparent de mon auberge.


Sur une piste détruite, un taxi-brousse me conduit ensuite à Bamenda, chef-lieu de la région du Nord-Ouest ; le joyeux Hygenus, à peu près mon âge, me rejoint à la gare routière. Je partage sa vie pendant plusieurs jours, le temps de faire sa connaissance et découvrir la localité et ses environs. Mon hôte habite avec un colocataire une grande maison au confort relatif, et effectue, de chez lui, de petits travaux d'édition. Le fait de devoir reparler anglais complique un peu nos échanges, mais je commence à m'habituer au pidgin. Avec ses copains, nous allons souvent pratiquer l'activité favorite des camerounais : boire de la bière. Je trouve aussi le temps de me rendre à la charmante bourgade de Bali. Devant le palais, des dizaines de personnes attendent de rencontrer le Fon. A l'intérieur, alors que le guide détaille la lignée royale, j'aperçois, dans une salle voisine, un tribunal en train de juger une affaire selon le droit coutumier. Le lendemain, toujours pas au top de ma forme, je m'administre une longue randonnée en guise de soin. Dans la campagne, au loin, je vise une grande colline toute ronde. D'en haut, le spectacle est d'une beauté irréelle. De hautes montagnes grises surplombent le lac
Bamendjing et sa vallée parsemée de collines verdoyantes. de puissantes cascades surgissent de partout. Assis sur une pierre, comme seul au monde, je ris bêtement. mon séjour à Bamenda s'achève sur un air de fête. Ce soir, c'est l'anniversaire d'Hygenus, attachant personnage. Je l'invite donc dans un de ces cabarets, très répandus au Cameroun. Le public s'y amuse, attablé ou sur la piste de danse, devant un orchestre complet qui joue à la demande des tubes africains. En rentrant, le chemin me parait étrangement plus sinueux qu'à l'aller.











Je reprends alors le bus en direction du Sud-Ouest. Après six heures de bus sans histoire en direction du Sud-Ouest, j'arrive à Yaoundé, capitale politique peuplée de près de deux millions d'âmes. Il me faut encore une heure à l'arrière d'une moto taxi à travers la circulation pour rejoindre Patience, qui a gentiment accepté de m'accueillir via internet. Son prénom est d'ailleurs une curieuse ironie du sort, puisque mon escale chez elle s'éternise. Jusque-là, j'ai assez bien suivi mon programme chargé, mais mon frère Brice éprouve des difficultés à m'obtenir le visa du Gabon où je dois le retrouver lui et sa famille, ainsi que nos parents. Là-bas, La politique d'émigration déjà rigide s'est encore durcie ces jours-ci. Patience, ravissante jeune femme de vingt-cinq ans, vit dans un appartement soigné au fin fond d'un faubourg résidentiel, lui-même au fin fond de la ville. Grâce à son père, elle peut se permettre de ne pas travailler. Elle héberge, pendant les vacances, son frère Samy, étudiant en droit de vingt-deux ans. Ces deux-là sont particulièrement oisifs, et passent le plus clair de leur temps à regarder la télévision ou à tchater sur le web. Fatigué par plus de deux mois de voyage depuis Dakar, je succombe rapidement à ce rythme léthargique. Lors de notre première rencontre, Patience m'avoue avoir un caractère difficile ; et même si les premiers jours, notre relation est des plus agréables, j'ai effectivement de plus en plus de mal à la saisir par la suite. Son frère, plus sociable, est ravi de parcourir avec moi les rues de Yaoundé. Bénéficiant de la présence du président, elle est nettement plus propre et mieux agencé que Douala. Nous sillonnons les rues commerçantes remplies de colporteurs en tous genres, ainsi que le marché principal, construction de béton massive et circulaire. Nous sillonnons la zone des ministères, avec ces hauts immeubles typiquement africains, apprécions de rares monuments, continuons à travers les quartiers chics de l'hôtel de ville et ceux du palais présidentiel avant de filer boire une bière chez sa maman, "au village". Nous rentrons à l'heure de pointe en nous entassant successivement dans plusieurs taxis collectifs. L'heure passée dans les embouteillages freinent quelques peu mes envies de retourner au centre-ville. Les journées, répétitives, s'écoulent lentement. De temps à autre, j'accompagne Patience au marché, l'emmène au musée ou au restaurant. Pourtant, notre relation est de plus en plus épineuse, et après deux semaines et une dernière embrouille inextricable, je finis par plier bagage avec perte et fracas. Il est minuit.
Dès le premier jour dans mon hôtel, à la périphérie du centre, je suis assommé par une étrange fatigue. Incapable de sortir, je reste au lit sans boire ni manger. Je parviens pourtant à faire quelques courses vers dix-neuf heures. Peu après, Samy, venu me rendre visite, constate mon état déplorable et réussit à me convaincre d'aller à l'hôpital. Le constat est sans appel : crise de paludisme carabiné. De retour dans ma chambre, la nuit est éprouvante ; groggy, j'écoute le bruit lancinant du lit tapant contre le mur sous mes tremblements fiévreux. Après trois jours alité, la santé revient peu à peu grâce aux comprimés de quinine. Ils ont néanmoins un curieux effet secondaire : ils rendent sourd, ou plutôt fortement malentendant. Convalescent et toujours dans l'expectative quant à mon visa, je fouille un peu plus chaque jour mon nouveau quartier qui s'étend sur une large colline. J'y rencontre une sympathique bande de copains, "les enfants du ghetto", selon leur propre expression. Ici, l'échelle sociale est une réalité physique : de haut en bas succèdent d'élégantes résidences, puis la rue et ses commerces défraîchis, et enfin les bas-fonds où vivent les plus démunis. C'est en suivant mes complices que je peux me faufiler dans cet effarant dédale de taudis bricolés. Finalement, grâce à un "arrangement", mon frère parvient à m'envoyer un fonctionnaire de l'ambassade du Gabon qui fait tamponner mon passeport. Malgré l'interdiction de passer par voie terrestre et, de fait, l'obligation de prendre encore un avion, le soulagement est grand.


De retour à Douala, d'où je dois m'envoler dans trois jours, je suis reçu par Armand. La trentaine, c'est un garçon ouvert et cultivé qui jouit d'une situation avantageuse dans une entreprise de services informatiques. Il loge dans une maison spacieuse mais vétuste et prépare avec impatience la visite de sa femme française et de sa petite fille métisse qui résident non loin de Bordeaux. Enfin libéré par le stress latent dû à l'issue incertaine de mon attente à Yaoundé, je profite avec allégresse de mes derniers moments au Cameroun. Seul et en silence, je laisse sereinement défiler les journées en bouquinant. Le soir, mon nouveau camarade m'entraîne, avec la même aisance, dans de somptueux établissements surtout peuplés de Blancs, ou dans des gargotes modiques où l'on déguste les spécialités locales. En peu de temps, Armand et moi développons une belle complicité. Le jour de mon départ, comme je ne décolle que dans la soirée, je m'accorde une longue promenade. En flânant au hasard, je ressens une impression bizarre de déjà-vu : Je reconnais en fait les endroits déjà traversés voilà un moi et demi. Cette fois c'est sûr, la boucle est bouclée.

Cotonou entre filles


Contrairement à mes habitudes, je sillonne le Bénin en restant basé à Cotonou, sur les rives du Golfe de Guinée. Les régions du Nord étant assez semblables à la partie septentrionale du Togo précédemment parcourue, je me concentre sur le Sud du territoire. De la résidence de mes aimables copines, je pars régulièrement pour de courtes expéditions vers les différents sites retenant mon attention.


En effet, le Bénin est doté d'une riche histoire : berceau du culte vaudou et plaque tournante de la traite des Noirs, il vit également prospérer le fameux Royaume du Dahomey pendant près de trois siècles. Aujourd'hui peuplé de neuf millions d'habitants, il jouit d'une belle réputation : la scolarisation atteint un niveau considérable et sa démocratie est souvent citée en modèle. D'ailleurs, le président Yayi Boni est médecin, ce qui me semble toujours plus opportun qu'un militaire...


A Cotonou, la bouillonnante capitale économique, j'entre immédiatement dans le vif du sujet : j'y arrive par la place de l'Etoile Rouge, souvenir de la période communiste. C'est un large rond-point au trafic démentiel ; l'air est irrespirable et le bruit assourdissant. Au milieu de centaines de motos, une petite voiture de sport occupée par deux jolies jeunes femmes s'arrête à ma hauteur. Olga, contactée sur internet, et son amie Arine viennent me sortir de ce chaos. Comme l'expansive Olga, ancienne comptable, attend de rejoindre en Europe son mari suisse, elle préfère éviter les ragots des voisins. Elle demande donc à Arine, qui habite le même palier, de m'héberger dans son appartement, assez petit mais très confortable. Plutôt timide, mon hôte a grandi à Abidjan et vit aujourd'hui avec sa sœur Mathilda, qui est handicapée depuis son plus jeune âge et se déplace avec des béquilles ; elle n'en reste pas moins très coquette. Ensemble, elles tiennent une boutique d'objets d'art colorée et variée.











J'ai besoin de trois jours pour appréhender l'impressionnante agglomération. Sa population est estimée à un million et demi d'habitants, mais j'ai l'impression qu'elle est nettement sous-évaluée. Située entre le Lac Nokoué et l'océan, elle est coupée en deux par un canal creusé par les colons français. Comme toujours en Afrique, les banlieues s'étalent à n'en plus finir. Puisque mes amies habitent un de ces quartiers excentrés, j'utilise comme tout le monde les motos-taxis, les zems, pour me déplacer. Le centre est un surprenant assemblage d'aménagements et d'édifices en tout genre. Une autoroute, avec ses autoponts, parvient jusqu'au cœur de la cité, tandis que des chemins de terre cabossés quadrillent les faubourgs, où abondent bars et restaurants. Le port, qui fonctionne à plein, implique un incessant ballet de camions qui empestent une atmosphère déjà lourde. A deux pas, la vieille gare désaffectée laisse une longue zone à l'abandon. De multiples immeubles dominent l'horizon : certains très modernes, d'autres plutôt décrépis. Et les buildings en construction se multiplient. A l'Ouest, sur la plage, caché derrière des commerces chics et des banques designs, je découvre un misérable bidonville, où les gamins jouent dans le sable gris. Tandis qu'à l'opposé, à l'Ouest, des lotissements de luxueuses villas sont encadrés de murs de quatre mètres de haut et barbelés. L'aéroport international, toujours au milieu de la métropole, se trouve non loin de là. Mais le plus saisissant est sans conteste le marché du Dantokpa, le plus grand de toute l'Afrique de l'Ouest, une ville dans la ville. Sur plus de vingt hectares, des milliers de commerçants proposent tous les produits imaginables, produits vivriers, artisanaux, ou manufacturés. Au milieu des galeries couvertes et des boutiques de tôle, un grand bâtiment sur trois niveaux est uniquement garni de pagnes ; probablement de quoi habiller tout le pays...





Ma première excursion hors de Cotonou m'emmène jusqu'à Ouidah, paisible bourgade de la côte. Elle est censée être le berceau de la religion vaudou, qui rassemble aujourd'hui plus de cinquante millions de pratiquants à travers le monde. Son culte est l'affirmation de puissantes forces invisibles, ainsi qu'un ensemble de rituels permettant de communiquer avec ces forces. Ces mystérieuses cérémonies ne sont accessibles qu'aux initiés, ce qui m'empêche d'y assister. J'ai néanmoins accès à la Forêt Sacrée, petit bois aux immenses arbres centenaires. Cela me permet d'imaginer à quoi pouvait ressembler la forêt jadis, puisqu'aujourd'hui, la déforestation a fait des ravages dans tout le pays. On y contemple également plusieurs statues menaçantes, représentant quelques divinités. Mais Ouidah, au XVIIIe siècle, était aussi l'un des centre de déportation d'esclaves les plus important de tout le continent. Dans l'ancien fort portugais transformé en musée, j'apprends que les redoutables rois du
Dahomey faisaient monter les enchères : on trouvait ici des forts portugais donc, mais aussi français, anglais, danois et hollandais. Dans l'après-midi, sous un soleil de plomb, j'arpente la Route des Esclaves qu'empruntaient les malheureux jusqu’aux bateaux négriers. Des statues commémoratives marquent le chemin jusqu'à la plage, où a été érigé la porte du non-retour ; difficile, dans ces conditions, de buller innocemment sur le sable...




Dès le lendemain, je me rends à Porto-Novo, capitale administrative paisible en comparaison de l'effervescence de Cotonou. Son centre possède un charme désuet, en raison de ses vieilles bâtisses de style colonial, teintées de rose ou d'orange. Mais surtout, Porto-Novo possède un fort héritage afro-brésilien, dû au retour sur la terre de leurs aïeuls des premiers esclaves affranchis, au XVIIIe siècle. Ils installèrent ici des comptoirs et certains firent fortune. C'est le cas de la famille Da Silva, dont le dernier représentant a fait de la maison familiale un extravagant musée qui expose la destinée de la diaspora. En flânant dans les rues, j'admire plusieurs maisons colorées, à étages et balcons, ainsi qu'une église devenue mosquée, assez délabrée mais extrêmement bariolée.




Quelques jours plus tard, par une après-midi ensoleillé, je décide de visiter Ganvié, fameux village lacustre. Encore une fois, les premiers habitants se sont installés ici pour se protéger des razzias esclavagistes. En pirogue, mon guide m'emmène pendant plusieurs kilomètres sur les eaux calmes et peu profondes du vaste lac Nokoué. Je découvre alors, stupéfait, une ville de plus de 30 000 âmes, qui habitent d'humbles maisons de bambous bâties sur des pilotis d'ébène. Ces gens vivent quasi exclusivement de pêche et de pisciculture. Quelques îlots artificiels supportent des bâtiments en béton :
église, mosquée ou école. Mais la place du marché est une vaste étendue d'eau où les clients naviguent au milieu des pirogues des marchands. Quant aux enfants, en guise de bicyclette, ils rament sur quelques bidons fixés entre eux.




La cité d'Abomey étant situé un peu plus loin, je prends cette fois deux jours pour l'explorer. Je viens voir ici les vestiges des Palais des Rois, puisqu'elle fut la capitale du Royaume du Dahomey, qui prospéra depuis le XVIIe siècle jusqu'à l'arrivée des colons français au début du XXe siècle. Mon aubergiste, original et érudit, se propose de me guider ; j'accepte après négociations. Les douves et le mur fortifié, qui protégeaient jadis la citadelle, ne sont plus qu'un vague fossé et un tas de pierre. Quant aux palais, construits en terre, ils ont aujourd'hui disparus pour la plupart. Heureusement les légendes contées par Dah, théâtral, atténuent un peu la déception. L'un deux a pourtant été rénové ; c'est une addition de petites maisons de terre et toit de tôle, vides. Elles pourraient très bien n'avoir que dix ans. Le lendemain, je visite le captivant musée historique, situé dans l'enceinte
de deux palais réhabilités eux aussi. Là encore, rien d'extravagant : les bâtiments sont plus grands et plus nombreux mais toujours assez simplistes. Toutefois, l'un d'eux arbore, sur ces piliers, d'admirables bas-reliefs. Dans des tableaux évocateurs, ils racontent l'histoire sanglante du Royaume. A l'intérieur, on peut admirer de nombreuses pièces fascinantes ; armes, outils, costumes. Les trônes des douze rois sont tous exposés. L'un d'eux est élégamment supporté par quatre crânes ennemis.




A Cotonou, la vie suit paisiblement son cours. Olga est captivée par la télévision française, et Arine et Mathilda travaillent tard : quand je ne suis pas en vadrouille, je passe donc mes journées seul à l'appartement. Le soir, quand nous ne sommes pas de sortie, mes copines et moi apprenons à mieux nous connaître. Cependant, dans l'attente de mon visa camerounais, le temps est parfois un peu long. Il n'y a pas d'ambassade du Cameroun au Bénin, mais heureusement Olga connait une camerounaise qui fait régulièrement l'aller-retour jusqu'à Lagos, au Nigéria voisin, afin de faire tamponner les passeports. Cela me permet au moins de préparer soigneusement mes prochaines aventures. Enfin, après une semaine d'indolence, je reçois le précieux sésame ; il est enfin temps pour moi de m'envoler vers d’autres cieux.

Bienvenue à lomé

Du fait d’infrastructures convergentes, j’entame le plus souvent la visite d’un nouvel état par sa capitale. Concernant le Togo, je débute cette fois par l’arrière-pays ; ses spectaculaires paysages de montagnes, de collines et de vallées verdoyantes, ses bourgades gentiment animées et ses villages reculés, avant de finir par la trépidante Lomé, érigée sur les rives du Golfe de Guinée.

Ce petit pays, coincé entre le Ghana et le Bénin, est un couloir large de moins d’une centaine de kilomètres pour sept-cent du Nord au Sud, très vallonné et bien arrosé, comme j’ai pu m’en rendre compte. Une quarantaine d’ethnies aux coutumes plus ou moins vivaces composent les 5 millions d’habitants. Déjà, le Burkina Faso affichait une belle mosaïque de religions, mais les togolais sont le premier peuple que je rencontre depuis longtemps à ne pas être majoritairement musulman. En l’occurrence, si on occulte les bissau-guinéens peu concernés, les derniers étaient les grecques. Ici, les chrétiens sont plus nombreux, mais les anciennes croyances animistes, même si elles s’oublient rapidement dans les pages de la Bible et du Coran, prédominent encore. L’immense majorité des actifs travaille la terre et n’a que des revenus de subsistance. En effet, la situation économique est précaire, ce que n’arrange pas la présidence autoritaire du jeune président autoproclamé Gnassimbé. Il fut à bonne école, puisque son militaire de père prit le pouvoir et le garda par la force durant trente-huit années.


Après quatorze heures de routes depuis Ouagadougou, durant lesquelles j’use un bus ancestral, un taxi-brousse rouillé, deux vans fatigués, une vieille moto-taxi, et mes baskets trouées, j’atteints finalement Kanté, petite localité du Nord. De là, je traverse, à l’arrière d’une moto, la magnifique et sauvage vallée de Tamberma. Bordée d’une chaîne de montagnes affichant toute la gamme des verts, qui contraste avec le gris du ciel, elle abrite les Batammariba, communauté installée ici depuis le XVIIe siècle afin de fuir les marchands d’esclaves. Pour la plupart d’entre eux, les usages ont peu évolué. Les croyances, les méthodes agricoles et les coutumes sont singulières, mais c’est surtout leur habitat qui étonne. Comme un hameau au milieu des champs, ils habitent les Tata Somba, fascinants château-forts miniatures construits en glaise. Devant l’entrée, des fétiches protègent la maison des étrangers malveillants. Des tourelles couvertes de chaume, un mur d’enceinte, un toit terrasse : le plan est très fonctionnel. Au rez-de-chaussée, on trouve une pièce noire permettant de voir dehors sans être vu grâce à deux yeux percés dans le mur, ainsi que la bergerie et la niche des chiens. Le palier est utilisé comme cuisine, et à l’étage, les tourelles font office de chambres, tandis que la terrasse sert de salle à manger et de lieu de détente. Ce matin, le chef du village est grognon ; il peste que les guides ne lui donnent pas l’argent prévu. Je le calme un peu en lui tendant un petit billet. Puis Aimé, mon amical chauffeur, me ballade à travers toute la vallée, au milieu d’un panorama éblouissant. Plus loin, on roule sur une ficelle : la frontière béninoise. Ici ou là-bas, pour les Batammariba, c’est le même pays…













Non loin de là, je m’arrête ensuite à Kara, plus de cent mille habitants et principale agglomération du pays Kabyé. Nichée sur un vaste plateau, la ville est agréable, mais pas autant que la compagnie de la pétillante Célestine, jeune serveuse rencontrée derrière son bar. Elle m’emmène notamment jusqu’au pittoresque marché de Pya, installé en pleine nature. Le village, d’ailleurs, est à peine visible, tant les maisons sont dissimulées par les arbres et les hautes herbes. Je fais aussi une longue randonnée dans les rues escarpées d’Atakpamé, plus au Sud, magnifique bourgade accrochée sur les flancs de luxuriantes collines. Mais les pluies fréquentes et la densité de la végétation m’empêchent de m’aventurer plus profondément dans la nature ; cela me permet au moins de me mêler d’avantage à l’accueillant peuple togolais.













Justement, à Lomé, la ravissante Bienvenue, qui porte si bien son nom, me réserve un accueil inconditionnel. Dans un petit immeuble collectif, elle occupe un deux-pièces sobre, sans meuble et sans eau, qu’il faut aller chercher au puits. Simple, gentille et fervente catholique, elle est étudiante en anglais et travaille également « à mi-temps » dans un cyber-café, huit heures par jour, sept jours sur sept, pour la modique somme de 20 000 francs CFA mensuels (trente euros). Je profite de ses absences pour arpenter les rues de la cité. Deux jours entiers me suffisent pour faire le tour de Lomé, énième capitale africaine. Evidemment en pleine expansion, la ville, moins d’un million d’habitants, supporte des travaux de voirie de grande envergure. Mais il y règne pourtant une atmosphère assez nonchalante. Elle aussi très hétérogène, dans le sens où les quartiers sont mixtes ; de grands résidences récentes ou en construction se mêlent à des bâtiments en piteux état, de belles maisons à étages sont voisines d’humbles logements bricolés. Le centre-ville est assez réduit, mais concentre une activité impressionnante : Autour du grand marché, qui n’est qu’une galerie marchande parmi d’autre, les rues fourmillent de commerçants qui s’affairent dans leur magasin ou derrière leur étal. Mais ils sont aussi très nombreux à porter leur boutique sur la tête. Je m’échappe de ce tapage sur la plage bordé de palmiers où je me délasse devant l’océan Atlantique quitté à
Dakar. Puis mon hôte me présente son frère Gédéon, la trentaine. Je suis vite stupéfait de rencontrer un garçon qui me ressemble autant. De bar sombre en maquis minuscule, nos discussions sont soutenues. Curieux, énergique et très attaché à son indépendance, c’est un électricien, qui, comme je l’ai fait moi-même, essaie progressivement de travailler pour son compte. Je rencontre rarement des gens qui comprennent vraiment les motivations de ma quête. Lui en saisit instantanément toutes les nuances, et ses mots élogieux à mon égard me donnent beaucoup de courage.


D’ailleurs, il est déjà temps de repartir.En seulement quelques jours, j’ai développé, avec le frère et la sœur, pour des raisons très différentes, une grande complicité. Dans le taxi-brousse qui m’éloigne du Togo, écrasé par mon imposante voisine, je me dis que je laisse encore deux amis précieux derrière moi.

Une maman burkinabè






















Pendant deux jours, je parcours le Nord du Burkina Faso comme un dégradé de couleurs, d’une savane ocre encore sèche à une campagne verdoyante déjà bien arrosée. Ainsi, Je laisse derrière moi le Sahel et me rapproche des forêts de l’Afrique équatoriale. « Le pays des hommes intègres » est peuplé de seize millions d’habitants, repartis en une soixantaine d’ethnies aux coutumes plus ou moins préservées. Bien entendu, la plupart sont démunis et pratiquent l’agriculture vivrière. Pourtant, certains économistes classent la nation « en voie de développement », notamment grâce aux réformes capitalistes du président Compaoré. Successeur du célèbre révolutionnaire Sankara, il dirige, depuis vingt-quatre ans, un état réputé pour sa stabilité. Mais voici à peine quelques mois, de graves troubles sociaux ont fragilisé sa position. Profitant du désordre, des militaires enragés se sont rendus coupables d’actes dramatiques, mais aujourd’hui, le calme est revenu et la vie continue.



En effet, Ouagadougou, capitale habitée par deux millions de personnes, montre des signes positifs. C’est une ville agréable et le centre est bien équipé : goudron, trottoirs, réseau d’assainissement, immeubles récents à l’architecture originale, et même quelques espaces verts. Je constate rapidement la bonne humeur et la grande amabilité des burkinabè, qu’ils soient commerçants, simples passants ou même policiers. Surtout, je suis accueilli ici par la bienveillante Mamou, femme d’âge mûr que m’a recommandé Thibaut, voyageur rencontré à Bissau. Sur sa petite moto, elle m’emmène jusqu’à sa vaste maison. Les habitations entourent une grande cour pleine de vie, puisque vingt-quatre parents habitent ici. Elle me présente donc ses quatre mamans, quelques uns de ses trente-deux frères et sœurs et de ses cinq enfants, ainsi qu’une ribambelle de nièces et neveux. Je suis légèrement désorienté au milieu de ce chahut, mais Mamou est aux petits soins. Après m’avoir installé dans la meilleure chambre, elle m’emmène dans un petit maquis pour boire une bière. Je découvre une femme de caractère, intéressante et curieuse. Elle a vécu des moments difficiles, mais s’est
toujours battue courageusement. Les jours suivants, comme elle subit une vilaine crise de paludisme, ce sont un grand frère, une petite sœur ou un jeune neveu, tous très serviables, qui me baladent à travers toute la ville. Dès qu’elle va mieux, Mamou, encore sous perfusion et clouée sur une chaise au milieu de la cour, retrouve de la voix et dirige la troupe avec autorité. Et lorsque je m’absente pour me rendre à quelques centaines de kilomètres au Sud-Ouest, elle me submerge de conseils de prudence. Cette dame tenace me rappelle beaucoup ma maman.


Bobo-Dioulasso, malgré ses huit cent mille âmes, possède un petit centre ville assez charmant qui a su garder son caractère africain. Le jour, ses rues bordées de grands arbres restent assez calmes et les gens affichent un bel enthousiasme. Le soir, l’ambiance se réchauffe franchement ; même sous la pluie, les maquis montent le son des rythmes ivoiriens en vogue et l’alcool coule à flot. Toujours sur les conseils de mon ami Thibaut, je rends visite à Issouf, justement patron d’un vaste restaurant d’extérieur, qui pousse l’hospitalité jusqu’à me payer une bouteille de pastis, avant de me trouver une confortable auberge. C’est un homme d’un gabarit impressionnant dont la voix fait trembler les murs. Son rire est tonitruant quand il parle avec moi, mais le ton est sec lorsqu’il s’adresse à ses employés. Grâce à lui et son copain Fulbert, je m’immisce au milieu des cours et partage un peu de la vie des Bobos et des Dioulas. Je rencontre notamment une bande d’une dizaine de musiciens : dommage, aujourd’hui on ne répète pas, on joue aux cartes.











J’atteins ensuite Banfora, centre névralgique de la plus belle région du Burkina. Lassé de l’agitation de la ville, je ne reste ici que le temps de louer une de ces motos chinoises. Je prends vite la mesure de l’engin, et filer seul sur une belle piste, dans un tel décor, est pour moi une sensation grisante. L’altitude, pourtant faible, modifie radicalement le climat. Le paysage, sublime, est vallonné et la végétation exubérante. La nature est ici très généreuse, et je croise de petits villages de cases bâtis au milieu de grands champs de céréales, de rizières, ou de jardins maraîchers. Grâce à l’autonomie que me procure la moto, je me suis concocté un programme chargé. Je vais d’abord jusqu’au fin-fond du pays, explorer les fascinants Pics de Sindou, étranges formations rocheuses sculptées par le temps, puis je conduis encore jusqu’à quelque hameau reculé où les enfants médusés arrêtent de labourer pour me dévisager ou me courir après. Après une nuit sous tente écourtée par le chant du coq, qui perd dans l’affaire quelques plumes, je remonte en selle et fonce de bon matin jusqu’au lac de Tengréla et ses hippopotames, sacrés bien sûr. En pirogue, un pêcheur me rapproche à moins de dix mètres des énormes bestioles qui barbotent en famille. Puis à travers d’immenses champs de maïs et de cannes à sucre, je me rends aux Dômes de Fabédougou, curiosité géologique unique, puisqu’une petite montagne est surmontée d’une multitude de dômes de roche noire. J’escalade l’ensemble en deux heures, sous un soleil de plomb, ce qui amplifie le plaisir de la baignade dans les eaux fraîches de la cascade de Karfiguéla. Incroyable, c’est dans un grand bus flambant neuf que je retourne à Bobo : la climatisation marche à fond et les sièges sont encore emballés ! Et puisque le sinistre consul du Ghana m’a refusé le visa de son pays pourtant tout proche, il me faut traverser tout le Faso d’Ouest en Est pour atteindre le Togo. Je fais donc une halte à Ouaga où je ne manque pas d’embrasser Mamou et toute sa famille. Le soir, elle et moi retournons un long moment dans le même maquis que le jour de notre rencontre, devant la même bière, où nous passons une excellente soirée. La boucle est bouclée, il est temps de poursuivre ma route.

le Mali, l'Afrique authentique

Après quatre mois de repos et d'immersion, mon séjour dakarois s'achève dans les ruelles du quartier de Ouakam, très typique, où j'ai loué une petite chambre. Je profite de mes derniers jours de tranquillité en passant le plus clair de mon temps avec ma chère Hawa. Lorsque je quitte la capitale sénégalaise, ma belle et mes amis, je débute le deuxième quart de mon incertain périple, durant lequel je compte traverser le continent d'Ouest en Est, jusqu'à l'île de la Réunion. A mi-parcours, je ferai une halte familiale chez mon frère, au Gabon.




En attendant, j'entre d'abord au Mali, déjà le vingt-et-unième pays de mes aventures. De multiples ethnies aux coutumes diverses, dominées en nombre par les Bambaras, composent les quinze millions d'habitants, qui sont essentiellement agriculteurs ou éleveurs. Outre les deux tiers Nord occupés par l'infini Sahara et une partie quasi-tropicale réduite au Sud, le centre du Mali est caractéristique du Sahel. Le majestueux Niger et ses affluents arrosent heureusement ces terres arides, formant le delta intérieur, immense zone marécageuse en grande partie inondée après les pluies d'août et septembre.












C'est après deux jours dans un long bus fatigué, en compagnie de soixante-dix passagers, que j'atteins Bamako. Et mon arrivée est pour le moins mouvementée puisque les vilains bagagistes ont dérobé, malgré ma vigilance, mon appareil photo. Comme je suis certain de la culpabilité de l'un d'entre eux et que mes réclamations bruyantes n'ont aucun effet, nous finissons tous au commissariat. Malgré les beaux discours de l'inspecteur, les bandits persévèrent dans leurs mensonges. Je finis difficilement par me résigner. Je passe ensuite quelques jours plus paisibles chez Aimé, chargé par mes amis de Dakar de prendre soin de moi et qui s'acquitte de la tâche avec bienveillance. Mon nouvel ami habite avec ses parents une confortable demeure, régulièrement envahie par ses nombreux cousins et cousines. Aimé, du même âge que moi, est un garçon éduqué et ouvert avec qui je me découvre beaucoup d'affinités. Comme il part travailler chaque jour, je profite des ses absences pour explorer la vaste capitale malienne. Construite sur les rives de l'imposant Niger et entourée de collines, elle est habitée par près de deux millions de personnes et, bien sûr, elle est en pleine expansion. La végétation y est abondante en ce début d'hivernage, la saison des pluies. Relativement propre puisque lavée par l'eau, elle est dotée de larges avenues où d'innombrables motos chinoises se faufilent entre les taxis jaunes et les transports collectifs, de vieilles camionnettes Mercedes vert bouteille. Dans les quartiers périphériques, les rues sont plutôt calmes et souvent pavées. Je m'attarde plus particulièrement dans le vieux centre, grouillant d'une foule dense, où quelques bâtiments récents cohabitent avec des édifices en piteux état, et où les trottoirs sont inévitablement encombrés d'étals de fortune. Traverser le Marché Rose, à l'architecture originale, s'avère être une expérience éprouvante : il est bien difficile de se frayer un chemin dans ses allées étriquées, encombrées par les clients et des marchandises de toutes sortes. Plus loin, la Grande Mosquée vaut surtout par ses deux impressionnants minarets, tandis que la Maison des Artisans prouve, dans une belle pagaille, la qualité des productions artisanales du pays. Lassé par tant d'agitation, je me réfugie le jour suivant dans l'intéressant musée national, avant de flâner dans l'agréable jardin botanique voisin. Puis mon hôte, serviable jusqu'au bout, m'accompagne au milieu de la nuit jusqu'à la gare routière, d'où je quitte l'effervescence de Bamako.












D'ici quelques semaines, Djenné, ma prochaine étape, sera devenu une île, mais pour le moment, il suffit pour l'atteindre de traverser le Bani, qui n'est encore qu'une modeste rivière. La ville de 20 000 habitants est réputée pour être la plus belle du pays. Bâtie au IXe siècle sous l'Empire du Ghana, elle est aujourd'hui protégée par l'Unesco : il est interdit d'y construire autrement qu'en banco, un mélange de terre, d'eau, de bouse de vache et de paille. Et en effet, la terre, présente du sol des rues au toits des maisons, lui procure une atmosphère mystique. Le tourisme est ici la principale source de revenu et comme les visiteurs se font rares, avoir un guide est presque une obligation, sous peine d'être harcelé à chaque coin de rue. Une fois n'est pas coutume, le mien se fait appeler Papis le magnifique. Beau gosse, musclé et fier comme un coq, c'est un jeune homme intelligent qui connait parfaitement son métier. Nous commençons la visite par la fascinante mosquée, bijou d'architecture soudanaise. Les habitants doivent en restaurer l'enduit chaque année avant l'arrivée de la pluie, celui-ci, craquelé par la chaleur de la saison sèche, n'assurant plus l'étanchéité. En principe, il en va de même pour toutes les bâtiments. Soudain, alors que Papis me promène vers les différentes curiosités de la ville, un violent orage éclate : en quelques minutes, nous sommes trempés jusqu'aux os. Et comme je tombe bêtement à cours de liquide, mon guide me fait loger quelques nuits chez un ami, dans d'humbles conditions. Il me montre aussi le village peul de Senossa. Contrairement à la touristique Djenné, le développement n'est pas parvenu jusqu'ici : sans eau courante ni électricité, les gens vivent ici de la même manière depuis des siècles.












Avec un car hors d'âge, que je dois plus souvent pousser qu'il ne me transporte, j'atteins Bandiagara, capitale du pays Dogon, construite au milieu d'un vaste plateau gréseux. J'y réside presque une semaine, dans une petite auberge déserte et dotée d'un joli jardin. Comme la ville ne présente guère d'intérêt, je prend le temps de visiter de très beaux villages aux us et coutumes séculaires. Mais mon séjour est surtout l'occasion d'arpenter la célèbre falaise de Bandiagara, l'un des sites majeurs du continent. Là encore, afin d'éviter quelque sacrilège, je suis accompagné par un guide, l'attachant Moïse. Le plateau s'interrompt ici brusquement, créant une fracture de deux cents à trois cents mètres de hauteur pour environ deux cents kilomètres de longueur. Outre son superbe paysage et son étonnant microclimat, la particularité de la falaise réside dans les habitats en partie troglodytes accrochés à ses flancs. mon chaperon m'explique que les Tellem, des hommes de petite taille, se sont installés là au XIe siècle, entre ciel et terre, probablement pour se protéger des envahisseurs. Ils furent ensuite chassés par les Dogons trois siècles plus tard. Les descendants de ces derniers habitent désormais en contrebas de petits villages en banco, faisant pousser avec dextérité dans la savane aride diverses céréales, tandis qu'ils cultivent au pied de la paroi de beaux jardins maraîchers. En ce début d'hivernage, les village sont quasiment déserts, hommes, femmes et même enfants préparant aux champs l'arrivée de la pluie. Moïse et moi marchons pendant deux jours, sous le soleil brûlant, au milieu de ce tableau grandiose. Je ne le crois pas quand il me révèle que les Tellem avaient des ailes, imaginant plutôt par quels moyens acrobatiques ces gens rentraient chez eux. Un matin à l'aube, sur le toit-terrasse de l'auberge où j'ai passé la nuit, je suis déjà réveillé mais je rêve encore ; je contemple, médusé, le soleil voilé illuminer doucement la fantastique falaise.