Un noël dans la joyeuse pagaille cairote


La première chose qui frappe en découvrant le Caire, c'est l'extrême agitation qui règne dans ses rues crasseuses. Une foule dense grouille au mileu d'une circulation anarchique. Le bruit des moteurs hors d'âge et un concert ininterrompu de klaxons ne parvient pas à couvrir le brouhaha de rires et de cris des joyeux cairotes. Un épais brouillard noircit les murs de tous les bâtiments, au pied desquels, sur les trottoirs défoncés, les détritus se mélangent au sable du désert. Le premier test d'adaptation est la traversée d'une avenue : ni les voitures, fonçant sur quatre ou cinq files, ni les piétons, qui s'élancent de n'importe où, ne s'arrêtent. Le tout est de bien anticiper sa trajectoire... et de se jeter.










Après un temps d'adaptation certain, sous la saleté, je découvre une ville d'une richesse déconcertante. Après une journée durant laquelle je dors deux nuits, j'explore, pendant deux jours entiers et environ soixante kilomètres, la plupart des quartiers de la ville, qui sont autant de voyages dans le temps.
Le Caire subit une expansion constante et incontrôlée depuis la révolution dirigée par Nasser, en 1952. Aujourd'hui, l'agglomération compte environ 22 millions d'habitants (selon les sources) ; la ville même, 7 millions. Les immenses banlieues résidentielles ne présentent guère d'intérêt : vétustes ou plus récentes, elles ne sont qu'une accumulation de tours de béton brut et de briques. Par contre, la cité est un incroyable patchwork d'architectures et d'atmosphères différentes. Le centre-ville, construit à la fin du 19e siècle sur le modèle de Paris, comporte de larges avenues encadrées par d'élégants bâtiments de style Empire. Il émane de ses rues bondées un charme désuet, puisque la plupart des immeubles sont gris et délabrés ; le terme rénovation ne semble pas faire partie du vocabulaire égyptien...
Plus au Nord, sur la place Ramsès, l'automobile règne en maître ; une autoroute aérienne et ses multiples échangeurs survolent  des carrefours aux embouteillages ininterrompus. Au Sud, protégé par l'enceinte de l'antique Babylone d'Egypte, on visite le quartier copte comme un musée. Bastion de la chrétienté depuis le premier siècle de notre ère, il renferme quelques très belles églises. Et comme seul les piétons arpentent ses étroites ruelles pavées, la sérénité ambiante permet de se détendre un moment, avant de s'engouffrer dans l'extrême agitation du quartier islamique. Dominé par quelques magnifiques mosquées et de très belles maisons ottomanes, Il n'a guère changé depuis l'époque médiévale ; l'endroit est fascinant. Les habitants, qui portent les costumes traditionnels, se faufilent entre les charettes tirées par des ânes ou des chevaux, les troupeaux de moutons, les poules... Plus loin, le Khan al-Khalili, immense souk fondé au 14e siècle pendant la domination des Mamelouks, propose tous les produits imaginables, au mileu d'une foule compacte et bruyante.














Ma halte dans la capitale égyptienne, "la mère du Monde", est plus longue que prévu : j'ai bêtement perdu mon carte visa quelque part au bord de la Mer Rouge, il me faut donc attendre d'en recevoir une nouvelle avant de m'envoler vers la Tunisie. Ca n'est pas (encore) un problème, puisque j'utilise mes Traveler chèques. Surtout, cela me permet de me fondre dans la vie agitée du Caire, dans des circonstances exceptionnelles. Je loge d'abord trois jours chez Julie, une gentille journaliste française qui habite un bateau sur le Nil : la classe. Depuis, je partage l'appartement voisin avec un jeune artiste allemand, Malte, et Lewis, étudiant américain de vingt-trois ans. Je rencontre ce dernier par hasard, dans des circonstances improbables. Puisque il m'invite chez lui aussi longtemps que nécessaire, je retourne vivre sur le même bateau que j'ai quitté la veille ! L'endroit est un peu excentré, mais il suffit de traverser la rue pour se retrouver dans l'un des quartiers les plus populaires de la ville : Imbaba. Débordantes de vie, ses ruelles, où circulent scooters et tuk-tuks, abondent de minuscules échoppes en tout genre. On m'avait averti de l'insécurité qui règnait au Caire, pourtant, au milieu de la misère et de la saleté, tout le monde est très aimable et ravi de nous aider à la moindre occasion. Nous déambulons souvent, tout les trois, dans cet endroit captivant, où ne s'aventure aucun autre étranger, pour boire un thé, jouer au tavla, ou avaler quelques délicieux falafels.
Mes deux compères sont très attachants. Malte, en tant qu'artiste, est forcément décalé. Comme il mange ses mots, je ne comprend que la moitié de ses phrases. Il crée notamment une curieuse statue drapée du drapeau égyptien, qu'il accroche ensuite sur un pont, au dessus du fleuve. L'épisode lui vaut de passer l'après-midi dans les bureaux de la police secrète. Ses agents, incrédules, ont bien du mal a appréhender la signification de l'oeuvre... Quant à Lewis, apres avoir vécu deux ans à Paris, il prépare maintenant un master en anthropologie du Moyen-Orient. Il parle (un peu) français, espagnol (sa mère est cubaine), se débrouille en arabe, et fait beaucoup d'efforts pour que je comprenne son anglais. Intelligent, drôle et modeste, il est également excellent musicien : il écrit, compose, et enregistre sa propre musique. Il s'est aussi rendu à Gaza via les tunnels qu'empruntent les palestiniens pour sortir de leur territoire... Il est probablement le garçon le plus cool de la ville.

Comme Lewis est en vacances, nos nuits sont plus longues que nos jours. Nous festoyons sur le bateau avec quelques amis ; ou dans des clubs privés américains où se perd la jeunesse bourgeoise du Caire ; ou encore chez quelque égyptien, avec qui nous refaisons le monde dans une atmosphère enfumée.
Nous passons la soirée de noël chez un américain et une suédoise. Cette année, mon réveillon est international : une trentaine d'invités pour un quinzaine de nationalités de tous les continents. Le buffet est énorme et l'alcool importé coule à flots. Mais le summum de mon séjour cairote restera l'escalade de la pyramide de Khéops, sous la lumière diffuse de la pleine lune. Lors d'une soirée sur un toit de la banlieue de Gizeh, autour d'un feu, nous observons, perplexes, les immenses ombres triangulaires. En partant, au milieu de la nuit, nos intentions sont évidentes. Nous franchissons d'abord le haut mur d'enceinte, puis, au pied de la plus haute pyramide, la tentation est trop grande ; nous grimpons... L'ascension est délicate ; les énormes blocs sont très abîmés, friables, et couverts de sable. Et la pente est raide. A mi-chemin, je renonce à aller plus haut, et je convaincs mes amis d'en faire autant. Nous restons là un long moment, à contempler les lumières de la mégapole, assis sur une pierre posée là voici plus de 4500 ans.

Des eaux de la Mer Rouge au ciel de Louxor

Sharm el sheikh, c'est Las Vegas en Egypte. A la pointe sud du Sinaï, sur plus de 40 km le long du littoral, s'étend un plan d'urbanisme des plus simples : de la mer vers le désert, on trouve des hôtels gigantesques, puis de longues rues commerçantes perpendiculaires à la plage, une interminable voie rapide ponctuée de rond-points, et enfin les immeubles d'habitations des locaux. La ville, pourtant d'un bon standing, sonne faux : bâtiments rococos au couleurs criardes, statues dorées en plâtre, souvenirs en plastique. En arrivant dans la soirée, j'appelle mon hôte du jour avec le portable d'un aimable commerçant. Je me trouve au Sud de la cité, tandis que Viny habite au Nord. Le téléphone, que je suis dans tout le quartier, passe de main en main, jusqu'à celle du patron d'un magasin de bières. Mon ami en commande un stock impressionnant, et me voilà parti, à cent à l'heure, assi derrière le livreur sur une moto d'un autre âge. Je tiens d'une main mon sac qui déborde du coffre, et de l'autre mon chapeau. Bien sûr, la moto rend l'âme a mi-chemin, elle sera remplacée une demi-heure plus tard ; l'aventure... Viny, égyptien de 32 ans au gabarit imposant, m'accueille en grande pompe : sandwichs, bieres, haschisch. Le gaillard, charismatique et perspicace, à vécu douze ans aux Etats-Unis, avant de revenir au pays. Il est aujourd'hui manager qualité dans un grand hôtel, et sa fonction résume assez bien le personnage. Il vit dans une luxueuse résidence avec piscine et gardiens, et partage un vaste appartement parfaitement équipé avec ses deux ravissantes femmes, une égyptienne et une russe, qui lui obéissent au doigt et à l'oeil. Et comme tout le monde ici, c'est un fêtard aguerri. L'accès aux plages étant interdit pour cause d'attaques de requins blancs (trois morts en quelques jours), et ces dames s'occupant parfaitement de nous, je n'éprouve pas le besoin de mettre le nez dehors. Pendant deux longues nuits, nous partageons nos expériences dans l'ivresse et la bonne humeur. Le sens de l'hospitalité de mon ami est tel qu'il me faut même refuser sa dernière proposition...

Puisque, étrangement, il ne semble pas y avoir de ferry en partance pour la ville d'Hurghada, je la rejoins en bus, via le Caire ; quinze heures de bus à la place d'une heure de bateau... Sur "la route de la mort", vers la capitale, je constate en effet que les camionneurs inconscients conduisent des monstres à deux remorques comme des gamins jouent aux petites voitures. Un accident et un cadavre plus tard, le bus plonge dans le tunnel du Canal de Suez : lorsqu'il ressort sur l'autre rive, je suis en Afrique. Je ne reste que cinq longues et éprouvantes minutes au Caire, le temps nécessaire pour traverser une large route, trois fois trois voies, au trafic dense, et d'attraper in extremis un autre bus en direction du Sud.

Hurghada, comme Sharm, est entièrement dédiée au tourisme, l'atmosphère africaine en plus. Les rues sont sales et poussièreuses, la construction des bâtiments n'est terminée que dans les niveaux inférieurs. Au dernier étage, les murs ne sont pas encore maçonnés et les tiges de fers dépassent des poteaux en béton. L'ambiance est bon enfant, et même les vendeurs, qui harponnent le touriste toutes les dix secondes, sont sympathiques. Comme j'apprend l'art du commerce arabe depuis deux semaines, je négocie mon hôtel à un prix dérisoire, tandis que ma journée d'exploration sous-marine sur un bateau est bon marché. Palmes aux pieds et tuba au bec, je passe de longues heures à traquer les poissons multicolores qui se cachent dans les coraux. Du fait de l'intense exploitation touristique, la faune et la flore, près des côtes, sont amoindries. Pourtant, la richesse de la nature est encore telle que je nage, au sens propre, en plein bonheur, dans les eaux turquoises de la Mer Rouge.
Après les sciences naturelles, place à l'histoire. Mon cours se situe cette fois à l'antédiluvienne Louxor. Encore grâce au réseau mondial, je trouve un hôte, qui, par chance, est tour-opérateur. Je loge avec lui, dans sa chambre, pendant trois jours. Ahmed, 31 ans, habite avec sa mère et son petit frère un appartement modeste, dans un quartier très populaire à l'écart de la ville. Celui-ci étant un fervent musulman doublé d'un caractère obstiné, je dois faire preuve d'une grande diplomatie pour ne pas être converti dans l'heure qui suit notre rencontre. Ahmed est croyant, soit, mais il n'en est pas moins homme, donc faible. Après nos échanges métaphysiques, nous nous affrontons au cours de parties de football virtuelles, accompagnées de bières et d'herbe locales ; étrangement, les soirées me semblent familières...
Concernant mes visites, mon ami ne me laisse pas trop le choix, il me prend simplement, chaque matin, une épaisse liasse de billets, et se charge de tout, me tenant soigneusement à l'écart de toute négociation. La manière me laisse un petit goût amer, mais les prestations sont néanmoins exceptionnelles : voiture, chauffeur et guide particuliers ! Soit, à Louxor, j'explose mon budget, mais au dixième des prix facturés au touriste lambda. Et puis les trésors de l'Ancienne Egypte valent bien ça.

Le premier jour est consacré à la Cité des Morts. La Vallée des Rois, antique cimetière des pharaons, est située au coeur d'un vaste massif montagneux couleur sable. Aujourd'hui, soixante tombes ont été exhumées, et on découvre encore... Nous en explorons d'abord trois : de longs tunnels descendent profondément dans le roc. Chaque centimètre carré de pierre est couvert de minuscules hiéroglyphes et de grands personnages peints, racontant la vie du souverain. Puis on atteint une ou plusieurs salles, parfois occupées de colonnes, puis, enfin, la chambre mortuaire, où est retracé le passage du pharaon de la vie vers la mort. Là encore, les murs sont recouvert de gravures somptueuses aux couleurs éclatantes, malgré leur âge canonique... La dernière, celle du fameux Toutankhamon, est étroite, mais extraordinaire : en bas de l'escalier abrupte, l'enfant-roi est toujours là, 3400 ans après sa mort : troublante rencontre. La momie, sous verre et le cuir intact, semble regarder vers les étoiles. A l'opposé, le cercueil est cette fois en quartz rose finement sculté ; tandis qu'à l'intérieur, le sarcophage est coiffé de l'authentique et éblouissant masque funéraire, onze kilos d'or massif à l'effigie du souverain... Nous visitons ensuite le superbe temple d'Hatchepsout, bâti au XVe siècle avant J.C., dans un style qui pourrait être contemporain. La Reine, qui se fit passer pour Roi, fut le premier travesti connu de l'Histoire. Enfin, je contemple longuement les colosses de Memnon, près de vingt mètres de hauteur, qui furent les gardiens d'un énorme temple aujourd'hui disparu.

Le second jour est consacré à la cité des vivants, sur la rive Est du Nil. Le temple de Karnac, qui s'étend sur la surface hallucinante de deux kilomètres carrés, est à coupé le souffle. C'est en fait une succession de trois temples principaux, élaborés et complétés sur une période de treize siècles. Tous les fantasmes de l'égyptologue amateur sont là : interminable allée de sphinxs, statues monumentales, portes gigantesques, obélisques vertigineux... Et, au centre de l'ensemble, le visiteur, deja stupéfait, decouvre l'enceinte d'Amon-Ré : cent trente-quatre immenses colonnes en forme de papyrus, entièrement gravées d'idéogrammes et encore partiellement colorées, pointent vers le dieu-soleil, plus de trois millénaires apres leur édification ; incroyable. En fin d'après-midi, mon guide m'abandonne tandis que je parcours le Temple de Louxor. A moitié enseveli par la ville nouvelle, il s'avère moins impressionnant que celui de Karnak. Pourtant, la lumière du jour déclinant, ma promenade, parmi ses hiéroglyphes, ses colonnes et ses imposantes statues, s'imprègne d'une magie intense : le ciel est rouge, le temps s'arrête...




Le dernier jour, avant l'aube, je me dirige encore vers la cité des morts, cette fois à bord d'un petit bateau. Je ne vais pas descendre sous terre, mais m'élever au dessus des montagnes. Un petit tour en montgolfière au dessus de la Vallée du Nil et des temples, je suis bien obligé d'admettre qu'Ahmed connait son boulot... Lorsque que le ballon est enfin gonflé, le soleil apparait. Moi et une vingtaine d'autres compagnons embarquons dans le grand panier, tandis que le capitaine fait cracher le feu. En silence, le ballon monte, la montagne sacrée des Rois s'embrase, puis c'est toute la luxuriante vallée qui retrouve sa teinte vert vif. Et comme je n'ai dormi que deux heures, j'admire, entre songes et contemplation, le même majestueux paysage que les pharaons, voici quatre ou cinq millénaires ; mais eux, aussi puissants furent-ils, ne l'ont jamais vu du ciel.

Petra, vermeille merveille

Après avoir quitté mes amis de Gaziantep, je retrouve, à Ankara, la gentille Gaya et son accueillante famille. Comme je constate que les billets d'avion pour la Jordanie sont nettement plus cher au départ de la Capitale que d'Istanbul, je repars, deux jours plus tard, vers l'énorme métropole. L'idée de revenir sur mes pas me déplaît quelque peu, surtout que je traverse une nouvelle fois la Turquie, cette fois dans les airs, en seulement une heure, juste le temps de contempler le coucher de soleil au dessus des nuages. Il m'aura fallu dix-huit heures de bus pour faire le chemin inverse...

Je réside deux nuits a Amman la Blanche, capitale de la Jordanie, qui, en l'occurence, est plutôt grise. Pendant une journée entière, j'explore les rues sales et agitées du vieux centre. les quartiers populaires, principalement habités par des refugiés palestiniens, sont en piteux état. Je visite l'antique citadelle, successivement occupée par plusieurs civilisations mais qui n'est plus qu'un champ de ruine, ainsi que l'impressionnant théâtre romain. Plus loin, j'admire la somptueuse mosquée du Roi Abdallah 1er, l'une des plus remarquable du Moyen-Orient. La majorité des femmes sont voilées ; les autres, comme que la plupart des hommes sont habillées à l'occidental. Dans ce pays allié des Etats-Unis, le mode de vie américain a envahi les rues. En périphérie, la ville supporte un développement exponentiel : les faubourgs résidentiels sont impeccables et cossus, tandis que dans les quartiers d'affaires s'élèvent d'audacieux buildings.


Puis je rallie l'un des points d'orgue de mon périple, la mythique Petra. Nichée dans une large vallée, au coeur d'un vaste massif montagneux, l'antique cité développée par les nabatéens dès le VIe siècle avant J.C., atteint son apogée au debut de notre ère. Puis elle continue de prospérer grâce à sa position stratégique, au carrefour de plusieurs routes commerciales, sous la domination romaine, puis byzantine. Sa splendeur s'achève au milieu du IVe siècle après J.C., suite à un violent séisme qui détruira la ville.
Pour atteindre la cité, le visiteur doit emprunter le même chemin que les caravanes d'antan. Le Siq, un étroit canyon de près de deux kilomètres, fait monter le suspens. Il serpente entre deux falaises hautes de deux cents mètres, parfois espacées de seulement deux mètres. Déjà, les formes et les couleurs de la roche sont stupéfiantes. Et soudain, la lumière jaillit : en quelques pas, je suis au pied de l'éblouissante et monumentale Khazneh. Je reste une éternité devant ce trésor rouge, ébahi, dont je rêve depuis mon enfance, lorsque j'aprenais à lire avec Tintin, cet imposteur (confer l'album Coke en Stock !). La façade, trente mètres de large et quarante de hauteur, est resplendissante, malgré ses deux mille ans.

L'allée débouche ensuite sur la vallée où vivaient 25 000 personnes, cent générations plus tôt. Evidemment, on ne peut qu'imaginer l'effervescence qui y régnait, puisqu'il ne subsiste plus, immobiles et silencieux, que les vestiges taillés dans la roche. Richement décorés, on admire des temples monumentaux, des tombes colossales, un théâtre romain vertigineux. Les habitations troglodytes encore visibles sont bien plus sommaires.

L'héritage du passé n'est pas le seul attrait du lieu, puisque là encore, la nature a fait preuve d'une grande créativité. L'érosion a sculté de mystérieuses formes dans la roche, tandis que de magnifiques arabesques sont dessinées par une improbable palette de couleurs, surtout rouge et rose, mais aussi blanc, jaune, orange, violet, parfois, bleu ou encore noir...

L'experience est egalement sportive, puisque, au pas de course, j'escalade puis dévale, via d'interminables escaliers, les montagnes environnantes. Au sommet, on y observe divers sanctuaires, des citernes, et surtout le majestueux Deir. Au-dessus de celui-ci, je gravis encore un pic rocheux, le point culminant du massif, d'où la vue est époustouflante. A l'ouest, les montagnes noires tombent à pic dans le désert blanc. Plus loin, on aperçoit le Jourdain et, au-delà, les terres d'Israël ; si près, si loin...


Je termine mon séjour jordanien par une halte à Aqaba, unique ville portuaire et cité balnéaire du Royaume. Je suis accueilli par Amer, étudiant en cinéma et excellent guitariste. D'origine palestinienne, comme les deux tiers des habitants du pays, il m'explique que ses parents ont dû fuir leur terre lors de l'exode de 1967. Son opinion, forcément partisane mais néanmoins réaliste, sur les enjeux et l'histoire du Moyen-Orient est pour moi un éclairage précieux. Plus tard, nous oublierons ces considérations politiques en passant une belle soirée avec quelques uns de ses amis. Enfin, avant de ralier l'Egypte, Je profite de la chaleur pour goûter les eaux tiédes et cristallines de la Mer Rouge, tandis qu'au même moment, mon pays a revêtu un épais manteau blanc...

A Gaziantep comme à la maison

Un dimanche aux alentours de midi, je rencontre mon nouvel hôte, Deniz, chez lui, dans le centre de Gaziantep. Il fait immédiatement preuve d'une extrème gentillesse et d'une grande hospitalité. Son appartement est vaste et confortable, et comme nous sommes en période de vacances, ses deux colocataires sont absents : je m'installe donc dans la chambre de l'un d'entre eux. Dans l'après-midi, Deniz, 27 ans, ingénieur dans l'industrie agro-alimentaire, s'avère également être un excellent guide touristique. Nous visitons d'abord le musée archéologique, qui rassemble des pièces de première importance, extraites du site de Zeugma, antique cité située sur l'Euphrate. Celle-ci fut engloutie en 2000 par les eaux de retenue d'un immense barrage, les intérêts économiques prévalant une fois de plus sur l'héritage historique. Les archéologues ont néanmoins déplacé de magnifiques demeures romaines, ornées de vastes et fastueuses mosaïques, ainsi que d'élégantes scultures. Puis nous explorons la citadelle, théâtre de la bataille, forcément héroïque, des résistants turques contre les forces françaises, en 1920 ; l'ancienne cité d'Antep y gagnera ses galons de "gazi" (la victorieuse). La ville est également la capitale gastronomique de la Turquie ; mon ami ne manque pas l'occasion de me le démontrer en m'invitant dans le meilleur restaurant de la ville. Le repas, aussi savoureux que copieux, se conclue par les immanquables baklavas. Nous allons enfin digérer ce festin dans la cour intérieure d'une auguste demeure du quartier arménien, en buvant le thé et en fumant le narguilé. Malgré mon insistance appuyée, il me sera impossible de dépenser la moindre Lira de la journée...

Ce lundi, Deniz, qui se rend pour 24 heures a une cérémonie de mariage, me prie de rester un jour de plus afin que nous puissions mieux faire connaissance ; il ne croit pas si bien dire... Puisqu'il m'est impossible de refouler tant d'amabilités, je passe la journée suivante seul, à paresser, dans un appartement qui n'est pas le mien. J'y reçois même des invités puisque Deniz ira jusqu'a demander à des amis de me rendre visite de peur que je ne m'ennuie ! A son retour, mardi soir, je lui prépare un diner et lui offre quelques cadeaux, puisque, anticipant quelque difficulté, je souhaite ralier la Syrie dès le lendemain matin. Et en effet, cent kilomètres plus au Sud, les douaniers sont débordés : les musulmans fêtent le Baïram (l'Aïd en arabe) et les turques allant visiter leur famille en Syrie sont nombreux. Après de longues heures dans les files d'attente, je finis dans le bureau du directeur de l'office syrien : il est compréhensif et passe un coup de fil à sa hiérarchie afin de m'obtenir l'indispensable sésame. Je patiente encore deux heures, puis le couperet tombe : le visa m'est refusé ; je pourrai peut-être l'obtenir au consulat d'Antep. Je m'en retourne donc, penaud, vers mon précieux ami. Et puisque toutes les administrations sont fermées jusqu'à la fin de la semaine, il me faut patienter jusqu'au lundi suivant. Deniz en est ravi et je ne suis pas mécontent non plus : après un premier mois d'aventures express, un peu de répit devrait me permettre de recharger les batteries.
Je fini la semaine tranquillement, déjà comme chez moi : Je passe mes journées entre grasse matinée, ménage, courses, exercices physiques et lecons, tandis que, le soir, mon nouvel ami me fait découvrir différentes facettes de sa ville. Au fil des narguilés, je découvre un garcon attachant, humble, curieux et cultivé ; aussi, parfois, mélancolique et tourmenté.

Arrive alors le samedi, jour de fête. Nous dinons dans une pizzeria où nous rejoignent certains de ses meilleurs amis : le facétieux Behram, l'espiègle Halil, et, surtout, la ravissante Dogu (prononcez Do-ou). J'ai bien du mal à dissimuler mon intérêt, quı semble réciproque. Son nom, comme par hasard, signifie Est. Elle a 27 ans, enseigne l'expression dramatique à de jeunes enfants, et étudie parallèlement la philosophie. Elle est très curieuse de mon périple et des motivations qui m'ammènent jusqu'ici. Dans un bar, elle m'apprend le jeu du Tavla, tandis que Behram et Halil ne cessent de faire les pitres. Puis plus tard, chez Deniz, nos amis, qui ont bien compris notre petit jeu, se débrouillent pour nous laisser seuls un long moment. Je remarque, tatoué sur son avant-bras, une inscription en grec ancien ; coïncidence troublante, puisque j'ai voulu moi-même me faire inscrire la devise de mon voyage, en latin, au même endroit. En fin de soirée, mes trois complices expliquent à Dogu qu'elle a trop bu pour conduire, ce que, évidemment, j'approuve. Enfin, à la suite d'une longue conversation sur les rêves, advient l'inévitable, que la pudeur m'interdit de raconter...












Nous passons le dimanche après-midi tous les cinq, dans un parc ensoleillé, autour d'un savoureux petit-déjeuner. Ma belle et moi flirtons comme des gamins. Durant les quelques jours qui suivent, elle boulverse son emploi du temps chargé pour passer chaque nuit auprès de moi. Les jours sont comptés ; l'urgence renforce l'intensité de notre liaison. Le lundi, j'apprends, via le consulat syrien puis l'ambassade francaise d'Ankara, que je n'obtiendrai pas de visa. Mais je suis trop prêt de la frontière, et trop têtu, pour ne pas retenter ma chance. Ce mercredi, sceptique mais déterminé, je repars vers le poste-frontière de Kilis. Cette fois, les formalités sont plus rapides, mais la conclusion identique. Je m'en retourne donc, encore, vers Antep, avec un sentiment mitigé : soit, il va me falloir corriger ma route, et je vais rater La Syrie, Palmyre et Damas ; le Liban et Beyrouth. Mais je vais aussi pouvoir prolonger, pour quelques jours encore, la belle idylle. Mes journées, que je passe seul, sont paisibles, mes soirées, en compagnie de mes amis, joyeuses, et mes nuits passionnées ; presque une vie normale.

Enfin, après un séjour de deux semaines à Antep, j'ai des fourmis dans les jambes. Ce samedi soir, je repars vers Ankara enfin de prendre un avion pour Amman, en Jordanie. Sur le pas de sa porte, je salue longuement Deniz. il veut me faire promettre de revenir le voir, mais je préfère le supplier de me rendre visite, un jour, en France, afin que je puisse relever le défi de lui retourner son incroyable hospitalité. Puis Dogu m'accompagne a la gare routière. Durant le trajet, elle me fait comprendre son désir de me voir rester ; maladroitement, je tente de lui expliquer qu'elle mérite un homme stable, qui pourra l'aimer pour longtemps. Enfin, sur le quai, les mots sont rares et nos regards se fuient ; la dernière étreinte est tremblante. Dans le bus, à travers les vitres fumées, je m'efforce de sourire à ma belle, dont je ne distingue que la charmante silhouette ; puis elle disparait dans l'obscurité. Ainsi s'achève mon doux rêve d'Orient.

Magique Cappadoce

Située au coeur du plateau anatolien, la Cappadoce est une curiosité géologique : une intense activité volcanique, datant de plusieurs millions d'années, a engendré une superposition de strates plus ou moins denses : au fil du temps, l'eau et le vent ont sculté dans le tuf des canyons et des vallées au relief invraisembable. Les montagnes, fripées par l'érosion, sont teintées de rose, de rouge, de jaune, tandis que les fameuses cheminées de fée pointent fièrement vers le ciel en défiant les principes élémentaires de l'équilibre. Depuis des temps immémoriaux, les hommes se sont établis dans ces paysages mystiques, creusant dans la roche friable de véritables cités. Certaines, souterraines, sont même édifiées en négatif sur plusieurs niveaux. La religion chrétienne y connu un essor considérable dès le IIIe siècle de notre ère.









Lorsque j'arrive à Göreme, ancestrale cité troglodyte devenue centre touristique, je tiens une bonne crève. Je m'établie dans une auberge dont je suis le seul client, et dont le vaste dortoir est creusé dans la roche. Je me soigne par la marche, en explorant pendant trois jours, du matin au soir, les plus fameuses vallées. Le caractère magique de la région est accentué par la faible affluence hivernale, puisque je me ballade parfois pendant des heures sans croiser le moindre pélerin. De plus, la végétation a revêtu ses habits d'automne, ajoutant de nouvelles couleurs à un tableau déjà très bariolé.
Je visite d'abord le musée à ciel ouvert, concentration de plusieurs églises et habitats rupestres. Ainsi protégés des outrages du temps et des vandales, on y admire de magnifiques fresques aux couleurs vives, témoignages de l'art byzantin des XIe et XIIe siècles. Puis je me perd dans ce décor d'une autre planète, évitant soigneusement les chemins, coupant a travers champs, vergers et gorges. Je gravis alors le mont Atkepe : l'ascension est superbe est la vue, au sommet, somptueuse. Puis je redescends, haletant, vers le village de Cavusin, franchissant les extraordinaires Vallées Rouge et Rose. Au fil de la journée, la lumière changeante joue avec les formes et les couleurs, donnant des airs surnaturels à ces paysages. Je découvre également le village d'Uchisar, surmonté d'un imposant rocher creusé comme du gruyère. Je reste un long moment a son sommet, d'où le panorama est époustouflant : J'y examine, sous un autre angle, les endroits précédemment explorés, si différents les uns des autres, et à l'arrière-plan, le majestueux volcan Erciyes et ses neiges éternelles. J'explore enfin, alors que le jour décline, la Vallée de l'Amour et ses indécentes cheminées de fée.

J'ai bien conscience que le lecteur relèvera ici une kyrielle de superlatifs, que je m'efforce cependant d'utiliser sans emphase. Je suis pourtant loin du compte, tant il me semble que ce lieu ne peut être décrit avec des mots. J'invite le curieux à effectuer une rapide recherche afin de dénicher quelques photos supplémentaires, même si, elles non plus, ne suffiront pas pour exprimer la magie de la Cappadoce.

Une petite femme et un grand homme

Depuis mon passage en Grèce, désireux de rencontrer des locaux plus à même de m'expliquer leur pays et afin de réduire mes dépenses, j'envoie, à chaque destination présente sur ma feuille de route, plusieurs demandes d'hébergement via le site internet couchsurfing.com. Belle initiative du réseau qui n'a rien de virtuel, puisqu'elle permet aux voyageurs d'établir un contact avec d'accueillantes personnes du monde entier, mettant à disposition un canapé ou un lit. A Ankara, j'ai rendez-vous avec une jeune turque prénommée Gaya, la première à avoir répondu favorablement à ma requête.

Je la retrouve donc à l'heure et à l'endroit prevu, dans le centre de la capitale administrative de la Turquie. Gaya, 24 ans, étudie avec légèreté la littérature française. Elle vit dans un vaste et confortable appartement, en compagnie de sa mère et de ses deux frères : Kerem, 18 ans, et Deniz, 12 ans. Le papa, qui travaille a Istanbul, n'est que rarement présent. Ils m'accueillent comme un prince et me font vite me sentir comme l'un d'entre eux. Etant sur la route depuis plus d'un mois et ayant pris un méchant coup de froid, la chaleur d'un foyer m'est fort réconfortante. Cette étonnante hospitalité me permet, d'un point de vue général, de rehausser mon appréciation de l'espèce humaine, et, plus particulièrement, les chances de réussite de mon entreprise.Malgré nos différences culturelles, Gaya et moi nous trouvons de nombreux points communs : la soif de liberté est universelle. Je découvre une personne curieuse, attentionnée, futée, rigolote. Elle est aussi charmante, ce qui n'enlève rien à ses multiples qualités... Cependant, en tant qu'ambassadeur de la courtoisie française, je garde respectueusement mes distances. Et tandis qu'elle oublie ses cours pour me servir de guide, une belle complicité s'installe.

Après l'hystérique Istanbul, Ankara ressemble plus à une humble ville de province qu'à une capitale. Résolument moderne, elle subit un développement accéléré après que Mustafa Kemal Atatürk, le père de la nation, la désigne capitale du nouvel état en 1923. Elle passe ainsi, en quelques décennies, d'une bourgade de 30 000 habitants à une métropole de près de 4 millions d'âmes. J'en profite pour étudier l'incroyable destin de cet homme auquel les turques vouent un véritable culte. A la fin de la Première Guerre Mondiale, l'Empire Ottoman, allié des allemands, est envahi par les Alliés. Atatürk, militaire à la carrière exemplaire, refuse de voir son pays démembré par le Traité de Sèvres. Il se révolte donc contre le pouvoir du Sultan en créant un second pouvoir politique, puis organise la résistance contre les occupants. Sous son commandement, les forces turques vont se défaire des armées françaises, anglaises, arméniennes et grecques. Puis tel un dictateur démocrate, il impose, avec ténacite et autorité, la République, ainsi que de multiples réformes radicales ; il inscrit la laïcité dans la Constitution, donne le droit de vote aux femmes, remplace l'alphabet arabe par l'alphabet latin, et mène d'une main de fer une révolution sociale. Si on voulait faire un raccourci simpliste avec l'histoire de France, on pourrait le comparer en même temps à de Gaulle, Napoléon, Ferry et Robespierre... Néanmoins, je n'oublie pas que l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs, et qu'elle comporte des parties plus sombres et facilement occultées, tel les questions arméniennes et kurdes.

Amusante anecdote : tandis que Gaya se ballade avec des fleurs que son petit frère doit remettre à la statue d'Atatürk, en l'honneur de l'anniversaire de sa mort, j'achète, pour remercier l'affable maman, une boîte des fameux baklavas, délicieux feuilletés à la pistache. En Turquie, si un couple se promène avec ces deux éléments, cela signifie immanquablement que le jeune homme va demander la main de la demoiselle à son père. Et dans les rues animées d'ankara, on ne manque pas de nous le faire remarquer...
Apres seulement deux jours passés auprès de l'attachante Gaya, nos adieux sont touchants. Dans le bus qui voit nos chemins se séparer, les yeux humides, elle m'embrasse chaleureusement. Dorénavant, j'ai une amie a Ankara.

Au-delà du Bosphore, l'Asie


En provenance d'Athènes, après un interminable trajet nocturne dans un confortable bus, le long de la Mer Egée, j'atteins Istanbul à l'aube. Ici, l'échelle est démesurée. De larges autoroutes se croisent et se rejoignent, passant au-dessus et en dessous les unes des autres, tandis que de multiples bretelles dispersent un trafic déjà dense en tous sens. Au loin, j'aperçois un complexe de livraison : comme des jouets dans un garage d'enfant, les camions sont alignés par dizaines dans de petits hangars aux enseignes bariolées, alignés sur quatre étages pendant des centaines de mètres. Puis on arrive à l'énorme gare routière : au milieu de la cohue, j'ai besoin de longues minutes pour retrouver mon souffle et mes esprits. Je fini par dénicher la navette qui dessert le centre-ville, et, puisque je n'ai pas de plan et que je comprend encore assez mal le turc, je descend du mini-bus au hasard, sur une large avenue. La circulation des véhicules et des piétons est hystérique. Après une exploration épique de la jungle urbaine durant quelques heures, je parviens, soulagé, à trouver le quartier de Sultanameth, le coeur de la vieille ville, ainsi que mon auberge. Je partage mon dortoir avec un canadien, des néo-zélandais, des anglais, un brésilien, un espagnol, des français ; il y a même un turc...

La mégapole, entre 15 et 20 millions d'habitants répartis sur 400km2, est une cité vieille de presque 3000 ans. Ancienne Byzance des Grecs, elle fut conquise par Alexandre le Grand, puis devint Constantinople, capitale de l'Empire Romain d'Orient ; elle ne devient Istanbul qu'au XXe siècle, lors de la chute de l'Empire Ottoman. Elle est un carrefour des civilisations, tant sur le plan culturel que géographique. A cheval sur deux continents, elle est bordée par la Mer Noire et la Mer de Marmara. Depuis toujours, c'est l'Orient contre l'Occident.C'est aujourd'hui une formidable combinaison de modernité et de traditions, un fantastique enchevêtrement de ruelles entrecoupées de gros boulevards, où s'activent des marchands de toutes sortes et des passants de tous horizons. Les jolies maisons traditionnelles, avec encorbellement de bois, disparaissent sous le béton de l'urbanisation sauvage, en même temps que la pauvreté du present dévore la richesse du passé.
Pendant trois jours, j'arpente ses rues frénétiques, à la recherche de monuments rescapés, et tentant de m'adapter a cette atmosphère enivrante.














Je visite Sainte-Sophie, ancienne église monumentale bâtie au VIe siècle, devenue mosquée, puis musée. Ses pierres et ses mosaïques racontent la riche histoire de la Turquie. En face, la sublime mosquée bleue dégage une profonde sérénité, tandis que les palais, Topkapi et Dolmabahce, que j'admire à distance, dévoile le faste disparu des sultans. Le fameux Grand Bazar est hallucinant : intégralement couvert, il renferme des centaines d'échoppes en tout genre dans un incroyable dédale de ruelles voutées et illuminées ; la foule s'entasse dans ses rues, qui sont chacune dédiées à une activité : épices, fruits, tapis, bijoux, vêtements... Tout ce qui ce vend ce trouve ici.

Je ne manque pas de traverser le détroit du Bosphore à bord d'un de ces bateaux, les "vapur", que les Stambouliotes utilisent quotidiennement. Quand je débarque sur l'autre rive, je marche en Asie. Après une longue ballade le long des quais, je reviens, en dix minutes, en Europe. Du matin au soir, j'arpente de nombreux quartiers aux atmosphères variées. Parfois, de sommaires cabanes de bois et de tôles s'agglutinent au pied d'immenses grattes-ciel futuristes ; ailleurs, ce sont des faubourgs résidentiels calmes aux rues si abruptes qu'on croirait que les immeubles, propres et colorés, penchent. Plus loin encore, un magnifique parc débouche sur une interminable rue commerçante aux facades Art Nouveau ; nous sommes dimanche mais elle est pourtant noire de monde. Puis j'atteins l'antique Tour de Galata, qui domine une très ancienne partie de la ville. Je franchis enfin l'estuaire de la Corne d'Or, le long duquel se massent de nombreux pêcheurs.

Lorsque je quitte, à bord d'un bus, l'envoutante Istanbul, je franchis à nouveau le détroit du Bosphore, cette fois sur un long pont suspendu. Derrière moi, l'Europe. Si mes plans improbables se déroulent comme je l'espère, je n'y reviendrai pas de si tôt...