Cotonou entre filles


Contrairement à mes habitudes, je sillonne le Bénin en restant basé à Cotonou, sur les rives du Golfe de Guinée. Les régions du Nord étant assez semblables à la partie septentrionale du Togo précédemment parcourue, je me concentre sur le Sud du territoire. De la résidence de mes aimables copines, je pars régulièrement pour de courtes expéditions vers les différents sites retenant mon attention.


En effet, le Bénin est doté d'une riche histoire : berceau du culte vaudou et plaque tournante de la traite des Noirs, il vit également prospérer le fameux Royaume du Dahomey pendant près de trois siècles. Aujourd'hui peuplé de neuf millions d'habitants, il jouit d'une belle réputation : la scolarisation atteint un niveau considérable et sa démocratie est souvent citée en modèle. D'ailleurs, le président Yayi Boni est médecin, ce qui me semble toujours plus opportun qu'un militaire...


A Cotonou, la bouillonnante capitale économique, j'entre immédiatement dans le vif du sujet : j'y arrive par la place de l'Etoile Rouge, souvenir de la période communiste. C'est un large rond-point au trafic démentiel ; l'air est irrespirable et le bruit assourdissant. Au milieu de centaines de motos, une petite voiture de sport occupée par deux jolies jeunes femmes s'arrête à ma hauteur. Olga, contactée sur internet, et son amie Arine viennent me sortir de ce chaos. Comme l'expansive Olga, ancienne comptable, attend de rejoindre en Europe son mari suisse, elle préfère éviter les ragots des voisins. Elle demande donc à Arine, qui habite le même palier, de m'héberger dans son appartement, assez petit mais très confortable. Plutôt timide, mon hôte a grandi à Abidjan et vit aujourd'hui avec sa sœur Mathilda, qui est handicapée depuis son plus jeune âge et se déplace avec des béquilles ; elle n'en reste pas moins très coquette. Ensemble, elles tiennent une boutique d'objets d'art colorée et variée.











J'ai besoin de trois jours pour appréhender l'impressionnante agglomération. Sa population est estimée à un million et demi d'habitants, mais j'ai l'impression qu'elle est nettement sous-évaluée. Située entre le Lac Nokoué et l'océan, elle est coupée en deux par un canal creusé par les colons français. Comme toujours en Afrique, les banlieues s'étalent à n'en plus finir. Puisque mes amies habitent un de ces quartiers excentrés, j'utilise comme tout le monde les motos-taxis, les zems, pour me déplacer. Le centre est un surprenant assemblage d'aménagements et d'édifices en tout genre. Une autoroute, avec ses autoponts, parvient jusqu'au cœur de la cité, tandis que des chemins de terre cabossés quadrillent les faubourgs, où abondent bars et restaurants. Le port, qui fonctionne à plein, implique un incessant ballet de camions qui empestent une atmosphère déjà lourde. A deux pas, la vieille gare désaffectée laisse une longue zone à l'abandon. De multiples immeubles dominent l'horizon : certains très modernes, d'autres plutôt décrépis. Et les buildings en construction se multiplient. A l'Ouest, sur la plage, caché derrière des commerces chics et des banques designs, je découvre un misérable bidonville, où les gamins jouent dans le sable gris. Tandis qu'à l'opposé, à l'Ouest, des lotissements de luxueuses villas sont encadrés de murs de quatre mètres de haut et barbelés. L'aéroport international, toujours au milieu de la métropole, se trouve non loin de là. Mais le plus saisissant est sans conteste le marché du Dantokpa, le plus grand de toute l'Afrique de l'Ouest, une ville dans la ville. Sur plus de vingt hectares, des milliers de commerçants proposent tous les produits imaginables, produits vivriers, artisanaux, ou manufacturés. Au milieu des galeries couvertes et des boutiques de tôle, un grand bâtiment sur trois niveaux est uniquement garni de pagnes ; probablement de quoi habiller tout le pays...





Ma première excursion hors de Cotonou m'emmène jusqu'à Ouidah, paisible bourgade de la côte. Elle est censée être le berceau de la religion vaudou, qui rassemble aujourd'hui plus de cinquante millions de pratiquants à travers le monde. Son culte est l'affirmation de puissantes forces invisibles, ainsi qu'un ensemble de rituels permettant de communiquer avec ces forces. Ces mystérieuses cérémonies ne sont accessibles qu'aux initiés, ce qui m'empêche d'y assister. J'ai néanmoins accès à la Forêt Sacrée, petit bois aux immenses arbres centenaires. Cela me permet d'imaginer à quoi pouvait ressembler la forêt jadis, puisqu'aujourd'hui, la déforestation a fait des ravages dans tout le pays. On y contemple également plusieurs statues menaçantes, représentant quelques divinités. Mais Ouidah, au XVIIIe siècle, était aussi l'un des centre de déportation d'esclaves les plus important de tout le continent. Dans l'ancien fort portugais transformé en musée, j'apprends que les redoutables rois du
Dahomey faisaient monter les enchères : on trouvait ici des forts portugais donc, mais aussi français, anglais, danois et hollandais. Dans l'après-midi, sous un soleil de plomb, j'arpente la Route des Esclaves qu'empruntaient les malheureux jusqu’aux bateaux négriers. Des statues commémoratives marquent le chemin jusqu'à la plage, où a été érigé la porte du non-retour ; difficile, dans ces conditions, de buller innocemment sur le sable...




Dès le lendemain, je me rends à Porto-Novo, capitale administrative paisible en comparaison de l'effervescence de Cotonou. Son centre possède un charme désuet, en raison de ses vieilles bâtisses de style colonial, teintées de rose ou d'orange. Mais surtout, Porto-Novo possède un fort héritage afro-brésilien, dû au retour sur la terre de leurs aïeuls des premiers esclaves affranchis, au XVIIIe siècle. Ils installèrent ici des comptoirs et certains firent fortune. C'est le cas de la famille Da Silva, dont le dernier représentant a fait de la maison familiale un extravagant musée qui expose la destinée de la diaspora. En flânant dans les rues, j'admire plusieurs maisons colorées, à étages et balcons, ainsi qu'une église devenue mosquée, assez délabrée mais extrêmement bariolée.




Quelques jours plus tard, par une après-midi ensoleillé, je décide de visiter Ganvié, fameux village lacustre. Encore une fois, les premiers habitants se sont installés ici pour se protéger des razzias esclavagistes. En pirogue, mon guide m'emmène pendant plusieurs kilomètres sur les eaux calmes et peu profondes du vaste lac Nokoué. Je découvre alors, stupéfait, une ville de plus de 30 000 âmes, qui habitent d'humbles maisons de bambous bâties sur des pilotis d'ébène. Ces gens vivent quasi exclusivement de pêche et de pisciculture. Quelques îlots artificiels supportent des bâtiments en béton :
église, mosquée ou école. Mais la place du marché est une vaste étendue d'eau où les clients naviguent au milieu des pirogues des marchands. Quant aux enfants, en guise de bicyclette, ils rament sur quelques bidons fixés entre eux.




La cité d'Abomey étant situé un peu plus loin, je prends cette fois deux jours pour l'explorer. Je viens voir ici les vestiges des Palais des Rois, puisqu'elle fut la capitale du Royaume du Dahomey, qui prospéra depuis le XVIIe siècle jusqu'à l'arrivée des colons français au début du XXe siècle. Mon aubergiste, original et érudit, se propose de me guider ; j'accepte après négociations. Les douves et le mur fortifié, qui protégeaient jadis la citadelle, ne sont plus qu'un vague fossé et un tas de pierre. Quant aux palais, construits en terre, ils ont aujourd'hui disparus pour la plupart. Heureusement les légendes contées par Dah, théâtral, atténuent un peu la déception. L'un deux a pourtant été rénové ; c'est une addition de petites maisons de terre et toit de tôle, vides. Elles pourraient très bien n'avoir que dix ans. Le lendemain, je visite le captivant musée historique, situé dans l'enceinte
de deux palais réhabilités eux aussi. Là encore, rien d'extravagant : les bâtiments sont plus grands et plus nombreux mais toujours assez simplistes. Toutefois, l'un d'eux arbore, sur ces piliers, d'admirables bas-reliefs. Dans des tableaux évocateurs, ils racontent l'histoire sanglante du Royaume. A l'intérieur, on peut admirer de nombreuses pièces fascinantes ; armes, outils, costumes. Les trônes des douze rois sont tous exposés. L'un d'eux est élégamment supporté par quatre crânes ennemis.




A Cotonou, la vie suit paisiblement son cours. Olga est captivée par la télévision française, et Arine et Mathilda travaillent tard : quand je ne suis pas en vadrouille, je passe donc mes journées seul à l'appartement. Le soir, quand nous ne sommes pas de sortie, mes copines et moi apprenons à mieux nous connaître. Cependant, dans l'attente de mon visa camerounais, le temps est parfois un peu long. Il n'y a pas d'ambassade du Cameroun au Bénin, mais heureusement Olga connait une camerounaise qui fait régulièrement l'aller-retour jusqu'à Lagos, au Nigéria voisin, afin de faire tamponner les passeports. Cela me permet au moins de préparer soigneusement mes prochaines aventures. Enfin, après une semaine d'indolence, je reçois le précieux sésame ; il est enfin temps pour moi de m'envoler vers d’autres cieux.

Bienvenue à lomé

Du fait d’infrastructures convergentes, j’entame le plus souvent la visite d’un nouvel état par sa capitale. Concernant le Togo, je débute cette fois par l’arrière-pays ; ses spectaculaires paysages de montagnes, de collines et de vallées verdoyantes, ses bourgades gentiment animées et ses villages reculés, avant de finir par la trépidante Lomé, érigée sur les rives du Golfe de Guinée.

Ce petit pays, coincé entre le Ghana et le Bénin, est un couloir large de moins d’une centaine de kilomètres pour sept-cent du Nord au Sud, très vallonné et bien arrosé, comme j’ai pu m’en rendre compte. Une quarantaine d’ethnies aux coutumes plus ou moins vivaces composent les 5 millions d’habitants. Déjà, le Burkina Faso affichait une belle mosaïque de religions, mais les togolais sont le premier peuple que je rencontre depuis longtemps à ne pas être majoritairement musulman. En l’occurrence, si on occulte les bissau-guinéens peu concernés, les derniers étaient les grecques. Ici, les chrétiens sont plus nombreux, mais les anciennes croyances animistes, même si elles s’oublient rapidement dans les pages de la Bible et du Coran, prédominent encore. L’immense majorité des actifs travaille la terre et n’a que des revenus de subsistance. En effet, la situation économique est précaire, ce que n’arrange pas la présidence autoritaire du jeune président autoproclamé Gnassimbé. Il fut à bonne école, puisque son militaire de père prit le pouvoir et le garda par la force durant trente-huit années.


Après quatorze heures de routes depuis Ouagadougou, durant lesquelles j’use un bus ancestral, un taxi-brousse rouillé, deux vans fatigués, une vieille moto-taxi, et mes baskets trouées, j’atteints finalement Kanté, petite localité du Nord. De là, je traverse, à l’arrière d’une moto, la magnifique et sauvage vallée de Tamberma. Bordée d’une chaîne de montagnes affichant toute la gamme des verts, qui contraste avec le gris du ciel, elle abrite les Batammariba, communauté installée ici depuis le XVIIe siècle afin de fuir les marchands d’esclaves. Pour la plupart d’entre eux, les usages ont peu évolué. Les croyances, les méthodes agricoles et les coutumes sont singulières, mais c’est surtout leur habitat qui étonne. Comme un hameau au milieu des champs, ils habitent les Tata Somba, fascinants château-forts miniatures construits en glaise. Devant l’entrée, des fétiches protègent la maison des étrangers malveillants. Des tourelles couvertes de chaume, un mur d’enceinte, un toit terrasse : le plan est très fonctionnel. Au rez-de-chaussée, on trouve une pièce noire permettant de voir dehors sans être vu grâce à deux yeux percés dans le mur, ainsi que la bergerie et la niche des chiens. Le palier est utilisé comme cuisine, et à l’étage, les tourelles font office de chambres, tandis que la terrasse sert de salle à manger et de lieu de détente. Ce matin, le chef du village est grognon ; il peste que les guides ne lui donnent pas l’argent prévu. Je le calme un peu en lui tendant un petit billet. Puis Aimé, mon amical chauffeur, me ballade à travers toute la vallée, au milieu d’un panorama éblouissant. Plus loin, on roule sur une ficelle : la frontière béninoise. Ici ou là-bas, pour les Batammariba, c’est le même pays…













Non loin de là, je m’arrête ensuite à Kara, plus de cent mille habitants et principale agglomération du pays Kabyé. Nichée sur un vaste plateau, la ville est agréable, mais pas autant que la compagnie de la pétillante Célestine, jeune serveuse rencontrée derrière son bar. Elle m’emmène notamment jusqu’au pittoresque marché de Pya, installé en pleine nature. Le village, d’ailleurs, est à peine visible, tant les maisons sont dissimulées par les arbres et les hautes herbes. Je fais aussi une longue randonnée dans les rues escarpées d’Atakpamé, plus au Sud, magnifique bourgade accrochée sur les flancs de luxuriantes collines. Mais les pluies fréquentes et la densité de la végétation m’empêchent de m’aventurer plus profondément dans la nature ; cela me permet au moins de me mêler d’avantage à l’accueillant peuple togolais.













Justement, à Lomé, la ravissante Bienvenue, qui porte si bien son nom, me réserve un accueil inconditionnel. Dans un petit immeuble collectif, elle occupe un deux-pièces sobre, sans meuble et sans eau, qu’il faut aller chercher au puits. Simple, gentille et fervente catholique, elle est étudiante en anglais et travaille également « à mi-temps » dans un cyber-café, huit heures par jour, sept jours sur sept, pour la modique somme de 20 000 francs CFA mensuels (trente euros). Je profite de ses absences pour arpenter les rues de la cité. Deux jours entiers me suffisent pour faire le tour de Lomé, énième capitale africaine. Evidemment en pleine expansion, la ville, moins d’un million d’habitants, supporte des travaux de voirie de grande envergure. Mais il y règne pourtant une atmosphère assez nonchalante. Elle aussi très hétérogène, dans le sens où les quartiers sont mixtes ; de grands résidences récentes ou en construction se mêlent à des bâtiments en piteux état, de belles maisons à étages sont voisines d’humbles logements bricolés. Le centre-ville est assez réduit, mais concentre une activité impressionnante : Autour du grand marché, qui n’est qu’une galerie marchande parmi d’autre, les rues fourmillent de commerçants qui s’affairent dans leur magasin ou derrière leur étal. Mais ils sont aussi très nombreux à porter leur boutique sur la tête. Je m’échappe de ce tapage sur la plage bordé de palmiers où je me délasse devant l’océan Atlantique quitté à
Dakar. Puis mon hôte me présente son frère Gédéon, la trentaine. Je suis vite stupéfait de rencontrer un garçon qui me ressemble autant. De bar sombre en maquis minuscule, nos discussions sont soutenues. Curieux, énergique et très attaché à son indépendance, c’est un électricien, qui, comme je l’ai fait moi-même, essaie progressivement de travailler pour son compte. Je rencontre rarement des gens qui comprennent vraiment les motivations de ma quête. Lui en saisit instantanément toutes les nuances, et ses mots élogieux à mon égard me donnent beaucoup de courage.


D’ailleurs, il est déjà temps de repartir.En seulement quelques jours, j’ai développé, avec le frère et la sœur, pour des raisons très différentes, une grande complicité. Dans le taxi-brousse qui m’éloigne du Togo, écrasé par mon imposante voisine, je me dis que je laisse encore deux amis précieux derrière moi.

Une maman burkinabè






















Pendant deux jours, je parcours le Nord du Burkina Faso comme un dégradé de couleurs, d’une savane ocre encore sèche à une campagne verdoyante déjà bien arrosée. Ainsi, Je laisse derrière moi le Sahel et me rapproche des forêts de l’Afrique équatoriale. « Le pays des hommes intègres » est peuplé de seize millions d’habitants, repartis en une soixantaine d’ethnies aux coutumes plus ou moins préservées. Bien entendu, la plupart sont démunis et pratiquent l’agriculture vivrière. Pourtant, certains économistes classent la nation « en voie de développement », notamment grâce aux réformes capitalistes du président Compaoré. Successeur du célèbre révolutionnaire Sankara, il dirige, depuis vingt-quatre ans, un état réputé pour sa stabilité. Mais voici à peine quelques mois, de graves troubles sociaux ont fragilisé sa position. Profitant du désordre, des militaires enragés se sont rendus coupables d’actes dramatiques, mais aujourd’hui, le calme est revenu et la vie continue.



En effet, Ouagadougou, capitale habitée par deux millions de personnes, montre des signes positifs. C’est une ville agréable et le centre est bien équipé : goudron, trottoirs, réseau d’assainissement, immeubles récents à l’architecture originale, et même quelques espaces verts. Je constate rapidement la bonne humeur et la grande amabilité des burkinabè, qu’ils soient commerçants, simples passants ou même policiers. Surtout, je suis accueilli ici par la bienveillante Mamou, femme d’âge mûr que m’a recommandé Thibaut, voyageur rencontré à Bissau. Sur sa petite moto, elle m’emmène jusqu’à sa vaste maison. Les habitations entourent une grande cour pleine de vie, puisque vingt-quatre parents habitent ici. Elle me présente donc ses quatre mamans, quelques uns de ses trente-deux frères et sœurs et de ses cinq enfants, ainsi qu’une ribambelle de nièces et neveux. Je suis légèrement désorienté au milieu de ce chahut, mais Mamou est aux petits soins. Après m’avoir installé dans la meilleure chambre, elle m’emmène dans un petit maquis pour boire une bière. Je découvre une femme de caractère, intéressante et curieuse. Elle a vécu des moments difficiles, mais s’est
toujours battue courageusement. Les jours suivants, comme elle subit une vilaine crise de paludisme, ce sont un grand frère, une petite sœur ou un jeune neveu, tous très serviables, qui me baladent à travers toute la ville. Dès qu’elle va mieux, Mamou, encore sous perfusion et clouée sur une chaise au milieu de la cour, retrouve de la voix et dirige la troupe avec autorité. Et lorsque je m’absente pour me rendre à quelques centaines de kilomètres au Sud-Ouest, elle me submerge de conseils de prudence. Cette dame tenace me rappelle beaucoup ma maman.


Bobo-Dioulasso, malgré ses huit cent mille âmes, possède un petit centre ville assez charmant qui a su garder son caractère africain. Le jour, ses rues bordées de grands arbres restent assez calmes et les gens affichent un bel enthousiasme. Le soir, l’ambiance se réchauffe franchement ; même sous la pluie, les maquis montent le son des rythmes ivoiriens en vogue et l’alcool coule à flot. Toujours sur les conseils de mon ami Thibaut, je rends visite à Issouf, justement patron d’un vaste restaurant d’extérieur, qui pousse l’hospitalité jusqu’à me payer une bouteille de pastis, avant de me trouver une confortable auberge. C’est un homme d’un gabarit impressionnant dont la voix fait trembler les murs. Son rire est tonitruant quand il parle avec moi, mais le ton est sec lorsqu’il s’adresse à ses employés. Grâce à lui et son copain Fulbert, je m’immisce au milieu des cours et partage un peu de la vie des Bobos et des Dioulas. Je rencontre notamment une bande d’une dizaine de musiciens : dommage, aujourd’hui on ne répète pas, on joue aux cartes.











J’atteins ensuite Banfora, centre névralgique de la plus belle région du Burkina. Lassé de l’agitation de la ville, je ne reste ici que le temps de louer une de ces motos chinoises. Je prends vite la mesure de l’engin, et filer seul sur une belle piste, dans un tel décor, est pour moi une sensation grisante. L’altitude, pourtant faible, modifie radicalement le climat. Le paysage, sublime, est vallonné et la végétation exubérante. La nature est ici très généreuse, et je croise de petits villages de cases bâtis au milieu de grands champs de céréales, de rizières, ou de jardins maraîchers. Grâce à l’autonomie que me procure la moto, je me suis concocté un programme chargé. Je vais d’abord jusqu’au fin-fond du pays, explorer les fascinants Pics de Sindou, étranges formations rocheuses sculptées par le temps, puis je conduis encore jusqu’à quelque hameau reculé où les enfants médusés arrêtent de labourer pour me dévisager ou me courir après. Après une nuit sous tente écourtée par le chant du coq, qui perd dans l’affaire quelques plumes, je remonte en selle et fonce de bon matin jusqu’au lac de Tengréla et ses hippopotames, sacrés bien sûr. En pirogue, un pêcheur me rapproche à moins de dix mètres des énormes bestioles qui barbotent en famille. Puis à travers d’immenses champs de maïs et de cannes à sucre, je me rends aux Dômes de Fabédougou, curiosité géologique unique, puisqu’une petite montagne est surmontée d’une multitude de dômes de roche noire. J’escalade l’ensemble en deux heures, sous un soleil de plomb, ce qui amplifie le plaisir de la baignade dans les eaux fraîches de la cascade de Karfiguéla. Incroyable, c’est dans un grand bus flambant neuf que je retourne à Bobo : la climatisation marche à fond et les sièges sont encore emballés ! Et puisque le sinistre consul du Ghana m’a refusé le visa de son pays pourtant tout proche, il me faut traverser tout le Faso d’Ouest en Est pour atteindre le Togo. Je fais donc une halte à Ouaga où je ne manque pas d’embrasser Mamou et toute sa famille. Le soir, elle et moi retournons un long moment dans le même maquis que le jour de notre rencontre, devant la même bière, où nous passons une excellente soirée. La boucle est bouclée, il est temps de poursuivre ma route.

le Mali, l'Afrique authentique

Après quatre mois de repos et d'immersion, mon séjour dakarois s'achève dans les ruelles du quartier de Ouakam, très typique, où j'ai loué une petite chambre. Je profite de mes derniers jours de tranquillité en passant le plus clair de mon temps avec ma chère Hawa. Lorsque je quitte la capitale sénégalaise, ma belle et mes amis, je débute le deuxième quart de mon incertain périple, durant lequel je compte traverser le continent d'Ouest en Est, jusqu'à l'île de la Réunion. A mi-parcours, je ferai une halte familiale chez mon frère, au Gabon.




En attendant, j'entre d'abord au Mali, déjà le vingt-et-unième pays de mes aventures. De multiples ethnies aux coutumes diverses, dominées en nombre par les Bambaras, composent les quinze millions d'habitants, qui sont essentiellement agriculteurs ou éleveurs. Outre les deux tiers Nord occupés par l'infini Sahara et une partie quasi-tropicale réduite au Sud, le centre du Mali est caractéristique du Sahel. Le majestueux Niger et ses affluents arrosent heureusement ces terres arides, formant le delta intérieur, immense zone marécageuse en grande partie inondée après les pluies d'août et septembre.












C'est après deux jours dans un long bus fatigué, en compagnie de soixante-dix passagers, que j'atteins Bamako. Et mon arrivée est pour le moins mouvementée puisque les vilains bagagistes ont dérobé, malgré ma vigilance, mon appareil photo. Comme je suis certain de la culpabilité de l'un d'entre eux et que mes réclamations bruyantes n'ont aucun effet, nous finissons tous au commissariat. Malgré les beaux discours de l'inspecteur, les bandits persévèrent dans leurs mensonges. Je finis difficilement par me résigner. Je passe ensuite quelques jours plus paisibles chez Aimé, chargé par mes amis de Dakar de prendre soin de moi et qui s'acquitte de la tâche avec bienveillance. Mon nouvel ami habite avec ses parents une confortable demeure, régulièrement envahie par ses nombreux cousins et cousines. Aimé, du même âge que moi, est un garçon éduqué et ouvert avec qui je me découvre beaucoup d'affinités. Comme il part travailler chaque jour, je profite des ses absences pour explorer la vaste capitale malienne. Construite sur les rives de l'imposant Niger et entourée de collines, elle est habitée par près de deux millions de personnes et, bien sûr, elle est en pleine expansion. La végétation y est abondante en ce début d'hivernage, la saison des pluies. Relativement propre puisque lavée par l'eau, elle est dotée de larges avenues où d'innombrables motos chinoises se faufilent entre les taxis jaunes et les transports collectifs, de vieilles camionnettes Mercedes vert bouteille. Dans les quartiers périphériques, les rues sont plutôt calmes et souvent pavées. Je m'attarde plus particulièrement dans le vieux centre, grouillant d'une foule dense, où quelques bâtiments récents cohabitent avec des édifices en piteux état, et où les trottoirs sont inévitablement encombrés d'étals de fortune. Traverser le Marché Rose, à l'architecture originale, s'avère être une expérience éprouvante : il est bien difficile de se frayer un chemin dans ses allées étriquées, encombrées par les clients et des marchandises de toutes sortes. Plus loin, la Grande Mosquée vaut surtout par ses deux impressionnants minarets, tandis que la Maison des Artisans prouve, dans une belle pagaille, la qualité des productions artisanales du pays. Lassé par tant d'agitation, je me réfugie le jour suivant dans l'intéressant musée national, avant de flâner dans l'agréable jardin botanique voisin. Puis mon hôte, serviable jusqu'au bout, m'accompagne au milieu de la nuit jusqu'à la gare routière, d'où je quitte l'effervescence de Bamako.












D'ici quelques semaines, Djenné, ma prochaine étape, sera devenu une île, mais pour le moment, il suffit pour l'atteindre de traverser le Bani, qui n'est encore qu'une modeste rivière. La ville de 20 000 habitants est réputée pour être la plus belle du pays. Bâtie au IXe siècle sous l'Empire du Ghana, elle est aujourd'hui protégée par l'Unesco : il est interdit d'y construire autrement qu'en banco, un mélange de terre, d'eau, de bouse de vache et de paille. Et en effet, la terre, présente du sol des rues au toits des maisons, lui procure une atmosphère mystique. Le tourisme est ici la principale source de revenu et comme les visiteurs se font rares, avoir un guide est presque une obligation, sous peine d'être harcelé à chaque coin de rue. Une fois n'est pas coutume, le mien se fait appeler Papis le magnifique. Beau gosse, musclé et fier comme un coq, c'est un jeune homme intelligent qui connait parfaitement son métier. Nous commençons la visite par la fascinante mosquée, bijou d'architecture soudanaise. Les habitants doivent en restaurer l'enduit chaque année avant l'arrivée de la pluie, celui-ci, craquelé par la chaleur de la saison sèche, n'assurant plus l'étanchéité. En principe, il en va de même pour toutes les bâtiments. Soudain, alors que Papis me promène vers les différentes curiosités de la ville, un violent orage éclate : en quelques minutes, nous sommes trempés jusqu'aux os. Et comme je tombe bêtement à cours de liquide, mon guide me fait loger quelques nuits chez un ami, dans d'humbles conditions. Il me montre aussi le village peul de Senossa. Contrairement à la touristique Djenné, le développement n'est pas parvenu jusqu'ici : sans eau courante ni électricité, les gens vivent ici de la même manière depuis des siècles.












Avec un car hors d'âge, que je dois plus souvent pousser qu'il ne me transporte, j'atteins Bandiagara, capitale du pays Dogon, construite au milieu d'un vaste plateau gréseux. J'y réside presque une semaine, dans une petite auberge déserte et dotée d'un joli jardin. Comme la ville ne présente guère d'intérêt, je prend le temps de visiter de très beaux villages aux us et coutumes séculaires. Mais mon séjour est surtout l'occasion d'arpenter la célèbre falaise de Bandiagara, l'un des sites majeurs du continent. Là encore, afin d'éviter quelque sacrilège, je suis accompagné par un guide, l'attachant Moïse. Le plateau s'interrompt ici brusquement, créant une fracture de deux cents à trois cents mètres de hauteur pour environ deux cents kilomètres de longueur. Outre son superbe paysage et son étonnant microclimat, la particularité de la falaise réside dans les habitats en partie troglodytes accrochés à ses flancs. mon chaperon m'explique que les Tellem, des hommes de petite taille, se sont installés là au XIe siècle, entre ciel et terre, probablement pour se protéger des envahisseurs. Ils furent ensuite chassés par les Dogons trois siècles plus tard. Les descendants de ces derniers habitent désormais en contrebas de petits villages en banco, faisant pousser avec dextérité dans la savane aride diverses céréales, tandis qu'ils cultivent au pied de la paroi de beaux jardins maraîchers. En ce début d'hivernage, les village sont quasiment déserts, hommes, femmes et même enfants préparant aux champs l'arrivée de la pluie. Moïse et moi marchons pendant deux jours, sous le soleil brûlant, au milieu de ce tableau grandiose. Je ne le crois pas quand il me révèle que les Tellem avaient des ailes, imaginant plutôt par quels moyens acrobatiques ces gens rentraient chez eux. Un matin à l'aube, sur le toit-terrasse de l'auberge où j'ai passé la nuit, je suis déjà réveillé mais je rêve encore ; je contemple, médusé, le soleil voilé illuminer doucement la fantastique falaise.

Tournée taf taf





Taf taf, en wolof, signifie "rapidement", "vite fait". Et en effet, après avoir adopté le flegme sénégalais, l'expédition que Yo et moi nous sommes concoctés nous voit retrouver un rythme plus conforme à notre turbulent passé commun. Nous rêvons de parcourir un bout d'Afrique ensemble depuis des années : cette fois, nous y sommes.
















Histoire de bien commencer, pour d'obscures raisons et à deux minutes près, nous ratons l'embarquement du bateau pour la Casamance, au Sud du pays. Qu'à cela ne tienne, nous partons la nuit même, mais en 7 places, qui sont exclusivement d'increvables Peugeot 505. Néanmoins, l'incident nous permet de faire la connaissance de l'aimable Abou qui, comme nous, a raté le bateau. C'est lors de ce trajet que nous traversons la Gambie, petit pays anglophone enclavé au milieu du Sénégal. La Gambie se résume à son fleuve. Nous patientons d'ailleurs plus de quatre heures pour le traverser ; la file de véhicules est impressionnante, et l'organisation est égale à la vétusté des deux bacs qui permettent la traversée. Après une courte halte à Ziguinchor, où nous dormons chez Pape, présenté par Abou, nous atteignons sans encombre Oussouye, puis le village de Calobone. Nous sommes ici au coeur de la Casamance, pays des Diolas, où la nature est si généreuse. Ici, les rues sont des chemins qui serpentent au milieu de l'épaisse végétation. D'épais manguiers portent difficilement des milliers de fruits énormes, tandis que d'immenses fromagers, avec leurs étranges racines qui se prolongent sur le tronc, font de l'ombre à tout le village. Nous sommes accueillis par William, recommandé par les amis cuisiniers du Maquis. Il vit dans une petite maison confortable avec sa femme Hélène, son frère Narcisse, et sa belle-soeur Jacqueline. Toute la famille nous reçoit avec beaucoup d'égards, et les deux frères nous promènent fièrement à travers leur région. En forêt, nous allons observer quelques cousines qui écrasent des pommes de cajou, fruit de l'anacardier, afin d'en extraire le jus. Plus loin, un cousin grimpe jusqu'à la cime des palmiers et fixe quelques bouteilles dans lesquelles s'écoulent la sève. C'est le vin de palme, assez proche du cidre, que nous dégustons à l'ombre d'un gros buisson. En moto, ils nous emmènent également pêcher sur le vaste fleuve. Presque bredouilles, nous achetons une belle pièce à un vieux afin d'éviter les railleries d'Hélène. Surtout, nous explorons l'étonnante forêt des environs en écoutant les explications lumineuses de William. Après avoir été reçus comme des princes, nous regrettons de devoir déjà partir et de ne pas pouvoir en apprendre d’avantage sur les spécificités de cette ethnie aux coutumes si particulières.












Nous atteignons ensuite sans encombre la capitale de la Guinée Bissau, qui n'est qu'un gros village sans infrastructure ou presque. Le pays, où l’on parle un créole portugais, est l’un des plus pauvre au monde. Il n’a pas connu la stabilité depuis son indépendance et se relève à peine d’une guerre civile fratricide qui ne s’est interrompue que depuis deux ans. L’économie du pays n’en est qu’à ses balbutiements : pas de politique d’éducation, industrielle ou agricole. La majorité des revenus de l’Etat provient de la vente des noix de cajou, dont on extrait l’huile. Les mauvaises langues ajoutent que le reste est dû à la vente de la cocaïne des cartels colombiens. La population, qui vit dans des conditions très modestes, sans eau potable ni électricité, pense surtout à boire et à danser. C’est d’ailleurs ce qui nous amène à Bissau, dont la réputation dans le domaine de la fête dépasse largement les frontières. Accompagnés d’Alpha, un expatrié sénégalais qui nous héberge, nous en faisons l’agréable expérience lors d’une nuit torride qui se termine avec les premières lueurs du jour.












Toujours avec Alpha, qui maîtrise le créole, nous embarquons vers l’île paradisiaque de Bubaque, au cœur de l’archipel des Bijagos et sa soixantaine d’îles. Nous y passons le plus clair de notre temps les pieds dans l’eau, dans un décor de carte postale : plage de sable blanc ombragée par de grands arbres tombant dans la mer, eau turquoise et chaude aux vagues minuscules, quelques îlots à l’horizon. On y pêche et on y grille le poisson qu’on mange aussitôt, accompagné de cajou, alcool fort et bon marché. Nous faisons connaissance avec le joyeux Patrick, qui nous trouve une petite pièce inoccupée dans le village, où nous dormons tous les trois sur une simple natte. Aussi, lors d’une chaude après-midi, nous assistons à la finale de la Ligue des Champions, le match de foot de l’année, dans une petite bicoque en terre et toit de tôle où s’entassent avec nous près d’une centaine d’excités. La température frise les soixante degrés, nous nous liquéfions. Sur cette île du bout du monde, malgré la barrière de la langue, nous constatons une fois de plus que les gens les plus modestes sont souvent les plus accueillants. Et même sur le bateau du retour, comme un DJ fait tourner ses platines, le pont se transforme en piste de danse. A l’arrivée au port de Bissau, quelques heures plus tard, tous les passagers, du militaire au paysan, tanguent dangereusement, même sur la terre ferme.






Notre prochaine étape se situe en Guinée Conakry, au cœur du massif du Fouta-Djalon, quelques six cents kilomètres au Nord-Est. La route, épique, est aussi difficile que splendide. Elle nous prend pas moins de quatre jours. Nous passons une bonne partie du temps à patienter dans des gares routières crasseuses ou dormir dans de petits hôtels minables. Lorsque nous roulons à travers l'exubérante forêt guinéenne, c’est à bord de taxis brousses, des 505 pleines à craquer. Je compte jusqu’à dix-huit passagers entassés sur les sièges ou sur le toit. Lors d’une journée interminable, nous passons onze heures à bord du même véhicule, à gravir puis dévaler une dizaine de montagnes sur des pistes défoncées. Le chauffeur a raté sa vocation : il aurait fait un redoutable pilote de rallye.












Depuis cinquante ans et l’indépendance de la France, la Guinée n’est dirigée que par quelques cupides dictateurs qui terrorisent les habitants et pillent le pays, pourtant qualifié de scandale géologique tant le sous-sol regorge de richesses. Aujourd’hui, les guinéens, qui manquent de tout, espèrent enfin une bonne gouvernance qui leur permettra de voir leurs conditions de vie évoluer. Au Nord-Ouest, nous arrivons épuisés à Mali, charmante bourgade posée à flanc de montagne et peuplée de sympathiques peuls. Nous séjournons dans un magnifique campement qui domine la ville, où nous rencontrons l’aimable Tierno. Ici, à plus de mille mètres d’altitude, le climat très pluvieux favorise une flore extravagante. Après un repos bien mérité, nous partons, accompagnés de notre précieux guide, pour une extraordinaire randonnée durant laquelle nous gravissons le mont Loura, 1515 mètres d'altitude et point culminant de toute l’Afrique de l’Ouest. Sur le chemin, nous traversons de minuscules villages de cases où les habitants cultivent avec simplicité mais habileté la terre fertile, puis nous goûtons plusieurs fruits inconnus au goût improbable. Au sommet, le panorama est incroyable ; de tous côtés, nous contemplons les grandioses vallées accidentées, et sous nos pieds, des centaines de mètres plus bas, on distingue à peine les toits ronds des habitations. Yo et moi nous félicitons d’être arrivés jusqu’à cet endroit inaccessible ; à partir d’ici, nous débutons le chemin du retour. Plus bas, en écoutant religieusement le chant de moult oiseaux et les cris des chimpanzés, nous admirons longuement la majestueuse Dame de Mali, gigantesque silhouette qui semble, telle une statue de la Grèce Antique, sculptée dans la roche.














Nous reprenons la route vers le Nord en descendant les derniers contreforts du Fouta-Djalon. Nous relions les soixante kilomètres qui nous séparent de Dindéfelo, village typique du Sud du Sénégal, en 4x4. Le chemin est court mais la piste inexistante. Même le puissant véhicule éprouve beaucoup de difficultés à escalader les pierres. Roulant au pas, le chauffeur ne passe que rarement la seconde. Nous venons voir ici la fameuse cascade de Dindéfelo, près de cent mètres de hauteur. Du campement, notre objectif n’est qu’à trente minutes de marche. Trop facile : nous optons pour la version longue en escaladant la falaise. Après avoir admiré la vue sur la vaste plaine, nous parcourons le plateau où se trouvent quelques petits villages. Au milieu d’un étrange paysage de brousse, nous jouons avec des gamins qui barbotent dans les flaques, puis atteignons une fracture. En contrebas, une rivière presque à sec s’écoule au fond d’un étroit canyon. A l’intérieur, la nature est extravagante. Des arbres poussent même sur des pierres ! Evidement, nous préférons descendre le lit du torrent en se faufilant parmi les rochers et les lianes inextricables, jusqu’à atteindre un vide vertigineux. Il nous faut le contourner pendant de longues heures pour enfin découvrir, stupéfaits, l’impressionnante chute d’eau. L’incontournable baignade, dans ce lieu magique, est salvatrice.












Puis, quelques heures de route plus loin, nous atteignons Salemata, bourgade située au cœur du Pays Bassari. L’ethnie, de quelques milliers d’individus surtout chasseurs et cultivateurs, est la dernière du Sénégal à vivre de façon traditionnelle. C’est en bicyclette, à travers la brousse vallonnée, que nous nous rendons à Ethiolo, modeste village très pittoresque. Les autochtones nous reçoivent chaleureusement et nous expliquent fièrement les spécificités culturelles de leur peuple. Chaque village est indépendant et les règles sociales sont strictes. A partir de dix ans, les garçons sont éduqués collectivement selon un rite précis. Soit, nous n’assistons à aucune cérémonie durant lesquels ils se parent d’étonnants costumes, mais nous partageons, autour d’une bonne bouteille de vin de rônier, de bonnes rigolades. Dominique, le plus ancien d’entre eux, nous avoue avoir quinze femmes et soixante-et-onze enfants ! Lorsque nous lui demandons comment il est possible d’assumer une telle descendance, amusé, il nous montre ses mains dures comme du bois : « c’est avec ces outils que je les nourris tous. »














Lorsque nous atteignons Kédougou, grosse ville sans intérêt, la chaleur s’approche dangereusement des quarante-cinq degrés. On ne résiste pas à une tentatrice pancarte : « hôtel trois étoiles avec piscine ». L’eau y est chaude comme une soupe, mais on est pourtant mieux dedans que dehors. Au milieu de la nuit suivante, nous montons dans un bus qui nous dépose aux portes du parc national du Niokolo-Koba dès sept heures du matin. Les tarifs, guide, location d’un 4x4 et chauffeur, sont prohibitifs. Nous patientons donc pendant sept heures, sous une chaleur écrasante, qu’un chauffeur de car qui emmène ouvriers et officiels à l’intérieur, accepte de nous emmener pour un prix raisonnable. Quatre heures de piste pour deux heures d’observation, c’est peu, mais la forêt de la réserve, composée d’arbres en tout genre et habité par de nombreuses espèces d’animaux, est superbe. Au milieu du Parc, au bord du fleuve Gambie, nous avons tout de même le temps d’observer des oiseaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des babouins, des singes verts, des antilopes, de massifs phacochères, ou encore d’inquiétants crocodiles.












Enfin, durant le chemin qui nous ramène vers la Basse-Casamance, nous sommes obligés de dormir dans un bus, dans des positions acrobatiques, pour cause de panne d’essence. Nous décidons donc de prolonger encore un peu le voyage en faisant une halte sur l’île de Karabane, dans l’estuaire du fleuve. Nous passons trois jours dans un joli campement, au bord de l’eau. L’île est assez grande, mais principalement occupée par les palétuviers, baignés par la mer par intermittence. La partie habitable occupe une mince bande de sable qui s’étend le long de la plage. Le village, coupé du monde, est peuplé de sept-cent âmes et bâti à l’ombre de grands arbres : baobabs, fromagers, palmiers… Ici, le temps coule très lentement, mais la quiétude habituelle est interrompue par un groupe de musiciens qui joue du matin au soir. Sur un son afro-jazz, composé de percussions ultra-rapides et d’un envoûtant saxophone, les femmes tapent avec frénésie le rythme sur des morceaux de bambous, et accélèrent encore lorsqu’une danseuse s’avance au milieu de la ronde. Dans ma passion pour la musique, l’influence africaine est primordiale : là, je touche les origines.


De retour à Ziguinchor, nous passons une nuit chez Pape et son adorable famille, qui nous avaient déjà reçu trois semaines auparavant, puis nous embarquons à bord du ferry qui nous ramène, au lever du soleil, au port de Dakar. Au cours de cette formidable expédition, qui aura duré vingt-six jours dont quatorze sur la route, nous avons parcouru presque trois mille kilomètres. Surtout, nous avons traversé des contrées extraordinaires, rencontré des gens simples et chaleureux de toutes conditions, et partagé, mon vieil ami et moi, des moments d'une rare complicité. Notre prochain rendez-vous : le Carnaval de Rio 2013...