On ne
pouvait rêver meilleur endroit que ce perchoir pour débuter les vacances, mais Bali
recèle d’autres trésors. Le problème, c’est que les agents de l’immigration, à
Denpasar, m’ont convoqué demain pour le règlement du visa, et après-demain pour
récupérer mon passeport. Afin d’éviter des allers-retours fastidieux, nous
décidons donc de séjourner deux nuits dans la capitale. Elle n'est pas vraiment romantique, mais j’estime qu’elle mérite tout de même une courte visite ; et
puis nous en profiterons pour explorer les environs. Dans la matinée, nous
quittons donc notre belle falaise, prêts à en découdre avec l’intense
circulation du Sud de l’île. Même si je maîtrise désormais les spécificités de
la conduite balinaise, Avec les 150 kg que supporte tant bien que mal ma pauvre
moto, je dois redoubler d’attention. Sur les routes, clairement inadaptées à un
tel trafic, se faufiler dans le flot de deux-roues, qui freinent ou dépassent
n’importe où sans crier gare, n’est pas une partie de plaisir. C’est même un
calvaire pour le fessier de ma passagère, d’autant plus que le thermomètre ne
cesse de grimper depuis son arrivée ; aujourd’hui, on frôle les 40 degrés
à l’ombre. Bien entendu, je m’arrête aussi souvent que nécessaire, ici pour
boire un soda, là pour avaler une soupe de nouilles. Dans ces conditions, il
nous faut bien deux heures pour parcourir les trente petits kilomètres, et
arriver enfin dans cet hôtel tranquille, le même où j’ai déjà dormi quatre
nuits. Après une bonne douche froide, remis de nos émotions, nous sortons nous
balader dans le centre ; connaissant très bien ces rues, je joue le rôle du
guide. Nous sillonnons notamment les allées encombrées du grand marché,
quelques boutiques aussi, avant de nous poser un moment dans le parc. Plus tard
dans la soirée, j’emmène diner ma cavalière au marché de nuit. Rien de
touristique ici : comme les locaux, nous déambulons parmi les étals de
vêtements bon marché avant de rentrer avec un bel assortiment de fruits
tropicaux. Nous les savourons sur le patio, tandis que je raconte, photos à
l’appui, un nouvel épisode de mes aventures asiatiques.
mardi 19 mars 2013 - 886e jour
Olivia,
qui en plus de se remettre du décalage horaire, doit s’adapter à la chaleur,
dort encore toute la matinée. Quant à moi, sur la terrasse, je profite de la
perspective infinie en tenant mon journal à jour. Ce rythme indolent n’est pas
vraiment dans mes habitudes, mais je me plie avec dévouement aux bons vouloirs
de ma jolie parisienne. Et puis moi aussi, je suis en vacances. Vers midi
enfin, nous retournons sur cette superbe crique secrète, « impossible
beach ». Je me dégourdis en m’offrant une longue séance de natation, avant
de rejoindre ma copine étendue sur la paillasse de bambou. Plus tard, nous
enfourchons à nouveau la moto pour nous rendre du côté de Jimbaran, située au
niveau de l’isthme qui réunit la presqu’île au reste de Bali. L’endroit, dédié
à une clientèle familiale et aisée, est agréable, avec tous ses bungalows
disséminés dans la nature. La plage, une vaste crique protégée de la houle, est
également magnifique, mais si nous sommes venus jusqu’ici, c’est pour goûter les
fameux fruits de mer grillés sur l’écorce de coco. Dans les viviers, mademoiselle
désigne une poignée de crevettes et un crabe tandis que j’opte pour un poisson
dodu. Après un tel festin et la baignade de rigueur, nous ne bougeons plus
jusqu’à la fin du jour, attablés sur le sable ; et c’est en sirotant une
bière que nous contemplons le coucher du soleil.
lundi 18 mars 2013 - 885e jour
Installé devant cette vue d’une beauté à peine croyable, je
rêvasse toute la matinée, vaguement occupé par mes travaux, tandis qu’Olivia
n’en finit plus de dormir. En début d’après-midi, nous parcourons les routes
paisibles de la péninsule de Bukit jusqu’à celles bien plus agitées de Kota, à
une vingtaine de kilomètres plus au Nord. C’est ici qu’on a érigé la Mecque du
tourisme de masse, un vaste ghetto d’hôtels, de restaurants et de boutiques, où
s’entassent des visiteurs de toutes nationalités. Vautrés sur la plage dessinant
une courbe interminable, nous nous interrogeons sur l’intérêt de résider dans
cette ville artificielle, tellement éloignée de notre falaise sauvage. Olivia
découvre, mi amusée mi gênée, la curiosité des indonésiens en vacances qui se
succèdent pour être photographiés autour de nous ; avec ses yeux bleus et
sa peau très claire, je suis bien content de la voir me voler la vedette. Sans
plaisir aucun mais à titre informatif, nous déambulons dans les rues
constellées d’enseignes de fast-foods ou de grandes marques de prêt-à-porter.
Soudain, mon amie relève les prix des salons de massage, dix fois inférieur à
ceux pratiqués à Paris : en un instant, nous nous retrouvons allongés côte
à côte sur les tables, prêts à nous faire dorloter par de charmantes jeunes
femmes. Mon erreur, à ce moment-là, est d’opter pour un soin vigoureux :
la demoiselle grimpe alors debout sur mon dos tout en gesticulant, satisfaite
des craquements engendrés par ses orteils. Olivia, détendue, et moi, le dos en
compote, nous regagnons nos quartiers avant d’aller diner tout près, sur la
terrasse d’un restaurant à l’ambiance feutrée.
dimanche 17 mars 2013 - 884e jour
Tandis
qu’Olivia rattrape son sommeil en retard, j’écris face à l’océan, sur la
terrasse panoramique ; mon nouveau bureau de roi. Sur ce merveilleux
perchoir, la brise marine me souffle l’inspiration. Mon amie me rejoint alors,
déjeunant silencieusement à mes côtés. Nous partons ensuite à la recherche
d’une plage accueillante. De la route longeant la côte, nous en dépassons
quelques-unes bien trop peuplées à mon goût. Plus loin, interpellé par
l’inscription « impossible beach » taguée sur un mur, je pile devant
un minuscule sentier pentu. Un bas d’un escalier tortueux, dissimulée par
d’énormes rochers, nous découvrons alors un petit coin de paradis totalement
désert. Olivia, pas rassurée par les violentes vagues qui s’écrasent au pied de
la falaise, reste barboter au bord, tandis que je lutte avec bonheur contre les
éléments. Nous nous approprions alors une jolie paillotte de bambou inoccupée :
madame fait la sieste tandis que je feuillette en riant un triste journal
français. Et puis la faim finit par nous tirer de cette douce torpeur. Nous
roulons donc à travers la campagne encore sauvage de la péninsule, qui ne le
restera pas longtemps : comme le laisse présager d’immenses travaux de
terrassement, elle sera bientôt défigurée par de gros hôtels. Dans un coin
perdu, nous stoppons devant un restaurant espagnol classieux. Je manque de
m’étouffer devant les tarifs, mais les plats, tellement éloignés de la cuisine
de rue dont j’ai l’habitude, sont réellement délicieux. Surtout, le tableau est
là encore superbe : Olivia profite de la piscine à débordement, suspendue
entre ciel et mer. En fin de journée, à proximité de notre pension, nous visitons
l’important temple d’Uluwatu. Le sanctuaire n’est pas accessible, mais sa
situation est exceptionnelle : à l’extrême Sud de l’île, il est bâti à
l’aplomb d’une énorme falaise, peut-être 300 m de haut ; tout en bas, d’impressionnantes
rouleaux déferlent depuis l’Antarctique. Et tandis que le soleil se couche,
nous assistons à une surprenante représentation du Ramayana. Au milieu de très
nombreux visiteurs, je ne suis pas convaincu par l’authenticité de la
représentation, mais les danseurs de cekak, grimés en dieux et en démons, font
de leur mieux pour amuser la galerie. Surtout, les rythmes entêtants, entonnés
à la bouche par une centaine d’hommes en transe, dégagent une force mystique.
Pour conclure cette magnifique journée, ma vieille amie et moi évoquons
longuement le passé en trinquant. Dans ses bagages, elle a eu l’idée pétillante
d’emporter une bouteille : rien de moins que du champagne.
samedi 16 mars 2013 - 883e jour
J’ouvre les yeux sur l’intérieur dépouillé de ma chambre,
grande et assez propre ; convenable me semble-t-il pour une parisienne en
goguette. Mais le vrai luxe est au dehors : perché sur une falaise de 100
m de haut, on domine l’océan Indien qui s’étend à 180 degrés. Au Sud, sur la
gauche, la gamme des bleus se décline à l’infini ; au Nord, la côte
escarpée dessine une très large courbe verdoyante qui se perd jusqu’à l’Ouest, droit
devant, là où les montagnes balinaises s’estompent dans le ciel azur. Epoustouflé,
je m’attarde un bon moment devant ce panorama exceptionnel, et puis ne sachant
pas exactement quand Olivia débarque, je file à l’aéroport. J’arpente
longuement l’ensemble du vaste terminal en quête d’information, pour apprendre,
à 12h04, qu’elle atterrit à 12h05. Je scrute alors le défilé de vacanciers du
monde entier, jusqu’à finalement reconnaître le visage familier de ma chère
amie, que j’ai l’impression d’avoir quittée la veille. Ereintée par 40h
d’attentes et de voyage, son épreuve n’est pourtant pas tout à fait terminée.
Sur ma pauvre moto bien chargée, nous nous extirpons du trafic pour rouler sur
les belles routes de campagne de la Péninsule de Bukit, à l’extrême Sud de
l’île, encore préservée du tourisme de masse. Enfin arrivée à bon port, ses
yeux clairs s’illuminent devant cette sublime vision de bout du monde.
Après un repas sur la terrasse panoramique, nous descendons sur la plage. L’eau
turquoise est engageante, mais du fait de la faible profondeur et du tapis de
roche volcanique irrégulière, on ne peut que barboter. Qu’importe, nous avons
beaucoup de choses à nous dire. Après avoir évoqué nos vies si différentes,
elle me raconte sa vilaine maladie et le traitement sévère qu’elle implique.
Mais comme à son habitude, elle appréhende le problème avec un mélange de
résignation et de légèreté. Plus tard, dans un bon restaurant, en dégustant une
poignée de satay, ces fameuses brochettes accompagnées d’une sauce à la
cacahuète, nous prolongeons nos bavardages sous les étoiles.
vendredi 15 mars 2013 - 882e jour
Au réveil, en ouvrant ma boîte mail devant mon café,
j’apprends qu’Olivia, censée arriver à midi, n’a pas pu décoller suite à un
problème technique. Quoiqu’il en soit, j’estime que je suis resté en ville
suffisamment longtemps et je compte bien trouver un petit nid douillet dans un
coin enchanteur, tant pour elle que pour moi. Mais en attendant, je m’immisce
dans le trafic pour retourner au commissariat. Autant à pied, mon sens de
l’orientation est infaillible, autant là, derrière mon guidon, j’ai toute les
peines à comprendre le plan de circulation, sachant que la plupart des rues
sont en sens unique et obligent à faire de grands détours. Je retrouve mon
gentil officier, qui remplit à ma place le questionnaire du code de la route,
et je récupère au guichet mon permis balinais, qui me coûte tout de même trois
billets de 100 000 (23 euros) ; le prix de la tranquillité. A midi
passé, je plie mes affaires avant de prendre le déjeuner en face de l’hôtel. Au
moment d’en partir, le ciel s’obscurcit soudain et un violent orage éclate. Je
patiente donc en m’installant sur le patio, et dans la bibliothèque, je dégotte
un livre de Jack Kerouak, le pape des voyageurs. « Le vagabond
solitaire », texte original en anglais traduit en français : ce vieux
bouquin n’attendait que moi. Je note d’ailleurs quelques similitudes entre le
parcours de ce bourlingueur tourmenté et le mien, un demi-siècle plus tard.
Néanmoins, je commence à m’impatienter : à la première éclaircie,
j’enfourche ma monture et je file vers le Sud. Mais la pluie reprend de plus
belle, m’obligeant à m’abriter à plusieurs reprises, comme tant d’autres, sous
les porches des boutiques. Dans ces conditions, la route n’en finit pas, si
bien que je termine le trajet de nuit, sous une pluie battante. Après une
petite route escarpée et un chemin tortueux, trempé jusqu’aux os, j’atteints
enfin une modeste pension perchée en haut d’une falaise : dans
l’obscurité, je devine une vue monumentale face à l’océan. Le petit-déjeuner
sur la terrasse promet d’être sublime.
jeudi 14 mars 2013 - 881e jour
De bon matin, je salue d’abord mon épicier préféré avant de
partir en quête d’une moto. Puisque quasiment aucuns touristes ne s’arrêtent à
Denpasar, forcément, il y a peu de loueurs. Je parviens quand même à en dénicher
un, très procédurier, qui me fait remplir des papiers à l’utilité douteuse. Sur
ma monture, à l’affût du moindre uniforme, je cherche ensuite le bureau de
l’immigration. Au Sud, je constate que l’agglomération est assez étendue en
circulant sur de larges boulevards cernés de centre commerciaux presque modernes,
ou autour de vastes jardins, et plus loin devant de nombreux bâtiments publics.
Devant le bureau des visas, je fais une première fois la queue, je remplie un
formulaire, je ressors faire une photocopie, je refais la queue, je re-ressors
faire une autre photocopie, je remplie un autre formulaire, pour enfin remettre
mon passeport à l’agent en forçant un sourire. L’administration indonésienne ne
vaut guère mieux que les autres. Comme une averse tropicale s’abat soudain, les
rues se vident en un éclair. Comme d’autres, je me réfugie alors dans un
fast-food avant de repartir en quête du commissariat central. Je demande dix fois
mon chemin pour finalement trouver le poste à l’autre bout de la ville.
Bien-sûr, à 15h, le préposé aux permis a déjà vidé les lieux, mais je rencontre
un gentil gradé, la soixantaine environ. Puisqu’il a l’air de s’ennuyer, il me
questionne longuement sur mon pays ; comme souvent, la conversation tourne
surtout autour de l’argent. Je dois lui expliquer, comme à tant d’autres, qu’il
est vrai que nous gagnons beaucoup d’argent, mais que nous en dépensons aussi presque
autant. Il est effaré d’apprendre qu’un loyer peut coûter 10 millions de
roupiah (750 euros). Sachant qu’un officier de police peut s’avérer un allié
précieux, je suis très patient avec ce charmant monsieur. Il me remet
d’ailleurs sa carte de visite, avec laquelle je devrais obtenir une remise
substantielle. Sur ceux, je retourne à mes pénates pour passer une nouvelle soirée
studieuse : pour la première fois depuis très longtemps, mon journal de
bord est à jour. Et tandis que je retouche mes dernières photos, je note
qu’Olivia, dans le froid parisien, doit embarquer dans son avion.