bulletin calédonien #5


Lundi 30 septembre 2013 - 1081e jour




En vivant le plus simplement possible, je maintiens l’objectif de rentrer un peu d’argent pour financer la suite de mon odyssée, et ce sans faire la même moindre concession sur mon inestimable liberté.

Ainsi, toujours sans montre, sans patron non plus mais avec la complicité d’une poignée de précieux camarades, et toujours sans rien posséder de plus que mon sac à dos, je continue de travailler à un rythme soutenu, en prenant garde de ne pas trop me sédentariser.




Paradoxalement, c’est à ce moment que je plie ma tente : après 4 mois à camper sur les rives de la Dumbéa, sous les pluies de la saison fraîche, le retour du beau temps coïncide avec mon installation dans le petit chalet de Philippe, sur les flancs boisés du massif des Koghis.

En guise de loyer, je devrais simplement entretenir le terrain que j’ai moi-même dégagé ; grâce à mon vieil acolyte, je réduis encore les frais. Ce cher Christophe, qui cherche aussi à économiser le moindre franc, se joint à moi ; malgré une situation délicate, il ne se départit jamais de sa bonne humeur. Il me laisse jouir d’un vrai lit, sous un vrai toit, tandis qu’il dort dans son camion, sur la banquette king-size que je lui ai fabriquée. Le logement est plutôt rudimentaire ; il y a un bien une petite cuisine et une douche, mais l’eau, qui provient d’un forage en amont, est froide ; et sans électricité, nous nous contentons de passer nos soirées à la chandelle. On y trouve aussi deux ou trois araignées monstrueuses que je suis bien incapable de chasser moi-même, mais malgré ça, j’apprécie de pouvoir enfin déballer et ranger mes petites affaires ; de plancher sur le cinquième continent, au calme et bien installé sur le bureau ; de m’offrir des séances de cinéma nocturnes, au chaud sous une couverture douillette ; bref, le plaisir simple de se sentir chez soi, ou presque.

Mais la plus belle pièce des lieux, ce sont certainement les toilettes, trônant fièrement sur la terrasse et enfouies sous un improbable manteau végétal luxuriant. La terrasse justement, est un endroit merveilleux, suspendu à 4 ou 5m de haut, au niveau de la canopée de ce magnifique jardin tropical. Là, à l’ombre des tulipiers du Gabon tout fleuris d’orange, des immenses palmes des arbres du voyageur de Madagascar, des hauts pins colonnaires endémiques, et autres flamboyants ou cocotiers, je profite de ce cadre inspirant pour faire le point. Je garde le cap, et la forme, mes leçons d’espagnol avancent, comme mon itinéraire sud-américain, parallèlement à celui du Pacifique. A l’arrêt depuis un bon moment, je lutte pour ne pas trop laisser les habitudes légitimes du sédentaire s’immiscer dans mon esprit. Je suis de passage, comme toujours, et le moment de lâcher les chevaux, encore, approche.












Puis entre deux chantiers, je sors de cette brève quiétude pour m’accorder une distraction bruyante. En France, Phil, mon copain marseillais, accompagné de sa Violette, a écumé comme moi nombre de raves ; lui-même DJ, il reste à l’affût des rares événements du genre en Calédonie. Et ce week-end justement, en secret, une bonne vieille teuf se prépare ; comme à l’époque, sauf que cette fois l’arrière-plan n’est pas ma forêt solognote, mais un exotique lagon des mers du Sud.

De bon matin, nous prenons donc la route de la côte Ouest que je connais bien désormais ; à bord, un heureux métissage représentatif de la Calédonie d’aujourd’hui, avec mon impétueux chauffeur, métropolitain à moitié arabe, son petit cousin de 15 ans, Emile, né ici, visage pâle aux cheveux longs, et ce bon Dédé, l’un des très rares kanaks que je connaisse, petit et trapu, le teint foncé et les traits mélanésiens, assez comparables aux africains du bassin du Congo. Le site choisi, immanquablement, est fabuleux : loin de toute âme qui vive, au bout d’une presqu’île, une équipe de gais lurons installent un matériel conséquent à l’ombre des niaoulis et face aux eaux turquoise. Après le coup de main réglementaire, je laisse Phil s’affairer avec ses collègues et j’emmène le reste de l’équipe, le blanc et le noir donc, faire le tour du propriétaire. Nous gravissons d’abord la plus proche colline pour admirer la vue, familière mais néanmoins superbe, de ces vastes plaines verdoyantes, cernées d’un côté par ces belles montagnes zébrées de rouge et de l’autre par cet océan aux incroyables nuances de bleu ; et nous concluons la balade par une courte exploration de cette langue de mangrove toute proche.

Avec le coucher du soleil, l’ambiance et le volume montent d’un cran. Dans la soirée, une bonne centaine de fêtards s’agitent sous les spots colorés. Tandis que Phil se laisse emporter par l’allégresse de la fête et qu’Emile dort dans la voiture, Dédé et moi restons plus sages, légèrement en retrait, à trinquer joyeusement et à échanger longuement, au son des basses et sous les étoiles. A bientôt 30 ans, il est un de ces indigènes qui a grandi à Nouméa et qui a assimilé son système occidental. Ce garçon jovial ne fait pas de politique, et il m’aide grandement à faire le lien avec la culture des siens, profondément brouillée par celle des miens.













Après cette réjouissante parenthèse, je retourne au travail avec ardeur. Je boucle d’abord l’agencement de la chambre de Christian, en teintant son fameux dressing, puis en le complétant d’étagères galbées et de plafonniers assortis.

Ensuite, Philippe, mon vieil acolyte, m’emmène sur la même route de l’Ouest, la sono crachant les classiques rock des seventies, en direction du village caldoche de Bourail. Encore une fois fort charitable envers moi, il me propose de partager la recette d’un chantier de rénovation d’une dizaine de jours. La maison en question, bâtie voilà 120 ou 130 ans, est assurément l’une des premières du coin ; un véritable musée. Outre la carriole dans la cour, on y observe toutes sortes de bibelots et mobilier anciens, ainsi que de nombreuses photos de famille noir et blanc, comme autant de témoignage du temps de la colonisation. Après avoir pris nos quartiers dans nos chambres respectives, nous nous retroussons les manches : réparer les fuites du toit n’est qu’une formalité, mais le gros morceau, ce sont les murs de l’ancienne chambre des filles, avec des barreaux aux fenêtres. Nous commençons par ôter le mortier en piteux état, avant de l’enduire à nouveau, à l’ancienne, c’est-à-dire à la chaux. Ni Philippe ni moi n’avons d’expérience dans la maçonnerie, néanmoins, après les inévitables tâtonnements, les travaux avancent à bon train. Pour clore les débats enfin, nous remplaçons le parquet d’origine, qui tombe littéralement en poussière.

Philippe et moi sommes extrêmement indépendants, et avons l’habitude de travailler seul. Je m’efforce donc de m’adapter et de coller à son organisation, en anticipant au mieux et en m’acquittant des tâches ingrates. Comme d’habitude, la cohabitation se passe pour le mieux, même si sur la fin, la fatigue et le stress aidant, j’entends quelque remarque saugrenue sans broncher ; c’est le privilège de l’âge.













De retour au Koghis, après un repos bien mérité, je relance les devis en attente, mais les clients potentiels se désistent. Je prends ça comme un signe et soudain, tout s’accélère dans ma tête : mon cinquième mois sur le Caillou s’achève alors que j’en avais prévu six, il est donc enfin temps de remettre le contact. Et l’échauffement est séduisant : j’attends depuis trop longtemps d’explorer ce pays intrigant, que je ne connais, pour la majeure partie, que par procuration.

bulletin calédonien #4


Samedi 31 août 2013 - 1051e jour



En débarquant ici, je me suis accordé un délai de 6 mois avant de reprendre mon hypothétique itinéraire. Début août, je campe dans la vallée de Koé depuis 3 mois déjà, ce qui signifie que je suis désormais plus proche du départ que de l’arrivée. Les trois quarts de ma vertigineuse épopée sont derrière moi, et la dernière tranche, latine, promet d’être aussi excitante que les précédentes ; à moi de bien négocier la douzaine de semaines qu’il me reste sur le Caillou.  Ainsi, au beau milieu de mon séjour ici, après avoir passé une dizaine de jours oisifs, j’estime qu’il est temps de corriger mon état d’esprit ; assez d’introspection et de relâchement, je réveille mon enthousiasme et ma détermination.



D’abord, je commence à feuilleter un guide complet sur l’Amérique du Sud, que j’ai fait venir de France. Puis, comme je parle maintenant couramment anglais, je débute l’apprentissage de l’espagnol, qui me sera prochainement très utile, via une excellente méthode audio téléchargée sur le web.
Et pour marquer ce renouveau, quoi de mieux qu’un peu de grimpette. Depuis trop longtemps, Philippe et moi, décidément inséparables, toisons cette grosse montagne pyramidale qui domine la vallée de Koé, et qui semble nous narguer : dès le retour du beau temps, nous partons donc à sa conquête. J’ai pu convaincre mon acolyte de suivre mon mode opératoire, en évitant un grand détour en 4x4 pour rejoindre un sentier : puisqu’elle est juste devant nous, je préfère partir tout droit dans le maquis, dans la pente marquée, en traversant la rivière et en suivant cette crête irrégulière. Après être passés à gué, de l’eau jusqu’aux genoux, nous sautons les barrières d’une vaste propriété caldoche. Nous traversons ensuite brièvement un petit bois humide, avant d’attaquer vraiment l’ascension, en nous faufilant dans l’épaisse broussaille ou en escaladant quelque promontoire rocheux. Alors que je laisse mon expérimenté camarade ouvrir le chemin, nous parvenons, trois heures plus tard et sans encombre, jusqu’au sommet du Piditéré, à 870 m d’altitude, sur un dôme à la végétation singulière, dominée de drôles de plantes vertes et d’étonnantes fougères or et argent. Là-haut, nous prenons le temps de casser la croute en contemplant une vue sublime : au Nord et l'Ouest, la chaîne tourmentée ; au Sud, en contrebas, notre belle vallée et au loin, l’agglomération nouméenne ; et loin vers l'Est, le lagon turquoise délimité par l’interminable barrière de corail.
Pour conclure la pause en beauté, j’en roule un dosé pour deux, mais Philippe préfère ne pas fumer. Tant pis pour lui, je le grille tout seul avant d’entamer la descente : elle aurait dû être une simple formalité, mais elle s’avère finalement épique. Ainsi, gai comme un pinson, je passe devant en sautillant dans la nature ; mais 10 mn plus tard, empêtré dans les fougères, je m’aperçois que je file bêtement dans la mauvaise direction. En montagne, hors des sentiers, il faut suivre les crêtes, mais moi, je crois naïvement pouvoir rattraper mon équipier, que j’aperçois parfois à l’horizon, en coupant à travers le relief. Je me retrouve rapidement à batailler parmi un invraisemblable enchevêtrement d’arbustes secs et d’herbes hautes, tantôt en grimpant accroché aux branches, tantôt en descendant des pentes à 70 degrés, néanmoins sans risque, tant j’ai du mal à me frayer un chemin dans le maquis. Après un trop long moment, j’ai les tibias en feu et les bras griffés au sang, si bien que l’histoire ne me fait plus rire. Plus tard, je change de tactique en suivant l’ancienne piste des mineurs, défoncée, en franchissant de béants glissements de terrain rouge vif, ou encore en me faufilant sur les fesses dans le lit de petits ruisseaux. Après plus de trois heures de bagarre, je rejoins enfin le camping, où je dois encore subir les quolibets amplement mérités de Philippe, arrivé depuis belle lurette.










Quelques jours plus tard, lors d’une énième partie de poker, ce bon Christophe, qui a quitté un temps le camp pour un chalet douillet, nous présente un ami qui cherche un bon menuisier. Comme Philippe me confirme le prêt de ses outils, je prends vite rendez-vous chez ce singulier personnage.
Christian, la cinquantaine est un ancien gendarme, et même CRS dans sa jeunesse, qui a pris une retraite anticipé sur le Caillou suite à un grave accident, voilà une quinzaine d’année. Dans la vallée d’à côté, il habite seul dans une maison, soit de taille modeste, mais aménagée avec goût et parfaitement équipé. Devant le mur nu de sa chambre, pendant qu’il m’explique succinctement vouloir un dressing, je retiens trois mots : design, fonctionnel, courbes. On me demande souvent comment je pourrai retourner au travail après un si long voyage, et je réponds toujours la même chose : j’aime mon métier. Alors aussitôt, sous le préau du camping, impatient de voir de quoi je suis encore capable, je conçois longuement des plans précis, mais quelque peu délirants. Ensuite, Philippe, toujours prêt à m’aider, m’emmène faire le tour de ses fournisseurs. Je retourne chez mon client avec un devis chiffré, volontairement très en dessous des prix du marché quant à la main d'oeuvre, pour forcer sa décision. Contre toute attente, alors qu'li m’avoue être d’ordinaire difficile à convaincre, il accepte sans réserve. Me voilà donc face à un beau défi, réaliser un ouvrage en bois d’hévéa, l’arbre à caoutchouc, sur trois pans de mur, avec deux niveaux de rayonnage et penderie, délimités par trois courbes sinueuses de bambou tressé, un matériau souple. Quand le camion livre les 15 plateaux de 60 cm par 360, une demi tonne de ce joli bois blanc, je prends conscience de ma grande ambition, voire de mon inconscience ; et je sais déjà que le délai de 7 jours que j’ai prévu avec beaucoup d’optimisme sera insuffisant. Mais qu’importe l’argent, c’est ici la réalisation de ce beau projet qui m’intéresse. En usant de toutes mes compétences, design, fabrication, pose, et aussi de toute mon énergie, je m’attelle à la tâche. Christian s’intéresse de près aux travaux et me donne la main dès que nécessaire ; il est aussi très pointilleux mais ça tombe bien, je suis moi-même très méticuleux. D’abord, après une foule de mesures et de calculs, je dessine et coupe pas moins de 30 m de courbes, puis avec les moyens du bord, je parviens à poser la première courbe de bambou, logée entre deux rainures, qui habillera le sol. La mis en oeuvre est laborieuse, mais le résultat est impeccable. Ainsi, je passe de longues journées entre la chambre, où je réfléchis pour trouver des solutions, et la terrasse, où je coupe, usine, ponce. Au bout des 7 jours annoncés, je pose à peine les grands plateaux intégrant la courbe intermédiaire. Tant pis pour le délai, je persévère jour après jour, sans me reposer, tout en continuant à travailler le plus soigneusement possible. En outre, quand Philippe ne m’accompagne pas en allant acheter son journal, je suis probablement le seul artisan de Calédonie à me rendre sur mon chantier en stop. Le soir, alors que je rentre fourbu, Philippe a immanquablement préparé le diner, voire un bon feu. C’est surprenant comme les nuits sont fraîches, alors que sur mon chantier, je grille du matin au soir sous un grand soleil. Il n’a pas plu depuis longtemps, cette fois c'est sur, c’est le printemps. Après deux semaines complètes, je pose enfin, au millimètre, le dernier coffre galbé du plafond. Et ce n’est qu’au soir du 16e jour que je pose la dernière étagère. Evidemment, l’opération financière n’est pas très juteuse, mais je suis fier de mon travail, et à voir le sourire de Christian lorsqu’il me remet le chèque, lui aussi est satisfait ; enchanté même.




 











Désormais habitué aux conditions rudimentaires du camping, j’y prends d’abord un repos bien mérité, sans savoir que j’y passe mes dernières nuits. Alors que, pour le remercier, je donne à Philippe un coup de main sur son chantier, suspendu à 6 m du sol pour réparer une fuite sur un toit, il me propose généreusement d’occuper son vieux chalet. Laissé vacant par le locataire, c’est celui-là même qui trône au milieu du terrain que j’ai passé deux mois à défricher. La question ne se pose pas me semble-t-il, c’est dans la logique des choses.

bulletin calédonien #3

mercredi 31 juillet 2013 - 1020e jour



Comme si le temps n’était pas assez pluvieux, ce mois de juillet commence par un véritable déluge, phénomène exceptionnel en cette saison : pendant 3 jours, le ciel déverse des trombes d’eau sans discontinuer. Forcément, dans la vallée de Koé comme ailleurs, la rivière en vient à sortir de son lit. Heureusement, Phil et Violette m’offre de dormir au sec dans leur roulotte, et au camping, le niveau de la Dumbéa stoppe à deux pas de ma tente. Mais mon pauvre Philippe n’a pas cette chance : ce matin-là, son réveil ne sonne pas et pour cause, l’appareil flotte dans 10 cm d’eau, comme le reste de ses affaires. Le retour du soleil, même éphémère, permet de sécher un peu nos effets, mais bloqués par l’inondation, il nous faut encore attendre la décrue pour sortir de notre trou.

Pendant ce temps-là, au camp, ce bon Christophe nous a quittés. Tant pour son enthousiasme que pour ses talents de cuisinier, la perte est non négligeable, mais elle est compensée par l’arrivée d’un nouveau camarade. Thierry, la quarantaine, est un personnage affable et bavard, en transition comme tout le monde ici. Et comme les autres, il y un parcours sinueux et peu commun : ancien marin au long cours, encore artisan du bâtiment la semaine dernière, et désormais informaticien.

C’est alors que Philippe, avec qui je vis et travaille depuis mon arrivée, m’emmène changer d’air pour le week-end. Nous retournons à Bourail, plus haut sur la côte Ouest, le versant caldoche, pour évaluer un prochain chantier de rénovation. Une fois l’expertise effectuée, nous troquons nos casquettes d’ouvriers contre celle de touristes. Mon ami est possiblement le meilleur guide de Calédonie, lui qui fut professionnel pendant plusieurs années et qui arpente le pays au pas de course depuis des décennies. En nous enfonçant dans la Chaîne, nous rendons visite à un vieux kanak de sa connaissance, dans la tribu. Dans le village de Gohapin, dissimulé sous une épaisse végétation, je découvre l’hospitalité locale, loin des histoires alarmantes que racontent de nombreux blancs. De l’habitat traditionnel, il ne subsiste plus guère que la case du chef, et les gens se déplacent eux aussi en 4x4. Mais les maisonnettes de bois ou de tôles éparpillés dans la nature n’ont plus rien à voir avec les villas de la bourgeoise Nouméa. En comparant le mode de vie ou le décor, la ressemblance avec certains coins d’Afrique est frappante. Plus haut encore, nous débouchons ensuite dans une large vallée encaissée, habitée par une seule personne : Reine, la patronne d’un gîte niché dans un écrin de verdure. Après l’immanquable randonnée matinale dans la nature, nous profitons du lagon autour de la presqu’île de Pindai, puis alors que nous entamons la route du retour, le Land Rover subit sa première avarie en 20 ans : roulement cassé. Mais Philippe est têtu et tient à dormir au camp. Logiquement, 200 km à 30 à l’heure, c’est un peu longuet, sans parler de l’épisode policier.










Une fois l’inondation passée et le 4x4 réparé, je retourne sabrer la jungle, régulièrement seul, et fréquemment sous la pluie. Après deux mois à couper, arracher, tronçonner, ratisser, cette activité purement physique m’use, mais je relève le défi, autant pour moi que pour Philippe, autant pour mon voyage que pour le sien. Et puis il faut bien avouer qu’en travaillant 3 jours par semaine, je gagne déjà l’équivalent d’un salaire correct, sans avoir à me soucier du transport. Finalement, un jour humide de plus vers la fin du mois, alors que je joue du sabre sur le terrain avec mon ami-patron venu à la rescousse, nous finissons par franchir le bois en contrebas pour enfin atteindre la rivière qui coule en contrebas. J’en suis venu à bout, on va pouvoir passer à autre chose. Aussitôt, je réactive les contacts en sommeil, dans le but de dénicher des chantiers de menuiserie, mon vrai métier, en équipe avec Philippe, pour lui renvoyer l’ascenseur, voire seul puisqu’il a la gentillesse de me prêter ses outils si nécessaire. J’obtiens rapidement des touches prometteuses ; à suivre.

Parfois, lors de mes nombreux temps libres, je rends visite aux rares personnes que je connais, comme mon voisin et copain, Phil. Un soir, il me convoque de toute urgence. Lui qui se démène comme un fou dans son camion-snack depuis un an pour un trop maigre résultat, vient de sortir de l’impasse en jetant l’éponge. Ce matin-là, il a signé un simple contrat de cuisinier, avec des horaires normaux et un bon salaire ; c’est pour lui une grande libération, qu’il tient à partager avec moi. Dans la joie et l’allégresse, la nuit s’éternise ; j’ai rarement vu quelqu’un d’aussi heureux. Quelques jours plus tard, il a l’excellente idée de m’inviter à une partie de pêche, sur le bateau d’un copain lourdement équipé. C’est surtout pour moi l’occasion d’enfin naviguer sur le fabuleux lagon calédonien, son bleu unique, ses dauphins, ses baleines. Alors que je rêvasse devant l’un de ses minuscules îlots, Phil remonte un gros thazard argenté d’un bon mètre de long, qui finira dans nos assiettes au diner.







Récemment, j’ai aussi revu une vieille amie, dont j’ai été très, très proche voilà bientôt 10 ans, et soudain plus du tout. Depuis le début de mon voyage, j’attendais de la rejoindre ici. Mais trop occupée par sa vie nouméenne, ou peu concernée, elle ne s’est aperçue de mon arrivée sur le Caillou que 3 mois plus tard. J’ai bien compris n’être plus pour elle qu’un souvenir poussiéreux, mais malgré le temps qui efface, nous avons instantanément retrouvé la même complicité hors du commun ; pendant une toute petite, une très belle après-midi.

Surtout, au fond de ma brousse, sous le préau du camping, je me permets le luxe rare de ne rien faire des jours entiers, de recharger les batteries au maximum pour relâcher l’énergie quand viendra l’heure de reprendre la route. La route, j’y réfléchi d’ailleurs beaucoup : pour finir en beauté, j’ai décidé de sillonner l’intégralité des pays sud-américains, ils ne sont que 13 après tout. Et puisque me voilà  en Océanie, le continent-eau, je me verrai bien voguer vers 2 ou 3 nations insulaires, pourquoi pas  les Fidji ou la Nouvelle-Zélande, avant de survoler le gigantesque Pacifique ; à préciser.

Mais avant de me tourner en détail vers la suite de mon périple, j’ai pu clôturer le chapitre précédent, en terminant le dossier comptabilité. Ce jeudi 11 juillet, je fête le 1000e jour de mon odyssée. 1000 lunes, c’était l’estimation de départ : alors soit, je suis en retard, comme d’habitude, mais je suis quand même très satisfait d’avoir tenu jusque-là. Au point où j’en suis, peu m’importe le temps, je commence à distinguer le retour chez mes parents, à Romorantin. A la louche, je pense pouvoir emprunter la rue de la Gaucherie, ma rue, d’ici un an. En outre, c’était prévu, j’ai éparpillé l’intégralité de mes économies. Le calcul est simple : j’aurais dépensé 26 euros par jour pendant ces formidables 34 mois, dont 17 en Afrique, 8 en Asie et 11 à l’arrêt ; C’est supérieur à la barrière de 20 euros que je me fixe quotidiennement, mais ça reste raisonnable sachant que je reste souvent sous les 15, et que j’investis parfois dans un billet d’avion à 500, un safari à 200, un visa à 50. Pendant tout ce temps, j’ai parcouru la bagatelle de 86 617 km, à la rue près, j’insiste, et surtout 59 197 sur la Terre ou les mers, en soustrayant 12 trajets dans les airs. Bien sûr ce chiffre ahurissant ne tient compte ni des distances parcourues à pied pour gravir une montagne ou traverser une jungle, ni des aller-retour dans les villes ; surement quelques milliers de plus et 5 paires de baskets. Et pendant que je traversai 47 frontières et 7 fois l’équateur, à bord de tous les modes de transport possibles et en dormant dans tous les lits imaginables, en emmagasinant des milliers de photos et en écrivant un bon millier de pages, je perdais 4kg, déjà repris.


Même si paradoxalement, j’ai parfois un peu de mal à garder les pieds sur terre, je ne garde pas moins l’objectif final en ligne de mire, et j’entretiens une motivation intacte. Et même si je vis le plus simplement possible, dans un pays très cher à la météo maussade, tout va très bien sous le tropique du Capricorne.

bulletin calédonien #2

dimanche 30 juin 2013 - 989e jour



2 mois déjà que j’ai stoppé ma course folle ; à l’arrêt aussi, le temps défile. Depuis mon atterrissage, au sens propre comme au figuré, ma situation n’a pas beaucoup évolué. De temps à autre, je me demande si je ne devrai pas lui donner une autre direction, mais la vie de sédentaire, même en sursis, même en camping, apporte une tranquillité d’esprit appréciable. Et puis je m’attache aux gens placés sur ma route par la destinée, ou la chance, en ayant le temps d’apprendre à les connaitre plus longuement que d’habitude. En outre, je ne n’oublie pas mon objectif global de repartir bientôt pour boucler la boucle, clairement en bonne voie.



Au coin du feu et le nez en l’air, j’ai tout le temps de contempler les lunes qui se succèdent dans le ciel de la vallée de Koé. L’hiver s’installe et le thermomètre, au milieu des nuits les plus fraîches, frôle les 10 degrés. Mais le vrai problème, c’est la pluie, qui tombe parfois trois jours sans interruption, voire 10  fois dans la même journée. Cependant, les rayons du soleil finissent toujours par percer les nuages.
En plus de son vélo, qui élargit nettement mon rayon d’action, mon copain Phil m’a prêté une tente 2 fois plus grande que la mienne, minuscule, et j’ai même récupéré un gros matelas gonflable ; le confort est monté d’un cran. C’est peu mais déjà fort appréciable, étant donné l’aspect physique de mon travail de déjungleur. Impossible d’ailleurs de l’exercer à temps plein, tant à cause de la fatigue que
de la pluie. 6 heures, durant 3 ou 4 jours par semaine en moyenne, sont amplement suffisantes pour retrouver une forme olympique tout en ménageant mon dos. Après plusieurs semaines d’escrime, je constate que débroussailler une forêt tropicale de 7000 m2 est une tâche titanesque. Régulièrement seul, lentement mais surement, je transforme la jungle en jardin, en mettant en pièces puis en extirpant du terrain des montagnes d’herbes, de lianes et de buissons, voire des arbres entiers. J’en viendrai à bout.


Au camp, la vie suit son cours. Nous avons parfois la compagnie de touristes en famille ou de voyageurs solitaires pendant quelques jours, ou encore d’un groupe de fêtards pour un week-end. Parmi les résidents, on a également compté quelque âme perdue, comme ce type de mon âge, au discours aussi embrouillé que ses idées sont vaporeuses. Son départ n’est pas regretté, contrairement à ceux de deux membres éminents de l’équipe initiale.
Au début du mois, Zoran nous a quittés. Après une dernière belle soirée et une énième partie de poker arrosée de rhum, il est rentré en métropole des projets plein la tête, tout en proposant aux 3 autres d’en faire partie. Lui et moi envisageons de nous retrouver dans quelques mois, de l’autre côté du Pacifique.

 
Christophe lui, outre sa nonchalance, continue de nous faire profiter de ses talents de cuisinier. Dans ses plats à prix modique, pourtant savoureux et sans cesse renouvelés, sans oublier le vin rouge qui les accompagne, je retrouve avec délice l’un des piliers de la culture française : la gastronomie. Aussi, j’occupe une partie de mon temps disponible en l’aidant à aménager son fourgon en camping-car. Mais au terme de ce mois de juin, lui aussi s’en va, puisqu’on lui prête pour un temps un chalet douillet. Le confort va redescendre de deux crans.
A propos du troisième larron et doyen, Philippe, lui et moi continuons de former un tandem zélé, et avec le temps, notre complicité se renforce. Ce n’est pas un hasard si nos projets se ressemblent, puisqu’il souhaite passer le reste de sa vie en voyage, avec un simple sac sur le dos. Malgré la différence d’âge, il s’avère que nous avons beaucoup de point communs : contestataire, libertaire, instable, ou encore doté d’une énergie débordante. En attendant de toucher le pactole que représente la prochaine vente du terrain que nous défrichons et qui permettra sa retraite nomade, il est en train de s’affranchir des biens matériels. La mission étant déjà accomplie à 90%, il lui reste encore son vieux 4x4, et à l’intérieur son atelier complet, toutes sortes d’outils méticuleusement rangés jusqu’au plafond. Sans jamais rien promettre, tandis que je ne réclame jamais rien, il m’appelle parfois à la rescousse sur ses petits chantiers et tente désormais de décrocher des travaux de menuiserie plus importants, afin de généreusement continuer à m’employer. D’ici-là, je n’exclue pas de décrocher un emploi salarié plus conforme, au salaire plus régulier ; mais pour le moment, je suis heureux que nous participions chacun aux projets de l’autre.
Et puis il y a encore Phil, marseillais au sang chaud, qui lutte pour faire tourner son camion snack. En trois coups de pédale, je me retrouve régulièrement chez lui, pour accessoirement laver mon linge et prendre une douche chaude ; surtout pour passer du bon temps avec lui, sa Violette et sa petite Janis, 3 mois, qui pousse à vue d’oeil.



 Quant à la découverte de la Nouvelle-Calédonie, elle n’est pas encore à l’ordre du jour, mais je garde mes yeux et mes oreilles bien ouvertes à son sujet. Notamment, j’enquête sur les élections de l’année prochaine, sous tension, qui devrait voir l’archipel obtenir sinon l’indépendance, une autonomie encore élargie. Dans la vallée de Koé, j’écoute les opinions des gens qui m’entourent, des blancs surtout, dans cette partie de la Grande
Terre.
Lors de mes temps libres, j’ai aussi parcouru Nouméa en tous sens : cette petite capitale d’outre-mer est bâtie sur un site exceptionnel, une presqu’île vallonnée qui dessine de nombreux caps et autant de baies. Assez propre et moderne, plutôt étendue, elle est composée d’une population hétéroclite ; métropolitains, caldoches et kanak urbanisés. C’est d’ailleurs en sortant d’un musée que j’ai rencontré l’adorable Marie-Gabrielle, une maman de l’île d’Ouvéa, haute en couleur avec sa robe à fleurs et sa gouaille. Plus tard, j’espère bien découvrir la beauté de son atoll et les traditions de sa tribu.


Aussi, en revenant de Bourail, plus haut sur la côte Ouest, où nous avons repeint une vieille demeure, Philippe, qui connait l’île comme sa poche, a eu la gentillesse de me montrer quelques fameux coins du littoral. A cette occasion, j’ai pu enfin nager un peu dans ce lagon aux teintes irréelles.











La simplicité de mon mode de vie, la précarité diraient certains, comporte l’avantage de m’éclaircir les idées, et de me faire prendre du recul sur le chemin parcouru. Notamment, lors des journées pluvieuses, j’ai enfin terminé une mission de la plus haute importance : écrire consciencieusement à chacun de mes amis du monde, et à ceux restés au pays bien sûr. Après des dizaines et des dizaines de mails, et de nombreuses réponses qui font chaud au cœur, je vais pouvoir me concentrer sur la suite : l’élaboration d’un nouvel itinéraire extraordinaire à travers un nouveau continent, l’Amérique du sud, le dernier en ce qui me concerne. J’ai le luxe d’avoir toutes les options, et le temps d’y réfléchir.