L'africain















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Une nuit, à Dakar, dans le taxi déglingué qui nous emmenait faire la bringue, le chauffeur me chambrait : mon pote Eddy prit ma défense et répliqua que j'étais plus africain que lui, pourtant noir comme l'ébène. A l’époque, j'avais trouvé ça un poil excessif. Aujourd'hui, après avoir bouclé mon invraisemblable tournée du continent, je crois pouvoir affirmer que je le suis un peu, africain.
Voici déjà trois mois que j’ai stoppé ma course folle à la Réunion, située à la moitié de mon voyage initiatique autour de la planète. Cette immobilité, tant inhabituelle que salutaire, est l’occasion pour moi de jeter un œil en arrière et d’effectuer un bilan de mi-parcours, en assumant fièrement d'être moi-même le héros de cette extraordinaire odyssée.
Ex loco, accipio et invenio sapiens, tel est ma devise, disais-je vingt mois plus tôt. Partir, le moins que je puisse dire, c’est que c’est en bonne voie, après déjà 600 jours passés sur les routes de trente pays, et 50 000 km parcourus en taxi-brousse ou en bus, en pirogue ou en cargo, en mobylette ou en pousse-pousse, voire en avion, en dernier recours. Et encore, je ne comptabilise pas les milliers de kilomètres effectués à pied ou en transport urbain.
A propos de mon apprentissage, il est évident que l’université nomade est la meilleure école : quoi de mieux en effet que d’étudier la topographie régionale en grimpant au-dessus des nuages, ou quelque civilisation disparue en contemplant ses temples millénaires. Quant à ma quête de sagesse, elle progresse également, imperceptiblement ; il est encore trop tôt pour évaluer celle enfouie au fond de moi, tout va bien trop vite ; elle émerge néanmoins à travers l’autre, tous ces autres sages, chacun à leur manière, que je croise sur mon chemin.



J’entends parfois que le monde est petit : l’expression me fait désormais bien rire : je m’en aperçois un peu plus chaque jour, la Terre est gigantesque.
Sur le plan strictement géographique, j’ai franchi les Alpes et traversé les Balkans, le long de l’Adriatique et de la Mer Egée. Sur l’autre rive du Détroit du Bosphore, j’ai parcouru deux fois le Plateau d’Anatolie avant d’atterrir dans le désert jordanien. J’ai navigué sur la Mer Rouge, fait halte à la pointe du Sinaï et atteint le continent africain en passant sous le Canal de Suez. J’ai descendu la Vallée du Nil jusqu’à son delta, puis j’ai goûté une dernière fois la Méditerranée dans le Golfe de Tunis avant de marcher sur les dunes du Sahara jusqu’aux oasis du Chott el-Djérid ; l’infini Sahara que j’ai traversé du Nord au Sud en longeant l’Atlantique, après avoir franchi les monts de l’Atlas. J’ai vogué sur les fleuves Sénégal et Gambie, ainsi que sur l’océan vers l’archipel de Bijagos. J’ai escaladé le point culminant du Fouta Djalon, puis j’ai parcouru le Sahel plein Est jusqu’au delta intérieur du Niger, croisé plus au Sud la Volta Blanche et la Volta Noire. J’ai franchi le massif de l’Atakora avant d’atteindre les eaux du Golfe de Guinée. En Afrique centrale, j’ai crapahuté sur les flancs du Mont Cameroun et sur les hauteurs de l’Adamaoua ; j’ai couru sur les plages du Cap Lopez et me suis enfoncé dans la jungle équatoriale en remontant le cours de l’Ogooué. J’ai ensuite survolé le bassin du Congo jusqu’au Massif Ethiopien, loin à l’Est. Je me suis longuement faufilé dans la Vallée du Grand Rift, droit au Sud, en parcourant la savane, en observant le sommet enneigé du Mont Kenya, en me baignant dans le lac Victoria et en grimpant jusqu’aux glaciers du Kilimandjaro. J’ai navigué sur l’Océan Indien, via Zanzibar, vers les îles des Comores. J’ai franchi le Canal du Mozambique jusqu’au Cap d’Ambre, avant de gravir et de dévaler les Hautes Terres malgaches. Et puis finalement, j’ai accosté ici-même, sur cette île d’outre-mer, mon pays.
La géographie est logiquement ma matière de prédilection : lors de mes examens à Toamasina, entre autres exercices, j’imprime une photo satellite de l’Afrique. Je place correctement 52 états sur 54, oubliant bêtement le Swaziland et le Cap-Vert : c’est ma meilleure note.

Visiter la Terre, c’est aussi rencontrer les hommes qui la peuplent. Mes leçons m’éclairent d’abord sur l’Histoire : l’émergence et le déclin des civilisations, et la façon dont elles se sont influencées, assimilées ou affrontées. Ainsi, J’ai tenté d’imaginer la vie dans de puissantes villes-états du Moyen-Age en me perdant sur les canaux de Venise ou dans les escaliers de Dubrovnik. J’ai pu examiner les vestiges de la Grèce ou de l’Egypte antique, du haut du Parthénon ou de la Pyramide de Kheops. J’ai pu assimiler, sur le parvis de Sainte-Sophie, comment l’Empire Ottoman a succédé plus tard à l’Empire Romain d’Orient, Constantinople devenant Istanbul. J’ai suivi les traces de l’expansion musulmane, des mosquées d’Amman à celles de Bamako. J’ai pu appréhender les conséquences terribles de l’esclavagisme au fond des geôles sombres et humides, ou comment les européens et les arabes ont déporté et asservi la population d’un continent entier, pendant des siècles. J’ai marché sur les pas des premiers hommes et examiné le frêle squelette de Lucy, peut-être une arrière-grand-mère. Je me suis penché sur la plus longue dynastie connu, du Roi Salomon à l’empereur Haïlé Sélassié, des obélisques d’Aksoum aux châteaux de Gondar. J’ai aussi assimilé la richesse de la culture swahilie, envoûtant mélange d’influences arabes, indiennes et africaines, en son cœur, la médina de Zanzibar.
A la fois professeur et élève, même si je reste mauvais pour mémoriser les dates avec précision, je m’accorde de vifs encouragements, vu les efforts consentis pour appréhender l’évolution globale de mon espèce.

L’étude du passé me conduit naturellement à l’histoire contemporaine, à travers les aspects économiques, politiques ou sociaux. Les nations africaines sont encore jeunes et les modèles démocratiques reconnus que sont le Sénégal ou le Bénin restent des exceptions. La corruption généralisée, à tous les niveaux, reste un frein majeur au développement. Soit, les taux de croissance sont prometteurs, partout où la paix le permet, mais quand on part de si bas, c’est la moindre des choses.
Dans les centres-villes ou les ghettos des métropoles, au Caire, à Marrakech ou Cotonou, à Addis-Abeba ou Nairobi, qui sont toutes d’immenses chantiers de construction, j’ai pu relever que le futur est en marche. Mais dans les villages reculés, au fond de la brousse, de la forêt ou de la savane, on vit toujours au passé, de manière encore quasi primitive. Citadins ou ruraux, ils ont pourtant deux points communs : la plupart ont un portable et font face à une grande pauvreté, omniprésente. En simplifiant, si neuf français sur dix bénéficient d’un confort convenable, la proportion s’inverse en Afrique, la plupart survivant au jour le jour dans des conditions déplorables. Pendant ce temps, les néo-colonialistes de tous horizons s’enrichissent grassement, avec la complicité des pouvoirs en place.
Le monde est en perpétuelle mutation mais parfois, le rythme s’accélère. J’ai pu m’en rendre compte lors de la révolution tunisienne, dont les répercussions phénoménales ne sont toujours pas terminées. J’ai vécu les émeutes à Tozeur, où les balles ont sifflé au-dessus de ma tête ; j’ai ressenti la peur puis l’euphorie d’un peuple déterminé, au sein d’une famille bouleversée ; j’ai assisté à l’épilogue, le retour d’exil, dans l’aéroport en liesse, de celui qui sera élu président quelques mois plus tard ; une leçon que l’on n’oublie pas.

La culture des peuples, d’après moi, ne s’apprend pas dans les livres. Mon voyage a pris une nouvelle dimension à partir d’Ankara, lorsque j’ai décidé de goûter l’hospitalité indigène. En Afrique, l’accueil du voyageur atteint souvent des sommets inconcevables en Occident. Depuis la pétillante Gaya, la liste de mes hôtes, plus attachants les uns que les autres, n’a cessé de croître. Des garçons de mon âge ou plus jeunes, des filles bienveillantes ou mieux, passionnantes, des familles monoparentales ou très, très nombreuses ; de conditions diverses, institutrice ou policier, paysan ou pêcheur, greffière ou vendeur de rue ; ils sont, pour la plupart, devenus des amis précieux. J’ai récemment envoyé une soixantaine de mails pour prendre de leurs nouvelles. Pendant trois jours ou trois semaines, j’ai voulu les cerner. J’ai sondé leurs douleurs et leurs rêves, j’ai écouté leur parcours. Je les ai interrogés sur leurs conditions de travail, je me suis intéressé à leurs croyances, je les ai consultés sur les relations amoureuses, que j’ai parfois expérimentées moi-même.
Auprès d’eux, j’ai participé aux tâches quotidiennes, faisant les courses au marché de Moroni ou épluchant les légumes du couscous marocain. J’ai dormi à poings fermés sur le sol ou à trois dans le même lit ; sur les toits également, au-dessus de la médina de Fès ou face à la falaise de Bandiagara. J’ai appris à me laver dans les hammams brûlants ou avec un demi-seau d’eau glacé remonté du puits. J’ai dégusté des festins préparés en mon honneur ou partagé de maigres pitances ; j’ai avalé de la nourriture que j’aurais jadis jugé non-comestible, tête de mouton ou couenne de bœuf notamment. Au fait, ça sert à quoi déjà, une fourchette ?
J’ai dansé avec eux, sur les rythmes endiablés de la rumba congolaise ou sur les boucles afro-jazz d’un saxo hypnotique. J’ai joué avec leurs enfants, des tas de gamins rieurs, une bonne dizaine en même temps chez Mamou, à Ouagadougou.
Lors de longues discussions théologiques, durant lesquelles on a souvent gentiment tenté de me convertir, j’ai découvert, entre autres religions, la diversité de l’Islam, de Louxor à Nouakchott, à mille lieux de la caricature présentée par les médias occidentaux, au mieux laxistes, ou pire, complices.
Dans l'ensemble, l’aisance et la rapidité de mon intégration me valent les félicitations du jury.

Autre matière à fort coefficient, la langue française ; j’apprécie beaucoup sa richesse, la précision qu’elle autorise ; mais je maudis parfois sa complexité, ses exceptions innombrables. La rédaction de mes aventures me permet de prendre un recul essentiel, chaque jour d’abord, dans mon journal de bord, après chaque pays ensuite, dans ces pages numériques ; j’y passe un temps fou. Grâce à tous mes camarades francophones, de Genève à Lomé, j’ai noté qu’elle était une langue extrêmement vivante, que les gens s’approprient chacun à leur façon. Mes leçons de français académique touchent à leur fin. L'exercice suivant consistera à publier mes écrits quotidiens, nettement moins soignés mais plus concrets.
Même si je soupçonne ma mère d’y être pour beaucoup, des dizaines de lecteurs consultent ce blog chaque jour. Je ne suis pas vraiment convaincu par mes qualités de rédacteur, mais cette audience inattendue et les compliments régulièrement reçus sont très gratifiants.

Quant aux langues étrangères, elles sont évidemment capitales pour un voyageur au long cours. Néanmoins, j’estime que j’avance trop rapidement pour approfondir les dialectes locaux, je me contente donc de bafouiller le vocable de base. Cela a le mérite de m’accorder la sympathie des habitants, mais je dois recommencer après chaque frontière, voire après chaque région. Soit, quand je reste un moment dans une zone linguistique, arabe, wolof ou swahili, je parviens à prononcer quelques courtes phrases, mais je préfère concentrer mes efforts sur l’anglais, enseigné partout. D’ailleurs, s’il est vrai que les africains sont fréquemment sous-éduqués, ils sont nombreux à parler trois ou quatre langues.
Là encore, je progresse : je dialogue sans problème avec ceux dont ce n’est pas la langue maternelle, mais quand je croise des britanniques, ou pire, des américains, qui mangent les mots à toute allure, j’admets qu’il y a encore du travail. Indulgent, je m’accorde la moyenne, tout juste.

Depuis toujours, l’éducation physique est essentielle à mon équilibre ; et à mon avis la moindre des choses quand on a la chance d'avoir deux bras et deux jambes. De plus, je sais aussi que c’est indispensable à la réussite de mon entreprise. Outre des exercices journaliers, je m’impose aussi souvent que possible un petit footing matinal. Bien sûr, je préfère courir sur les plages immaculées de Nosy Be que dans les rues grises de Dakar. Mais qu’importe, je suis dans une forme olympique, capable d’encaisser dix heures à la suite sur le toit d’un camion kenyan. Surtout, je marche, chaque jour ou presque, pendant des heures, par monts et par vaux ; parfois du matin au soir, sans même m'en rendre compte.
C’est encore, à mon sens, le meilleur moyen de découvrir un coin de campagne ou une grande ville, et de loin ; 50 000 kilomètres plus loin.

Je m’initie également à certaines matières facultatives, juste pour le plaisir ; la biologie et la zoologie par exemple. Dans les parcs nationaux du monde entier, je m’extasie devant l’infinie biodiversité de notre planète, faune ou flore, dans des endroits d'une beauté à pleurer. Comme un gosse, j’admire tous les arbres, je contemple tous les animaux ; plus que certains universitaires n’en verront jamais.
En astronomie, je me contente de temps à autre de méditer les yeux au ciel, comme devant ces deux lacs du grand Rift ou j’ai longuement observé la course du soleil, se levant derrière l’un, se couchant dans l’autre ; c’est pourtant moi et ces lacs qui tournons. Durant cette nuit à la belle étoile aussi, au beau milieu du Sahel : elle fut la plus étincelante que je n’ai jamais vue. Le soir, de ce côté de l’Equateur, c’est désormais la Croix du Sud qui m’aide à m’orienter ; une boussole ne m’est plus d’aucune utilité. Une montre non plus d’ailleurs : sous ces latitudes, on sait d’instinct qu’il ne vaut mieux ne pas traîner sous le soleil lorsqu’il est au zénith.
Quant aux mathématiques, je me limite au calcul mental : additions à rallonge en faisant mes comptes, taux de change instantané quand je discute un tarif. Avec l’entraînement, je deviens très efficace. A ce propos, comme je reste le blanc en Afrique, les commerçants ne me font pas de cadeau. Mais j'aime l'art de la négociation, et vu mon budget serré, je ne cède rien. Il est rare que je ne paye pas le bon prix, le prix local. Ça vaut peut-être une école de commerce.
D'ailleurs, dans la catégorie « arnaques », je trouvais que je m'en sortais très bien, jusqu'à me retrouver coincé à Dar es Salaam. Là, je me suis fait dépouiller tour à tour par la belle, le vieux et le faux frère ; dure leçon, ma moyenne dégringole.

Sur un plan personnel, je suis aujourd’hui parfaitement adapté à la vie nomade. Mon sac est comme mon ombre, et sans maison, je me sens aisément partout chez moi. Je n’ai plus aucun repère, mais ne rien posséder ou si peu, léger comme une plume et libre comme l’air, c’est d’une certaine manière un sacré luxe. Autrement plus douloureux, je m’habitue mal à la pauvreté ambiante : un enfant qui fait la manche avant même de savoir marcher ; un vieux, une rareté, qui réclame à manger, et toutes ces mamans qui ont voulu me donner leur bébé. Je m’efforce simplement de l’accepter. Même si je n’ai souvent qu’un sourire à offrir, je mesure constamment à quel point je suis nanti ; quelle chance d’avoir été mis au monde par des parents si attentionnés, dans un pays si favorable. Fort de ce constat, c’est avec joie et sans réserve que je reçois l’admirable générosité des plus démunis.
Et dans ce tourbillon de paysages et de visages, il est hors de question de soigner ma nervosité : j’ai besoin de tout mon stress pour affronter énergiquement la route, et la rue. Il s’agit plutôt de le canaliser à bon escient. Néanmoins, ma patience, un autre point faible, a nettement progressé. Généralement, dans les transports africains, il est illusoire de demander l’heure d’arrivée : elle dépend trop de l’état des routes, du véhicule et du chauffeur, ainsi que du nombre d’arrêts, de contrôles et de pannes. On attend, c'est tout. Idem pour le départ : il m’arrive de poiroter de longues heures dans les gares routières sans même être sûr qu’un bus partira. Ce dont je suis sûr, c’est que si on veut voyager loin, mieux vaut se lever tôt.



Dans l’ensemble, je ne m’en sors plutôt bien. En effet, en toutes circonstances, j’affiche un large sourire et une belle assurance : cette combinaison est mon meilleur passeport. Soit, mes comptes sont dans le rouge et j’hypothèque allègrement mon avenir. Mais je vis mon plus beau rêve, et ça, c’est inestimable.
Déjà, la rentrée de septembre se rapproche à grand pas. Le verdict tombe, je passe haut la main en troisième année.



Les couleurs de l'Ile Rouge















NB : Les photos ne sont pas les miennes.


Quand je débarque à Madagascar, j'atteins déjà le trentième pays de mon formidable périple. Voilà cinq longs mois que je trace une ligne brisée sur la carte de l'Afrique de l'Est, à travers ses massifs, autour de ses lacs ou sur l'océan. Cette fois, la Réunion, mon prochain objectif, où je compte reprendre mon souffle, n'est plus très loin. Je choisi donc de parcourir tranquillement la moitié Nord de la Grande Ile, en restant le plus souvent seul, et jamais trop loin des sentiers battus ; un peu comme en vacances, si j'ose dire. Sur certains aspects, elle n'est déjà plus vraiment africaine ; sur d'autres, elle l'est encore terriblement.





D'ailleurs, les paysages de Madagascar sont un condensé de ceux du continent, tout en offrant un caractère des plus singuliers. S'étirant sur plus de mille cinq cents kilomètres entre l'équateur et le tropique du Capricorne, elle est coupée du Nord au Sud par une large chaîne montagneuse. Ces massifs, culminant à moins de trois mille mètres, dessinent les hauts plateaux qui occupent la majeure partie du territoire. Ces dimensions et ces reliefs entraînent une grande variété de climats soumis à l'influence de la mousson : équatorial à l'extrême Nord ou quasi désertique à la pointe Sud. Du fait de ces conditions, mais aussi de l'isolement de la Grande Ile au cours des temps géologiques, la vie s'est développée ici de manière unique. Dans une extraordinaire mosaïque de milieux naturels, et malgré une régression rapide, la flore et la faune affichent un taux d'endémisme supérieur à quatre vingt pour cent.

Curieusement, on sait que les premiers ancêtres du peuple malgache sont originaires de l'archipel indonésien, arrivés de si loin en canoës à balancier il y a plus de deux millénaires. Certains s'installent au bord de la mer et vivent de la pêche, d'autres pratiquent l'agriculture dans les terres. Mille ans plus tard, de longues vagues d'immigrés, du Moyen-Orient, d'Afrique, d'Asie puis d'Europe provoquent un important brassage ethnique. Outre l'assimilation de différentes origines culturelles, cela implique des caractéristiques physiques particulièrement métissées, puisque les malgaches peuvent avoir les yeux plus ou moins bridés ; les cheveux frisés ou raides ; la peau claire, sombre ou cuivrée. Entre le 17e et le 18e siècle, les ethnies s'affirment et des royaumes émergents s'affrontent. Au début du 19e siècle, les Merinas, du centre du pays, assoient leur hégémonie et soumettent l'ensemble du pays à l'autorité d'Antananarivo. En 1885, la France s'attribue Madagascar lors de la conférence de Berlin. Après de brèves négociations, elle conquiert le Royaume presque sans combattre ; au premier coup de canon, la reine Ranavalona III fait hisser le drapeau blanc sur son palais. Le gouverneur, le général Gallieni, combat la rébellion et colonise, instaurant une administration, un système éducatif, et la planification de l'économie. Les affaires deviennent vite florissantes, mais la résistance ne faiblit pas, elle s'intensifie même jusqu'à l'insurrection de 1947, réprimée dans le sang. En un demi-siècle, les militaires français ont tué au moins cent mille malgaches, probablement beaucoup plus. Depuis l'indépendance, l'apprentissage de la république est douloureux. Les présidents se succèdent : le premier protège les intérêts des français, l'un de ses successeurs est assassiné après une semaine en poste, un autre encore impose un régime socialiste. Pendant des décennies, le patrimoine colonial se dégrade, tant au niveau des infrastructures que du tissu économique. Dans les années 90, l'instabilité politique et la corruption ne permettent pas au libéralisme nouvellement prôné de tenir ses promesses de croissance à long terme. Le peuple se lasse de voir la classe dirigeante s'enrichir encore alors que le niveau de vie ne cesse de se dégrader. En 2009, à la suite de violentes émeutes, le maire de la capitale, un ancien DJ de trente-six ans, contraint le président cupide à la démission grâce au soutien de l'armée. Il s'empare du pouvoir pour une période transitoire à l'issue encore aujourd'hui incertaine. On attend encore les élections prévues en 2010 ; plusieurs groupes d'influence s'opposent, la situation s'enlise.

Pendant ce temps, l'immense majorité des malgaches continue de s'enfoncer dans la misère. Beaucoup vivent encore de pêche ou d'agriculture vivrière, sans eau ni électricité, dans de petits bungalows végétaux ou de modestes maisons de terre. Et alors que la richesse du sous-sol est exploitée par des sociétés étrangères, l'économie parallèle fait vivre un bon tiers de la population. Largement ruraux et sous-éduqués en général, les gens perpétuent des traditions séculaires, tandis que les religions exercent une forte influence. La moitié de la population est chrétienne, catholique ou protestante, mais la religion traditionnelle, basée sur les liens avec les morts, est encore très répandue. Localement, des minorités de musulmans et d'hindous sont également présentes. Mais c'est surtout socialement que les problèmes sont les plus graves : la présence de l'Etat, et donc son autorité, déclinent, les grèves et les manifestations se multiplient, les équipements se détériorent, et l'appauvrissement général empire.

Je n'ai finalement que des contacts superficiels avec les malgaches, qui montrent souvent de la retenue ; à cause d'un certain complexe vis-à-vis des blancs et de la dureté de leur vie, me semble-t-il. Mais cela ne les empêche pourtant pas de faire preuve d'une grande gentillesse et d'une belle joie de vivre.


 





Je débute mes explorations par Antsiranana, également nommée Diego Suarez, grande ville à l'extrême Nord de Madagascar, baignée par l'une des plus grandes baies du monde. Mon premier contact, un chauffeur de taxi débonnaire pilotant une rutilante 4L jaune poussin, me met instantanément à l'aise. Pour quelques jours, le temps de m'acclimater et de travailler mes leçons, je prends mes quartiers à deux pas de l'ancien centre colonial, aux allures de ville fantôme. Du fait du manque d'entretien et de violents cyclones, les vieilles bâtisses à colonnade sont dans un état de délabrement avancé. Au bout d'un grand boulevard, seuls subsistent de l'hôtel de la Marine, autrefois luxueux, les murs de pierres moisis et les hautes voûtes. Plus loin, une place ronde surplombe le port et la baie gigantesque, fermée par de lointains escarpements. Les locaux et les rares touristes viennent y prendre l'air alors que le ciel se colore de pourpre et d'indigo. Pour quelqu'un venant des Comores musulmanes, impossible de ne pas remarquer la légèreté de la tenue des filles. Visiblement, la notion de décence est ici bien différente. Moins réjouissant, plusieurs hommes blancs d'âge mûr déambulent de bars en restaurants, une jeunette sexy accrochée au bras. Je préfère dîner sur le trottoir, installé contre une gargote bancale. Sous une faible lumière jaunâtre, la cuisinière fait frire toutes sortes de savoureux beignets garnis de viande ou de légumes. J'en dévore une dizaine pour moins d'un euro.
Outre une intéressante balade historique, je ne manque pas de parcourir le centre actuel, où  je reconnais une ambiance très africaine. Au milieu d'un joyeux vacarme et dans un alignement de bâtiments gris, les rues sont encombrées de vieux tacots et de charrettes surchargées. Les trottoirs sous arcades sont tout autant bondés : j'y croise des hommes en plein effort, des femmes en boubous vifs portant leur courses sur la tête, et quelques enfants pouilleux réclamant la pièce. Plus loin, le marché exhibe un invraisemblable bric-à-brac, puis, dans un pauvre quartier résidentiel, les habitations ne sont que de simples cabanes.
Etant donné la chaleur, je choisi de me rafraîchir une journée à la plage, à une vingtaine de kilomètres. Il y un moment que je n'ai pas voyagé en taxi-brousse ; je suis servi. J'attends d'abord une heure que l'antiquité, une Peugeot 403 bâchée, se remplisse de ses vingt-cinq passagers, entassés à l'arrière sur des banquettes en bois. Le véhicule se traîne une heure de plus sur une route cabossée pour se rendre à Ramena, un ravissant village de pêcheurs aux huttes de feuilles tressées. Dans l'eau aigue-marine, je nage entre les pirogues, je goûte un mérou très frais, puis je flâne longuement sur le sable ivoire en me préparant à aller étudier de plus près les extravagances de la nature.



Encore à bord d'une 403, mais à l'avant cette fois, je grimpe jusqu'à la très humide montagne d'Ambre, le château d'eau de la région. C'est d'ailleurs sous une pluie battante que j'arrive à Joffreville, humble bourgade dissimulée au cœur de la forêt, où je suis accueilli par deux femmes âgées dans une vaste maison bourgeoise. En écoutant les précisions d'un guide boiteux, j'explore la jungle foisonnante du parc national. En cette fin de saison des pluies, la végétation délirante étale toute la gamme des verts. Dans le sous-bois inextricable, nous suivons d'étroits sentiers ; régulièrement, une puissante cascade jaillit d'une paroi émeraude. je m'extasie devant moult arbres déconcertants qui dépassent souvent trente mètres, comme les palissandres, les canariums, ou encore celui-ci, dont les branches sont disposées en étoile à la cime d'un tronc rectiligne. A travers les lianes et la mousse, on peut déceler quelques gracieuses orchidées ; d'amples fougères épiphytes poussent même sur les branches, les racines à l'air. Mon accompagnateur à la vue perçante me montre un gecko, si bien camouflé qu'on ne distingue qu'un œil cligner sur une écorce, ou de mystérieux lémuriens qui grignotent sur de hautes branches, en nous épiant avec curiosité de leurs grands yeux globuleux. Heureux hasard, nous observons des spécimens de trois espèces distinctes, parfois à seulement quelques mètres. Il me pose aussi dans la main le plus petit caméléon du monde, moins de deux centimètres. J'ai déjà vu des fourmis plus grosses.
Non loin de là, en continuant sur la route du Sud, je m'arrête voir les tsingy rouges. Le site, niché au fond d'un petit canyon, au bout d'une très mauvaise piste, ne présente pas un grand intérêt géologique. L'érosion, par ailleurs un grave problème national, a simplement provoqué un glissement de terrain. Désormais, sous une épaisse couche de latérite d'un ocre rouge, très friable, se dressent une multitude de petits pics délicats, d'une roche aux teintes jaunes ou roses pastels. Assis sur un caillou, je rêve éveillé dans ces lieux tout droit sortis d'un conte fantastique. Arrivé en stop dans le 4x4 de trois compatriotes en villégiature, je repars dans celui de deux tourtereaux parisiens, qui se dirigent vers le parc de l'Ankarana. Ce n'est pas à mon programme, mais c'est sur ma route : fidèle à mes principes, je saisis l'opportunité.
Après une bonne nuit dans des bungalows rudimentaires, nous partons ensemble à la découverte de cette envoûtante forêt sèche saisonnière, à la flore très différente de la précédente. On y trouve par exemple l'adénia, une liane surprenante qui résiste à la sécheresse grâce à son pied gonflé d'eau, ou le taimpapango, arbre endémique à l'écorce blanche, ou encore le majestueux baobab adansonia, l'une des six espèces propres à Madagascar, contre une seule sur l'ensemble du continent africain. Et la faune n'est pas en reste ; nous observons d'autres lémuriens au regard perplexe, de gros caméléons à la robe indécise, de longues couleuvres noires inquiétantes mais non venimeuses, et des oiseaux bariolés qui piaillent tout autour de nous. Après quelques heures, nous débouchons sur un massif calcaire spectaculaire. Sur des kilomètres, l'action de pluies acides cisèlent de profonds gouffres très étroits dans les strates de roche anthracite. Les arêtes sinueuses, très rapprochées, sont particulièrement dures et tranchantes. Et sous nos pieds, des rivières souterraines creusent d'immenses galeries, qui servirent jadis de refuge au peuple Antakarana persécuté. Les lieux sont sacrés depuis qu'ils sont devenus leurs tombeaux.




J'interromps ensuite ma route à Nosy Be, petite île du Nord-Ouest du pays. Son surnom, la perle de Madagascar, n'est pas usurpée, et les visiteurs du monde entier le savent bien. On est encore loin du tourisme de masse, mais l'industrie du loisirs y est en plein essor. Entouré d'une équipe de joyeux drilles, je suis vite séduit par ses nuits survoltées, si bien que les réjouissances se prolongent pendant une semaine. Je me tient d'abord à l'écart de l'agitation près d'une crique paradisiaque, avant de rencontrer Paul, un franco-malgache d'origine indienne. Une gueule comme on dit, mais aussi un personnage, ayant eu une vie mouvementée. Comme nous sympathisons, il m'offre d'occuper son bungalow douillet, car lui-même loge dans la maison voisine avec ses amis français en vacances. Autour d'un verre, je fais donc la connaissance de Cathy, orthophoniste installée à la Réunion et mère de deux enfants, et de son frère Alex, pharmacien sans activité pour l'instant, célibataire et qui en profite. Le soir-même, dans la superbe 4L décapotable vert fluo de Paul, nous allons nous amuser à Ambatoloaka, le village balnéaire où se concentrent les bars, les restaurants et les boîtes de nuit dans le plus pur style tropical. En saison creuse, Il y a peu d'étrangers, mais beaucoup de très jolies filles aguichantes. Evidemment la majorité sont là pour vendre leurs charmes, mais l'ambiance reste bon enfant. Nous enchaînons les bars et les verres défilent dans la bonne humeur. Comme Paul est une figure locale et qu'Alex est ici depuis un mois déjà, ils connaissent tout le monde ; la troupe s'est donc considérablement élargie lorsque nous finissons en discothèque. La nuit s'éternise, la température devient carrément torride. Et les soirées du même acabit se succèdent ainsi ; les matins n'existent pas, et nous passons les après-midis à lézarder sous les cocotiers ou les cheveux aux vents dans le drôle de cabriolé.

Alex, qui comprend que mon budget soit limité, fait preuve de générosité en m'invitant régulièrement. Il assume sans complexe les raisons de sa présence ici ; il a d'ailleurs deux copines. L'une, rémunérée, lui court sans cesse après, la seconde continue de le voir sans rien lui demander, probablement en espérant plus. Ces dames, qui gagnent aisément dix fois le salaire moyen et qui passe le plus clair de leur temps à faire la java, ne semblent vraiment pas malheureuses. Cathy est, comme moi, un peu là par hasard, ce qui ne l'empêche pas de suivre le rythme endiablé avec enthousiasme. Quant à Paul, un peu plus âgé, c'est un homme charmant et cultivé, mais il a un sale caractère. Une nuit, pour se rendre d'un bar à une boîte, il me prie de monter dans la voiture : elle est déjà rempli d'une bonne dizaine de personnes, je préfère aller à pied. Je les retrouve trois-cent mètres plus loin, arrêtés par un escadron de gendarmes. Ils sont d'ordinaire plutôt conciliants, mais Paul est en plein esclandre. J'ai beau tenter d'arrondir les angles, mon camarade en rajoute en hurlant au scandale. il finit par être embarqué au poste, et Alex, qui conduisait la voiture mais qui n'a pas dit un mot, aussi. Sur place, malgré nos négociations, à Cathy et à moi, le chef reste inflexible. Alex, libéré seulement le lendemain, m'avoue avoir passé la pire nuit de sa vie ; tandis que Paul, récidiviste, reste en cellule pour une durée indéterminée.
Le soir-même, afin de nous remonter le moral, nous retournons guincher. Alex, toujours bien entouré, me dégote la copine d'une de ses petites amies. Cette fille est très séduisante, mais son petit jeu finit par m'agacer. Je m'en détourne et préfère ricaner avec Cathy, en nous moquant des jeunes blancs-becs qui ne savent plus où donner de la tête, ou encore de ces garçons malgaches, fiers comme des coqs, qui s'affrontent à coup de grandes claques. Le dernier jour, je n'oublie pas d'aller saluer Paul à la prison, où je dois soudoyer le gardien pour le voir. Plus tard, Alex est empêtré dans ses histoires libertines, je passe donc la soirée seul avec sa seconde en colère et son amie, celle que j'ai poliment éconduit la veille. Aujourd'hui, mes cavalières n'ont pas le cœur à travailler, et moi, sur le départ, je n'ai aucune arrière-pensées ; nous nous amusons follement. Dans les bars, elles me payent à boire et n'hésitent pas à se déhancher lascivement debout sur les tables. Au milieu de la nuit, ivre sur la piste, barbu, en débardeur et sandales, je danse avec elles, passant allègrement de l'une à l'autre, tandis qu'elles affichent leur dextérité en se trémoussant avec leur verre plein sur la tête. Autour, les touristes sur leur trente-et-un sont dubitatifs.






Durant les trois jours suivants, je roule sur une nationale en excellent état vers la capitale, quelques neuf cent kilomètres plus au Sud. Comprimé entre les autochtones dans des véhicules bringuebalants, souvent des minibus japonais, je contemple le décor qui défilent pendant des heures. Au pied d'innombrables collines verdoyantes, les rizières vert pomme s'étendent à perte de vue et les troupeaux de zébus, la vache locale, paissent dans les prairies. Le relief s'accentue alors, la végétation s'adapte ; de chétifs conifères aux touffes d'épines remplacent les bananiers. Dans les villages, les maisons aussi changent, désormais enduites de terre craquelée couleur abricot et à l'épais toit de chaume. Nous sillonnons ensuite les paysages grandioses des Hautes Terres, contournant d'immenses vallées de grandes herbes parmi un océan de montagnes brunes, parfois entaillées de profondes balafres rouge sang. Dans les creux, les paysans du coin aménagent des jardins potagers en paliers. Aussi, je ne fais qu'entrevoir des villes anonymes, souvent plongées dans l'obscurité mais pourtant animées. Je dors dans des chambres médiocres, je me nourris de brochettes de zébu ou d'assiettes de nouilles chinoises. Et bien sûr, j'attends patiemment, longuement, dans des gares routières crasseuses, au milieu des baraques à frites et des vieilles camionnettes. Le dernier chauffeur est assurément le plus rapide qu'il m'ait été donné de voir : il pilote un van Mercedes moderne, un express comme dit le coaxer, et attaque les pentes et les courbes à toute allure, faisant ronfler le moteur, dépassant les traînards sans même ralentir.






Antananarivo, tentaculaire, s'étale sur un vaste plateau gorgé d'eau, cerné de chaînes de montagnes et de rizières. Habitée par près de deux millions d'individus, elle subit les affres de ces métropoles qui grandissent trop vite : une forte pollution, des embouteillages monstres et une misère omniprésente. Je pose mon sac dans un hôtel vieillot du quartier Ambatomitsangana, très populaire, très gris, au fort parfum d'Afrique. L'urbanisation de la ville basse est chaotique : sur une large avenue saturée, des bâtiments laids se dressent, récents mais déjà vétustes ; les trottoirs esquintés sont envahis d'une foule compacte, marchands ambulants, mendiants en guenille ou passants habillés à l'occidentale. Un marché de fortune, de piteuses cabanes en bois, s'est établi sur les rives d'un bassin d'un noir opaque. Pourtant, en montant vers le centre-ville, je suis agréablement surpris de voir que l'architecture traditionnelle perdure. Le long des rues, des maisons mitoyennes à arcades, un ou deux étages, en briques orangé, sont agrémentées de balcons rustiques en bois et de véritables tuiles en demi lune. La ville haute, au caractère plutôt européen, possède un charme certain, un peu suranné. Au sommet d'une colline, je suis impressionné par un large escalier en pierre interminable, qui dévale la pente avant de remonter en face. Sur les marches, des échoppes minuscules et des vendeurs à la sauvette pullulent. En bas, je croise un grand boulevard et une immense place. Posé sur une terrasse, j'analyse le ballet du grand marché, composé de dizaines de boutiques jaune et rouge au toit pointu, avant de me faufiler dans ses allées étriqués et grouillantes, à peine éclairées par un mince filet de lumière. Les étals des maraîchers, puisque tous les légumes poussent sur les hauts plateaux, et ceux des charcutiers, héritage de la culture française, sont particulièrement bien achalandés. C'est en escaladant un autre escalier, plus étroit et bien raide, que j'accède aux ruelles pavées de Faravohitra, plus haute colline et cœur historique de Tana. D'élégantes 
demeures d'inspiration anglaise jouxtent d'imposants édifices ouvragés, toujours bâtis de ces briques rouges du plus bel effet. Au sommet, l'atypique Rova, le Palais de la Reine, monumentale forme cubique en pierres ivoire, surveille toute l'agglomération de ses quatre tours carrées. Alors que je souffle sur l'îlot du lac Anosy, au beau milieu du quartier d'affaires, le jour baisse, les ombres s'allongent et le coteau que je viens d'arpenter, intégralement recouvert des constructions empilées les unes contre les autres, s'embrase dans un fabuleux dégradé d'or.
Certes, Tana est séduisante, mais la tension qui y règne est palpable. Devant les gros titres affichés sur les kiosques, les badauds débattent gravement. Les grèves se multiplient, des manifestations bruyantes envahissent régulièrement la chaussée. Et une après-midi, une déflagration interrompt le bourdonnement de la rue : une faible bombe artisanale vient de briser la vitrine d'un grand magasin à deux rues de là. Au propre comme au figuré, la situation est explosive. Je ne m'attarde pas.





En taxi-brousse, j'emprunte cette fois la route de l'Est : de l'autre côté des montagnes, où les pluies sont très abondantes, la nature redevient plus intense. Par la fenêtre, je comprends mieux pourquoi l'arbre du voyageur, ce palmier en forme d'éventail, est l'emblème de la nation. Partout, ces bouquets d'amples feuilles déchirées par les vents ondulent à flanc de collines. Toamasina, ou Tamatave, premier port du pays, s'étend face à l'océan. D'ici partent en cargos les épices, le café ou la vanille, vers l'Europe, les Etats-Unis ou le Japon. Grande cité cosmopolite, elle est peuplée de commerçants de toutes les régions de Madagascar, mais aussi de chinois, d'indiens et d'arabes. Passé le tumulte des banlieues surpeuplées, je m'arrête dans le centre-ville curieusement paisible ; les voitures y sont rares car tout le monde se déplace en pousse-pousse, donnant à l'atmosphère une touche asiatique.













Ma course se termine ici, mais le bateau pour la Réunion ne lève l'ancre que dans dix jours. Isolé dans une chambre convenable, avec surtout un balcon donnant sur une rue tranquille, j'en profite pour me reposer, pour compléter mes écrits et m'imposer quelque examen concluant mes études du continent africain. Et comme le soleil se couche dès 17h30, les soirées sont longues et studieuses. Pour autant, mes petites balades digestives, qu'il pleuve ou non, m'occupent facilement plusieurs heures par jour. Régulièrement, le matin, je quitte ma rue et ses immeubles délavés, passe dans les allées du marché couvert qui a perdu son toit, avant de m’asseoir dans l'agréable jardin d'une vieille demeure coloniale presque en ruine mais néanmoins habitée. J'y prends mon café en compagnie de jovials chauffeurs de pousse-pousse, qui me racontent les derniers potins. Souvent, en fin de journée, je remonte cette très large avenue qui mène jusqu'à la plage, ombragée par de grands palétuviers et de majestueux cocotiers ; même le sable est tapi de plantes aquatiques. A gauche, les enfants rient sur des manèges habilement bricolés ; à droite, des dizaines de tables et de parasols invitent les citadins à faire une pause ; en face, de l'autre côté de la baie, le port et ses énormes quais de béton et de fer barrent l'horizon. J'explore aussi le vieux centre et ses allées boueuses ; des maisons coloniales défraîchies se cahent derrière des flamboyants écarlates et des jacarandas mauves. C'est par ici, au détour d'une ruelle, que j'aime venir flâner autour des joueurs de pétanque, sur la merveilleuse place Bien-Aimée. Très vaste, elle est abritée par une vingtaine de ficus religiosa gigantesques de plusieurs siècles. Des branches tombent une kyrielle de lianes entremêlées qui deviennent racines, sous lesquelles les énormes troncs disparaissent. L'endroit, magique, est propice à la contemplation.




Ainsi, j'ai la chance d'avoir pu découvrir, en partie, un pays enchanteur révélant une incroyable mosaïque de contrées aux couleurs chatoyantes, ainsi qu'un peuple particulièrement attachant. La joie de vivre et la chaleur des malgaches, malgré la précarité, est une précieuse leçon de vie. Et puis cette pause imprévue, en fin de parcours, me fût profitable : elle me permet de voguer à nouveau sur l'océan Indien en pleine forme, et empli d'une profonde sérénité.




Quatre îles, deux mondes





NB : les images ne sont pas les miennes.

Après une halte quelque peu laborieuse à Dar es Salaam, je me remets dans le bon sens de la marche et je reprends finalement la route. Route que j'emprunte bien peu en fait, lors de ma traversée du canal du Mozambique via les îles de l'archipel des Comores, puisqu'elle s'accomplie dans les airs, pour des vols d'une durée ridicule, et surtout sur la mer, à bord d'embarcations aussi variées que mes rencontres au fil de l'eau.



Vu du ciel, quelques gros cailloux pointus émergent de l'infini bleu. Soumises à un climat tropical humide, évidemment sous influence océanique, ces quatre petites îles volcaniques au relief tourmenté sont couvertes d'une végétation exubérante.

D'abord peuplées par des bantous, originaires des côtes africaines, les îles de la lune sont conquises par des arabes du golfe Persique à partir du IXe siècle, qui vont peu à peu islamiser la classe dirigeante. Au XVIe siècle, l'arrivée massive des chirazis, en provenance de Perse, conduit à l'institution de sultanats, qui restent le système politique en vigueur jusqu'à la colonisation. Pendant ce temps, les îles servent d'escales aux explorateurs européens et aux pirates, alors que les Sakalavas, de Madagascar, y effectuent régulièrement des rafles d'esclaves. Privées d'un pouvoir centralisé, les Comores deviennent un protectorat français à la suite d'accords et de batailles, puis une colonie en 1892. Lors de l'indépendance de 1975, Mayotte, à l'Est, reste française suite à un référendum. Mais sur les trois îles les plus occidentales, les coups d'états succèdent aux velléités indépendantistes. En 2001, l'Union des Comores, état fédéral laissant une large autonomie à chacun des territoires, est instaurée. Mais aujourd'hui encore, Grande Comore, qui centralise le pouvoir, éprouve les pires difficultés à maintenir l'unité.

La société comorienne, très codifiée, est donc un métissage de racines africaines et de culture arabe, mâtiné d'influences malgaches et françaises. Elle fonctionne en vase clos pour la plus grande part des autochtones, sous-éduqués alors que les élites restent très liées à l'ancien colonisateur ; ils sont nombreux à posséder la double nationalité et à envoyer les enfants étudier dans l'Hexagone. Le clientélisme est monnaie courante, sans parler de la corruption. Les comoriens parlent le shikomor, issu du swahili, et l'Islam occupe une place prépondérante. Les gens sont souriants et serviables, et l'hospitalité reste une tradition très concrète, malgré la précarité généralisée.

En effet, la situation économique évolue dans une crise permanente : la plupart des 800 000 citoyens sont démunis et ruraux, vivant d'agriculture vivrière et de pêche. D'ailleurs, la suffisance alimentaire est loin d'être assurée. Les autres secteurs, tel l'industrie ou le tourisme, sont quasi inexistants, et presque tout les produits doivent être importés, impliquant des tarifs élevés. Les pénuries alimentaires et pétrolières sont récurrentes, ces dernières entraînant le rationnement de l'électricité et nuisant fortement au transport, routier ou marin. La diaspora, aussi nombreuse que la population locale, reste très solidaire et subvient de manière prépondérante aux besoins de ses compatriotes. Mais étant donné le contexte politique, on est en droit de se demander comment le pays peut sortir de l'impasse.



Ainsi, j'atterris sur l'île de Grande Comore, la plus vaste de l'archipel, environ soixante kilomètres par vingt, où vivent près de 400 000 personnes. C'est aussi la plus élevée puisque le volcan Karthala, toujours actif, culmine à 2360 mètres. A l'aéroport, le taxi veut m'imposer le prix touriste : je préfère marcher les dix kilomètres jusqu'à Moroni. Après une heure au milieu d'une épaisse verdure et de pierres noires acérées, une forte pluie tiède se met à tomber. Une voiture pleine à craquer s'arrête à ma hauteur, et le chauffeur insiste pour m'emmener ; c'est bien la première fois qu'un taxi me conduit gracieusement. Je me serre donc à l'arrière, et comme je suis contrarié par les prix des logements, le jeune homme assis à l'avant se propose de m'héberger.

Kota, est un jeune homme bientôt trentenaire, petit mais très musclé, employé à l'aéroport. Je l'accompagne dans sa banlieue populaire où sont éparpillées, sous les arbres, de petites bicoques de tôle cabossée le long d'un chemin rocailleux. La sienne est un peu plus large et surtout toute neuve : le métal scintille. En me montrant son quartier, mon hôte profite d'avoir un camarade blanc pour rouler des mécaniques. Il n'est pas bien perspicace, mais il est attentionné. Avec son accent très prononcé, il m'avoue avoir trois passions : la prière, la danse et les filles.

Avec lui, ou avec son voisin Elamine, autrement plus instruit, je sillonne l'ensemble de la capitale, peuplée de quelque 50 000 habitants. Le long du littoral, la blancheur de la Mosquée du Vendredi se reflète dans le plan d'eau du port aux boutres ; tout autour s'étend le dédale grisâtre de la vieille médina étriquée. Vaguement rénovée à grand coup de béton et désertée par les commerces, elle est aujourd'hui un peu triste. Dans le centre-ville, plus récent, excepté deux ou trois banques élégantes, les bâtiments et les boutiques sont dénués de caractère. Visiblement, l'urbanisme n'est pas une priorité. Néanmoins, installé sur une terrasse avec Kota, je me délecte d'un vrai café bien serré et de viennoiseries savoureuses. Autour de nous, les hommes portent des vêtements ordinaires, même si certains arborent encore un élégant boubou blanc ainsi que le kofia, le bonnet
cylindrique, brodé de fils d'or. Du côté du marché, les dames ont le visage recouvert d'une étrange crème jaunâtre, censée protéger du soleil et éclaircir la peau. Elles sont souvent vêtues de pagnes bigarrés et voilées du chiromani, grand foulard rouge et blanc, symbole de la femme comorienne. Une petite fille vend des fruits et des cacahuètes sur une caisse, des vieux jouent aux dominos à l'ombre d'un manguier. Plus loin, de minuscules cases entassées les unes contre les autres longent l'épaisse forêt tropicale qui grimpe sur le flanc de la montagne. En hauteur, à l'écart de l'agitation, de belles demeures coloniales se cachent dans de grands jardins débordant de fleurs.

Le soir, la ville est plongée dans l'obscurité ; c'est à la lueur d'une lampe de poche que Kota et moi allons dîner, sur le trottoir, une gamelle de poulet frit et de fruits à pain. A sa manière, il m'éclaire sur les coutumes singulières de son peuple. Le grand mariage par exemple, qui coûte une fortune, même en euro, permet aux hommes d'accéder au rang de notable, Il lui est inaccessible.


 
Après trois jours dans l'humble capitale, je vogue vers Mohéli, l'île la plus sauvage ; occupée par 40 000 âmes, c'est aussi la plus réduite, seulement quarante kilomètres d'Est en Ouest. Pieds nus et pantalon retroussé, je monte dans une simple barque avec une dizaine d'autres. La mer est étonnamment calme, ce qui n'est pas le cas du ciel, qui déverse sur nous des trombes d'eau en un instant. Tandis que le gros roc vert foncé apparaît progressivement à travers les nuages, j'examine les poissons volants planant au dessus des vagues. Et je dialogue avec Ben-Omar, discret jeune homme de dix-neuf ans. Issu d'une famille de notable, il m'explique être le DJ attitré de l'unique boîte de nuit ; il m'invite spontanément chez lui.

Nous accostons sur une plage originelle de sable brun, puis nous atteignons Fomboni, bourgade de quelques milliers d'habitants. Entre les cases de pêcheurs en feuilles de palmiers et celles de terre des paysans, quelques habitations en dur longent l'unique rue. La maison familiale est de celles-là, rustique mais spacieuse. La maman de Ben-Omar, retraitée, habite seule le rez-de-chaussée. A l'étage, sa grande sœur m'accueille à bras ouverts, puis elle m'installe dans la meilleure chambre avant de me servir un copieux repas. Asmina, corpulente femme de trente-six ans au rire communicatif, veille avec bienveillance sur un foyer bien rempli. Greffière au modeste tribunal, elle élève ses deux jeunes garçons turbulents sans leur papa, déjà parti. Farouk et Fahad, respectivement quatre et trois ans, m'acceptent instantanément. Assad, un cousin de seize ans, râle après cette petite fille de huit ans à peine, adoptée car ses parents miséreux ne peuvent l'assumer. Elle est un peu jeune pour s'acquitter correctement des tâches ménagères, mais elle attendrit Asmina qui refuse de la renvoyer. Dans un coin, silencieuse, une très jeune femme s'occupe maladroitement de son bébé. Ben-Omar en est le père accidentel, mais il refuse obstinément d'y prêter la moindre attention. Asmina les recueille toutes les deux pour éviter la honte sur sa vieille mère. Pendant les quatre jours que je passe dans cette chaleureuse atmosphère, j'amuse souvent une ribambelle de neveux, nièces ou voisins bruyants. Et j'apprends la vie d'ici auprès des innombrables frères, sœurs ou oncles de passage, tous ravis de discuter avec l'étranger. En fin d'après-midi, j'apprécie d'aller m'asseoir seul sur le ponton qui surplombe l'océan, l'endroit parfait pour regarder s'écouler la vie paisible des gens de Fomboni. Les enfants barbotent, les plus grands jouent au foot. En retrait, les femmes se racontent les nouveaux potins, et au loin, sur leur pirogue, les pêcheurs remontent les filets. Le jour décline, les roussettes de Livingstone, des chauve-souris géantes, sont de sortie.

Un après-midi, j'entraîne Ben-Omar sur le terrain de basket. Sous les cocotiers aussi, on enfile les paniers. Le suivant, je le motive pour grimper sur cette crête verdoyante qui barre l'horizon, six-cent mètres au dessus de nos têtes. A ma grande surprise, il ne l'a jamais fait ; qu'à cela ne tienne, je passe devant. Nous partons tout droit à travers les cases et les champs, et sur un sentier abrupte, nous nous enfonçons dans la superbe forêt, plantée entre autres de hauts palmiers, de grands manguiers biscornus ou d'arbres à pain majestueux. Plus haut et bien plus tard, la pente se durcit encore, jusqu'à devenir presque vertical. sur la fin, il faut s'agripper aux branches et se frayer un chemin dans une broussaille inextricable. Enfin au sommet, mon acolyte escalade un cocotier et me jette trois énormes noix vertes. Nous dégustons notre délicieux goûter assis dans l'herbe, sous le vent, en silence. Pour la première fois, l'enfant du pays observe son petit monde vu d'en haut.



Suite à deux faux départs, car les bateaux manquent de carburants, je tourne en rond sur le quai du port, impatient de voguer vers Anjouan, l'île au relief le plus accidenté, et la plus densément peuplé avec environ 350 000 habitants. Les dockers déchargent des sacs de ciment d'un petit cargo rouillé, sous une chaleur caniculaire et dans un nuage de poussière. Là, je sympathise avec un compatriote qui attend lui aussi le départ : nous échangeons nos expériences de voyageurs. Pendant la traversée, il me convie à séjourner chez lui.

Olivier est un expatrié de vingt-sept ans, chargé par son entreprise de travaux publics de diriger les travaux d'une route. Il s'avère également être un guitariste habile et un peintre talentueux. Comme sa petite amie malgache a du mal à s'adapter à la société anjouanaise, il occupe seul une magnifique villa blottie dans un jardin tropical soigné, à l'écart de Mutsamudu, la capitale. D'ailleurs, il éprouve lui aussi des difficultés à composer avec les us et coutumes locaux : ses ouvriers sont en grève, ils réclament pas moins de quatre-vingt pourcents d'augmentation. Et alors que mon compère est séquestré plusieurs heures dans son bureau, je me prélasse dans le luxe de son palace. Vautré dans le canapé douillet, devant l'écran large, la bonne m'apporte le déjeuner.

Puisque Olivier est empêtré dans d'interminables réunions syndicales, Je sympathise avec son amie Zeitoun, qui est aux petits soins pour moi. Arabe née aux Comores et revenant d'une brillante carrière à Paris, elle me raconte, avec un impressionnant débit de paroles, que son grand-père yéménite est venu faire fortune ici. Elle m'invite à manger un excellent repas traditionnel et m'emmène découvrir la ville de son enfance. Nichée dans une minuscule plaine enclavée entre océan et montagne, cette cité crasseuse habitée par plus de 30 000 personnes emplit toute la zone constructible. Pierres volcaniques ou béton attaqué par l'humidité, le noir domine. Le long des ruelles, de vilaines bâtisses neuves jouxtent d'anciennes demeures en ruine. La gestion des déchets est simple : on les jette par dessus le muret qui borde le rivage. Sur les hauteurs, l'ancien palais du Sultan s'écroule, mais il a pourtant récemment reçu une couche de peinture blanche. Dans le labyrinthe de la médina, Zeitoun me présente à la moitié de la ville, elle me décrit les coutumes religieuses devant la mosquée ou les subtilités de diverses cérémonies sur la place centrale. Elle devient mélancolique quand nous arrivons devant la très grande maison de son grand-père. Malgré une position centrale, elle est dans un état de délabrement avancé. De petites boutiques occupent encore le rez-de-chaussée, mais l'étage, sans toit, est envahi par la végétation.

Le lendemain, son cousin Mohamed nous conduit sur la côte Sud, jusqu'au village de Moya. Pendant la longue route sinueuse, je m'extasie devant la nature extravagante qui défile. L'épais manteau vert semble s'écouler dans l'océan. Sur une terrasse ombragée, nous dévorons des langoustes fraîches ; en contrebas, la mer est grosse. De hautes gerbes blanches jaillissent quand les vagues s'écrasent contre les rochers sombres. Le soir, nous retrouvons Olivier chez lui. Comme ses problèmes s'arrangent, il nous arrose de whisky écossais et de vin millésimé. Guilleret, j'en profite pour le remercier de son accueil quatre étoiles.



Quatre jours après mon arrivée, je m'apprête déjà à quitter Anjouan pour Mayotte, ma dernière escale sur l'archipel. Zeitoun, adorable, vient me saluer et m'apporte même de quoi grignoter. Cette fois, je vogue sur une vedette neuve réservée au transport de passagers, celle-là même qui raccompagne les nombreux clandestins comoriens cherchant à immigrer vers ce petit bout d'Occident. Lors du débarquement, les passagers sont parqués derrière des grilles selon leur nationalité. Les douaniers mal embouchés, noirs ou blancs, fouillent les bagages de fond en comble. Après vingt-neuf pays, c'est bien la première fois que ça m'arrive. Pas de doute, malgré la latitude, je suis de retour au pays.

Mayotte est la plus ancienne des îles de la lune. Il en résulte un relief de faible altitude très vallonné. Même si une quarantaine d'îlots de toutes tailles composent ce département d'outre-mer, les 270 000 résidents se repartissent sur Petite Terre, qui rassemble notamment les installations militaires et l'aéroport, et surtout sur Grande Terre, quarante kilomètres du Nord au Sud. Depuis son acquisition par l'Empire en 1841, Mayotte est restée sous la coupe de la France. Ainsi, la culture locale ancestrale se dilue peu à peu dans la civilisation dominante. Les paysages sont semblables à ceux des îles précédentes, et les mahorais ressemblent évidemment aux autres comoriens ; ces messieurs jouent au dominos en tapant aussi fort sur la table, ces dames ont toujours les jouent peinturlurées de crème dorée. Mais la qualité des infrastructures et l'organisation administrative sont assurément métropolitaines.

En accostant à Mamoudzou, le chef-lieu, je comprends que je suis ici dans un autre monde. Tout est parfaitement agencé et minutieusement nettoyé. Devant la marina où mouillent quelques voiliers, le front de mer inclut un vaste marché couvert et un bel office de tourisme. Sur une longue promenade, on peut se désaltérer sur la terrasse de cafés bien tenus. La rue principale est un billard où roulent des voitures de ce siècle, les trottoirs sont propres, les vitrines des boutiques joliment décorées, les bâtiments administratifs soignés. Le soir, chaque recoin est éclairé. Et les moyens ont permis d'urbaniser les pentes. Ainsi, sur les collines, des escaliers bétonnés forment un dédale de ruelles escarpées. Les prix sont également plus en phase avec ceux pratiqués chez moi : pour une chambre d'hôte sommaire, loin du centre, je dois débourser trente euros. Mais en questionnant un commerçant, je m'en dégote une autre, un peu moins chère, dans une maison gigantesque, au sommet d'une butte. Outre une salle de bains luxueuse, je bénéficie d'un salon spacieux encadré par une immense baie vitrée. De là-haut, j'ai une vue imprenable sur le quartier, niché dans un vallon, ainsi que le lagon bleu clair et ses îlots vert foncé.

Seul, pour une fois, je réalise de longues marches à travers le centre-ville ou les quartiers résidentielles ; d'un côté, certains natifs habitent des cahutes simplistes ; d'un autre, certains métropolitains vivent dans des pavillons confortables. Je ne me prive pas non plus d'explorer la splendide forêt préservée toute proche. Mais j'emploie surtout les trois premiers jours à trouver une place sur un cargo, en partance pour Madagascar. En stop, en barge, à pied ; du centre-ville au port de marchandise en passant par les bureaux de la police des frontières, je parviens à convaincre le commandant d'un navire malgache, celui de la capitainerie, l'armateur et l'affréteur. Les gradés de la police se renvoient la balle, moi en l'occurrence, jusqu'à ce qu'une blonde mal aimable m'annonce que j'ai théoriquement le droit de prendre ce navire, mais qu'en pratique, c'est impossible ; vive la France. Après lui avoir poliment précisé que le port de l'uniforme ne dispense pas de la politesse, je me résigne à acheter un billet d'avion coûteux.

Avant de conclure ma semaine mahoraise, afin de me réconforter, je me permets un baptême de plongée sous-marine dans l'un des lagons les plus fameux de la planète. Ceinturant intégralement l'île à quelques milles des côtes, le récif corallien abrite une faune et une flore exceptionnelles. J'ai déjà pu contempler, ailleurs, la vie aquatique avec palmes et tuba, mais enfiler une bouteille d'oxygène et évoluer librement dans cette autre monde n'a plus rien à voir. Dans un premier temps, je suis les recommandations, par signes, de l'expérimenté moniteur ; je m'efforce de respirer calmement et j'essaie de stabiliser ma nage entre deux eaux. Une fois à l'aise, je prends la mesure des merveilles qui m'entourent. Dans l'eau clair, je me faufile au milieu d'extravagants coraux de plusieurs mètres, une indescriptible explosion de formes et de couleurs. Bien sûr, des poissons bariolés de toutes les tailles foisonnent ; ici, une raie camouflées sur le fond, là de gros mérous immobiles, des myriades de demoiselles bleues, des murènes léopard, des poissons papillons, globes ou chirurgiens, des poissons diables, anges ou clowns, des tortues, des crustacés, des coquillages, des étoiles de mer... Glissant lentement dans ce décor extraordinaire, comme envoûté, j'oublie mon guide et j'en viens à comprendre l'ivresse des profondeurs.

Bongo Dar es Salaam





Bongo, ça signifie "cerveau" en swahili. C'est comme ça que les habitants de Dar es Salam, "la maison de la paix" en arabe, surnomment affectueusement leur cité, soulignant ainsi à quel point il faut être vigilant quand on emprunte ses rues. Ici, tout le monde court après la même chose, le billet rouge de dix mille. Accueilli par deux garçons des rues adorables, je ne réalise pas vraiment que je suis usé par trois mois de route depuis mon départ de chez mon frère. Je vais pourtant m'en rendre compte à mes dépends, puisque du fait de mon relâchement et d'une invraisemblable déveine, j'encaisse une avalanche de coups tordus, aussi coûteux que blessants.




Comme je n'ai pas pu prendre le boutre de mes rêves naïfs pour les Comores au départ de Zanzibar, me voilà de retour à Dar es Salam pour dénicher une place sur un cargo, autrement moins poétique. J'ai déjà arpenté cette immense métropole deux semaines plus tôt. Comme si mon séjour à Stone Town n'avait duré qu'un instant, j'y retrouve immédiatement mes repères : même quartier, même hôtel, même chambre. Grâce à diverses sources concordantes, je déniche facilement Monsieur Comores, un agent de voyage qui officie dans un minuscule bureau près du port. Un caboteur est sur le point de jeter l'encre avant de reprendre le large pour Moroni. Frank connaît le capitaine, dans une semaine tout au plus, je navigue à nouveau sur le canal du Mozambique. Au point où j'en suis, je ne suis plus à ça près, et d'ailleurs, j'ai du travail. Suite à deux journées studieuses en solitaire, je retombe sur Kevin et Noah, deux gars attachants croisés lors de ma première venue. Sur le capot d'une voiture, ils m'avaient exposé leurs peintures, nous avions conclu une petite affaire d'ordre végétal. Pendant que nous sirotons une Tusker bien fraîche, nous faisons plus ample connaissance. Le courant passe bien, ils en viennent à me proposer de loger chez eux. Je reste sur mes gardes, mais comme la confiance et la curiosité sont deux principes fondateurs de mon épopée, j'accepte.

Ils m'emmènent alors chez eux via trois dala-dala, les transports en commun : forcément pleins à craquer, ce sont des cars fatigués dans lesquels subsistent encore des kanji japonais. A une dizaine de kilomètres, dans une banlieue aux airs de village sans fin, mes deux compères partagent une humble maison grise au toit de tôle, semblable à toutes les autres alentour. Le séjour étriqué est rempli d'une table noyée sous un monceau de papiers, d'une table basse, d'une télé qui ne fonctionne plus et d'une chaîne hi-fi qui grésille. Seif, le frère de Noah en visite, dors dans le canapé râpé, tandis que les souris circulent librement. La chambre, à peine plus grande, est entièrement occupée par un lit king size sur lequel on tient facilement à trois. Des barreaux et des grillages font office de fenêtres, la douche et les toilettes sont de simples latrines en parpaings, dans un coin de la cour, ouverte sur la seule voie goudronnée du coin. Bien sûr il faut aller chercher l'eau au puits, à quelques ruelles ensablées, mais le vrai problème, c'est l'électricité. Parfois elle clignote, très souvent elle coupe de longues heures. Sachant que l'obscurité tombe dès dix-huit heures, si l'installation solaire sommaire ne marche pas, on s'éclaire à la bougie. Heureusement, mon enceinte miniature à piles égaie nos bavardages nocturnes. Une nuit, alors qu'un orage violent éclate, un fracas tonitruant nous fait bondir. Le matin venu, nous observons, navrés, la famille voisine faisant ses valises. Le toit de leur maison, arraché par le vent, n'est plus qu'un amas de ferraille dans la cour.

Dans un premier temps, j'occupe mes journées à battre le pavé avec mes nouveaux camarades. Certains immeubles du centre-ville sont de vieux blocs gris massifs, d'inspiration soviétique, d'autres flambant neufs sont des tours élancées, enveloppées de vitres bleutées. Partout, des chantiers d'envergure transforment la cité. Sur les trottoirs envahis d'étals bricolés, nous nous faufilons parmi les passants en costume et les mendiants en haillons. Malgré l'affluence et l'effervescence, il y règne une atmosphère assez joyeuse ; je m'y sens comme un tilapia dans l'eau. Puisque Kevin et Noah parlent bien anglais, appris sur le tas, ils arpentent sans relâche les artères principales en pistant les mzungu, les blancs. En tant que peintres habiles, ils essaient d'écouler leurs oeuvres, ou encore les babioles d'autres artisans du trottoir, voire de l'herbe ou n'importe quel service. Il leur arrive même de vendre un peu d'amour aux étrangères en goguette. Souvent, nous nous postons avec des collègues exposant des bijoux sous un arbre. Derrière, il y a un hôtel de touristes qui, pour la plupart, ne daignent même pas tourner la tête malgré la grande politesse dont les gars font preuve. En face, une famille de masaï a quitté sa brousse pour vendre des cigarettes sur un tour en bois, devant une bâtisse en ruine. Après d'incalculables allées-retours, autant de rendez-vous manqués et d'argumentaires plein d'éloquence, nous nous reposons parfois avec d'autres copains, qui installent chaque matin un petit stand sur un grand boulevard, a l'ombre d'immenses tours jumelles en cours de finition. Et puis il faut rentrer, quelquefois avec un bon billet en poche. Les embouteillages sont à la hauteur de la densité de la population. Dans les dala-dala, les places assises sont chères.

C'est ainsi que je m'aperçois que mes acolytes sont des jeunes hommes travailleurs et honnêtes. Noah, presque trente ans, grand et mince, coiffé de fines tresses, est un peu timide et rêveur. Placide, il arbore constamment un sourire franc et espère que l'une de ses conquêtes voudra l'emporter dans son pays. Kevin, un peu plus jeune, petit et costaud, est plus nerveux et bavard. Il campe un parfait commercial. Malin, il attend sans trop y croire le gros coup, celui qui lui permettra de retourner s'occuper de sa mère, restée seule dans une lointaine campagne.




Pendant ce temps, Frank, qui me chante chaque matin son refrain de bateau qui attend sa cargaison de vaches et de moutons, commence sérieusement à m'agacer. Mais comme nous somme samedi soir, j'approuve la proposition de mes camarades d'aller se divertir dans un cabaret en plein air, coincé entre deux hauts buildings. Sur la piste, au rythme saccadé des musiciens, ils s'en donnent à coeur joie. Quant à moi, je m'amuse vissé sur ma chaise, bavardant à gauche ou à droite, tout en gardant un oeil sur les jolies filles. Et comme par hasard, celle que je regarde plus que les autres vient s'asseoir à mes côtés. Malicieux sourire, yeux en amande, coupe afro assumée et silhouette galbée, Farida est une jeune étudiante naturelle et spontanée. Malgré son anglais hésitant, elle est plutôt directe, et comme je le suis aussi, l'affaire est vite entendue. Au milieu de la nuit, nous nous échappons dans un lodge, établissement qui offre une batterie de chambres dans un jardin clôturé. Dans l'intimité, je comprends que je ne m'étais pas trompé sur cette fille ; c'est un festival.

Nous ne sortons pas beaucoup pendant les trois jours qui suivent, si ce n'est pour nous restaurer dans ce quartier périphérique gentiment animé. Une après-midi tout de même, mademoiselle, qui cherche à gagner ma confiance, tient à m'emmener chez elle. Dans une grande maison vétuste, je rencontre sa maman, ses soeurs, une vieille et une kyrielle de gamins. Malgré une évidente pauvreté, je fais bonne figure, on me sert un plat typique, Farida est aux anges. Pourtant, une fois revenus dans notre nid, je dois sécher ses larmes quand elle me raconte que jadis, la famille vivait heureuse. Puis son père l'a quittée pour une autre et tout a basculé. Quoi qu'il en soit, mon attente est beaucoup plus supportable auprès d'elle. Un matin, alors que je dois sortir, mon amante est brûlante, avec tous les symptômes de la crise de palu. Je lui donne une aspirine et lui souffle que si elle ne va pas mieux à mon retour, je la conduirai à l'hôpital. Inquiet, je reviens deux ou trois heures plus tard, mais la malade s'est envolée, emportant avec elle mon argent et mon appareil-photo. Je tombe de si haut que j'en ai le vertige. C'est ce qui s'appelle se faire bien...

J'appelle Noah à la rescousse mais il n'y a rien à faire, si ce n'est de retourner chez lui. Dès le lendemain, décidé à ne pas perdre la face sans rien tenter, j'entreprends de retrouver la maison de ma petite voleuse. Je n'ai aucune idée d'où elle se trouve, nous avions pris deux dala-dala et un touk-touk pour nous y rendre. Mais je me rappelle parfaitement d'une image : une belle villa toute proche et l'océan dans le prolongement de la rue. Mon plan est simple : partir du centre-ville vers le Nord parallèlement à la plage, jusqu'à reconnaître cet endroit précis ; chercher une maison au hasard dans une ville de quatre millions d'habitants, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Pourtant, après une très longue marche et contre toute attente, je stoppe enfin devant la fameuse villa. Plus loin, je reconnais cet énorme baobab qui empiète la chaussée, et enfin, la maison. C'est déjà une petite victoire, mais après cinq ou six heures à cogiter sous un soleil de plomb, je n'en veux même plus à Farida ; la tentation était trop grande. Avec mes trois mots de swahili et ses trois mots d'anglais, j'explique à sa maman scandalisée la raison de ma venue. Elle ne l'a pas revue, mais promet de tout arranger dès qu'elle aura de ses nouvelles. Borné, je me repointe le jour suivant et je me plante dans la cour. Après plusieurs heures encore, je suis à deux doigts de renoncer quand, dans l'enfilade de la porte d'entrée, le couturier d'à côté me fait discrètement signe d'approcher. Il me chuchote que la coquine est là, dissimulée dans une chambre au fond de la cour. Et en effet, je l'entrevois par une étroite ouverture. Mon sang ne fait qu'un tour, comme elle ne répond pas à mes appels, je défonce la porte déjà bancale. Je la trouve gisante sur un lit, encore souffrante, c'est une certitude. N'ayant pas le courage de l'accabler, je préfère tenter de l'amadouer. La maman comprend que je ne lui veux aucun mal en me voyant lui tenir la main. Puisque Farida délire, gémissant des histoires farfelues, je consens à la veiller pour la nuit. On nous sert le diner et on nous prépare une chambre. Au matin, alors qu'elle va déjà beaucoup mieux, je hausse le ton, mais elle persiste dans ses mensonges. Cette fois, j'en ai ras la casquette, je feins d'aller faire une course et je file au commissariat le plus proche. Mais l'administration tanzanienne est archaïque et je ne reviens escorté par deux agents que deux heures après, dans un taxi qu'il me faut moi-même payer. Evidemment, la belle s'est fait la belle. Maintenant que j'ai fait le maximum, je peux sauter dans le premier avion pour Moroni. J'oublie cette fille, mes quelque cent trente euros, et mon appareil photo tout neuf. A ce propos, puisque j'ai perdu le précédent au pied du Kili à peine trois semaines plus tôt, je décrète que les photos, c'est terminé jusqu'à nouvel ordre.




En attendant, je ne mets plus les pieds en ville et me remets de mes émotions dans la quiétude de la maison de mes précieux amis. Je m'habitue au quartier, des milliers de petites bicoques bâties sur la sable, dissimulées sous un épais manteau d'arbres fruitiers. Comme tout le monde, je vais au puits, ce qui fait bien rire les enfants, je lave mon linge dans un seau, je vais chez le barbier ou au cybercafé. Quelquefois, avec Seif, le frère cadet de Noah, nous allons voir un match de foot sous une grange, avec des dizaines d'autres, dans une ambiance survoltée. Je devise aussi fréquemment avec lui. Tête de gangster et accent à couper à la machette, il est déçu de ne pas avoir pu étudier plus longtemps et mon atlas de poche à l'appui, il se passionne pour mes leçons de géographie en général et par l'itinéraire de mon voyage en particulier. Voyageur lui aussi, il connaît bien la partie australe du continent pour l'avoir traversée à maintes reprises, se rendant en clandestin en Afrique du Sud, l'eldorado dans la sous-région. Désormais en règle et installé là-bas, tenant une modique boutique d'accessoires auto, il revient superviser les travaux de la maison qu'il fait construire sur le terrain acheté lors de son précédent retour. Seif ne perd pas son temps ; il a fait la meilleure école de commerce du pays : coaxer dans un dala-dala, se faufilant dans la masse compacte des usagers, les encaissant chaque jour par centaines. Et puis dans la soirée, l'animation revient en même temps que Kevin et Noah. Et même s'ils rentrent souvent bredouilles, ils n'en perdent pas pour autant leur bonne humeur. Je les aide modestement en payant régulièrement le petit déjeuner, chapatis et thé au gingembre, ou le diner, omelette frites ou bol de riz en sauce. Une fois, Kevin n'en revient pas d'avoir pris trois repas dans la même journée.

Mais alors que je m'apprête à les quitter, j'ai besoin de changer une grosse liasse de shillings contre des dollars. Plein centre, j'examine les pancartes des agents de change, quand un vieux bonhomme rondouillard m'aborde pour m'offrir un taux légèrement meilleur. J'entends souvent qu'il ne faut pas changer d'argent dans la rue, mais j'en ai vu d'autres : généralement, aux frontières, il n'y a pas d'autres solutions. Et puis ce gentil monsieur, poli et jovial, ne ferait pas de mal à une mouche tsé-tsé. Sous une arcade, nous conversons gentiment en attendant son collègue. Puis il me remet mes trois cents dollars, que je recompte deux fois ; il a même l'élégance de me saluer en français. Plus loin, je rejoins Kevin, en pause dans un parc, qui m'avoue n'avoir jamais vu de gros billet vert. Stupeur : mes trois cents dollars n'en sont plus que vingt-neuf. Le vieux pirate m'a fait un tour de magie. J'ai beau retourner sur place immédiatement et les jours suivants, je ne le reverrai jamais. J'encaisse donc de plein fouet un second cas d'école. Comme le plafond de retrait hebdomadaire de ma carte est atteint, je repars m'enterrer au village en attendant le début de la semaine.

C'est à ce moment que Besta, un vieil ami de Kevin, du Malawi, vient lui aussi loger parmi nous. Chétif, l'oeil vif et le verbe assuré, il se joint sans peine à nos parties de rigolade. Dorénavant, Noah dort sur la moquette du salon, ses longues jambes coincées sous la table basse. Heureusement, mes compagnons me permettent de relativiser ; mes soucis sont bien futiles comparés à l'âpreté de leur vie.

Un soir, vers vingt-deux heures, alors que j'attends seul que les uns ou les autres ne rentrent, c'est Besta qui se pointe le premier. Il m'apprend qu'il a revu une connaissance, qui officiait jadis dans la rue de mon escroc. Il a le bras long et a entendu parler de l'intrigue. Sceptique, je saute néanmoins dans mes baskets et nous filons en ville. Dans un bar sombre, il me présente un homme élégant et aimable, et il m'emprunte les vingt-neuf dollars pour appuyer son exposé. Dans la foulée, il demande aussi le portable du barman et sors téléphoner. Incroyable, Il ne reviendra jamais, me laissant sans le sou et aux prises avec le barman furieux. Déconfit, je suis dans l'obligation de laisser à ce dernier mon passeport en caution. Maintenant, le coup du faux frère : je commence à croire que toute la ville m'en veut et que ma bonne étoile a cesser de briller. Plus tard, à la maison, je relate ma nouvelle péripétie aux gars effarés. Le bandit, prétextant devoir se changer, a également emporté un de mes t-shirts, les chaussures de Noah, ainsi que mon fidèle lecteur mp3, qui me suit depuis le début. Il avait tout prémédité. Kevin est scandalisé par la traîtrise de son vieux camarade et ne compte pas en rester là.

Dès le lendemain, après deux ou trois coups de fil, il retrouve la piste de Besta dans un bar de banlieue. Une fois devant l'établissement, je passe devant et le surprends attablé devant son verre, déjà à moitié ivre malgré l'heure matinale. Sans me préoccuper de l'entourage, je m'approche et lui assène une bonne gifle, histoire de le dessaouler. Un masaï très costaud s'interpose avec un anglais parfait, Noah saisie notre crapule et l'envoie valdinguer sur le sol. Avec Kevin, ils le traînent ensuite à l'extérieur, tandis que je calme l'assistance. Dehors, Besta se débat en vociférant. Très vite, des dizaines des badauds nous encerclent, et comprenant la situation, ils commencent à prendre à partie notre captif. Nous déguerpissons avant qu'il ne se fasse lyncher par la foule. De retour dans le centre-ville, où Kevin et Noah sont chez eux, les explications avec leurs collègues vont bon train. Comme le traître s'enfonce dans ses boniments, l'un d'eux lui inflige une sévère correction. C'est à ce moment qu'un gros pick-up de la police s'arrête à notre hauteur. Sans même descendre, deux agents musculeux se saisissent du coupable et m'invitent à monter aussi ; direction le commissariat central. Bien sûr, l'attente et la rédaction, à la main, de ma déposition n'en finissent pas.

Et les deux jours suivants, je constate avec consternation l'extrême nonchalance de mon inspecteur. Entre les heures à observer la vie très tranquille du grand bureau où officient une demi-douzaine d'officiers, et les infinies palabres en swahili dans le bar, avec cet idiot qui garde mon passeport en otage, j'en viens même à me demander si le pauvre bougre mérite bien ce qui va lui arriver, à savoir passer plusieurs semaines derrière les barreaux. Le problème n'est pas tant ce qu'il a dérobé, mais la manière scandaleuse dont il a agi. Et puis ce n'est pas moi qui l'ai emmené ici, il s'y est mis tout seul.




Mes papiers enfin en poche, je termine mon séjour à Dar es Salam, lessivé. J'espérais ne rester que quelques jours, mais cette rocambolesque illustration de la loi des séries aura stoppé ma course folle un mois entier, une éternité pour mon planning serré. Ces histoires malheureuses me coûtent aussi pas moins de cinq cents euros, mais elles sont surtout de grandes leçons d'humilité. Désormais, une indicible fissure fend mon armure de grand voyageur orgueilleux. Un doute s'installe, le premier depuis mon départ de Sologne, faisant enfin éclater au grand jour une évidence : je suis en retard et mes comptes sont dans le rouge. Je ne suis plus très loin de la Réunion : là-bas, je devrai aviser. Mais en attendant, la route continue.