bulletin calédonien #7



Mercredi 20 novembre 2013 - 1132e jour
 


Dans la vallée de Koé, puisque Phil donne des surnoms à tout le monde, on m’appelle le plus souvent Voyageur. Après de longs mois d’interruption, je porte désormais fièrement le sobriquet alors que je me suis remis en mouvement. Alors que le grand saut est imminent et que mes préparatifs sont presque finalisés, je poursuis gaiement ma tournée calédonienne, en alternant de jolies promenades rythmées avec des périodes de quiétude réconfortantes au sein de mon foyer d’adoption.



Les amis de mes amis sont mes amis, et entre les apéros et les barbecues, les parties de pétanque ou de poker, je suis maintenant familier de la fine équipe qui évolue autour de Phil et Violette. C’est notamment le cas de Tony, métropolitain de 25 ans, de sa femme Vic et de leur garçon de 3 ans, ainsi que du jeune Florian, fraîchement débarqué chez eux. Quand ils me proposent de les accompagner dans le Nord, pour passer le week-end chez un copain qui habite au bord de la plage, je saute sur l’occasion.

Dès 4h du matin, puisque que nous avons quand même près de 500 km à parcourir, nous quittons la zone urbanisée autour de Nouméa, qui concentre les trois quarts de la population de l’archipel : pendant des heures, nous sillonnons ainsi toutes les plaines de la côte Ouest, tandis que s’égrènent les petits villages à tendance caldoche. En pénétrant sur l’extrême pointe Nord de Grande Terre, l’asphalte laisse place à une piste en terre qui serpente parmi les montagnes basses teintées de rose du bout de la Chaîne. Nous débarquons finalement chez ce bon Charly, la quarantaine, un métro solitaire qui s’est bâti son propre paradis dans un coin perdu du littoral. Au pied d’une colline blonde, dans un vaste jardin soigneusement entretenu, les cocotiers abritent sa chaumière, heureux mélange d’architecture traditionnelle et de confort moderne. A deux pas, une avancée rocheuse sépare deux longues courbes de sable blanc baignées par les eaux translucides du lagon ; On peut même y patauger dans un bosquet de mangrove.
 





Forcément, nous abrégeons les présentations pour nous précipiter dans les vaguelettes tièdes du Pacifique. Outre les soirées à papoter au coin du feu, la thématique du séjour est sportive, surtout pour moi qui double les doses : tantôt une séance de natation au milieu des coraux et des poissons, tantôt un footing sur le sable, une session de rameur en kayak, ou encore de réjouissantes parties de badminton et de volley.



Ce dimanche, mes jeunes camarades ne sont absolument pas pressés de quitter ce décor de carte postale, mais moi, ma destination du jour est incertaine ; peu de chance en effet que j’atteigne les villages reculés que je vise quelques 200 km plus loin. Ainsi, en début d’après-midi, ils m’abandonnent à l’unique carrefour de Koumac alors que je pars sac au dos sur la route transversale, en quelque sorte la frontière d’avec cet autre pays : Kanaky.



Quand on fait du stop de ce côté, la question n’est pas de savoir si la prochaine voiture s’arrêtera, car elle vous prendra à coup sûr, mais à quel moment elle passera, tant le trafic est aléatoire. Divers autochtones, toujours jovials, me conduisent pourtant les uns après les autres, jusqu’à ce dernier métis, la canette de bière au volant. A la tombée de la nuit, nous trinquons en franchissant le bac de la Ouaième, l’endroit le plus spectaculaire, du moins le plus radical, de Nouvelle-Calédonie ; classé en tant que réserve, je ne pourrai malheureusement pas crapahuter sur son plus haut sommet, l’impressionnant Mont Panié et ses 1630 m, dont les flancs vertigineux parsemés de nombreuses cascades dégringolent dans l’océan. Pendant ce temps, mon chauffeur défend haut et fort la cause indépendantiste, malgré ses yeux bleus hérités de son colon de grand-père ; il est ravi de m’entendre dire que tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. Vue l’heure tardive, il m’offre tout naturellement le gîte et le couvert dans sa grande maison de Hienghène, l’un des bourgs les plus importants de la côte Est.














Le lendemain matin, en ouvrant la lucarne des combles où j’ai dormi, je me frotte les yeux devant la fameuse « poule couveuse », singulière et massive formation de calcaire noir trônant dans la baie. Puis je quitte mon hôte pour aller à la rencontre du suivant. Je quitte le rivage pour m’engouffrer dans la profonde et mystérieuse vallée de Hienghène. Dans ce long défilé, étroit et sinueux, le climat humide permet une magnifique végétation foisonnante. J’ai voulu venir ici pour la beauté supposée des lieux bien sûr, mais aussi car l’endroit est emblématique de la culture kanak, que je n’ai encore fait qu’effleurer dans la pratique. Historiquement, c’est l’épicentre des troubles violents des années 80 et le foyer de l’indépendantisme politique ; aujourd’hui encore, les habitants de la vallée ont conservé un mode de vie typiquement mélanésien.



En arrivant à Tendo, Tnedo dans le dialecte local, je vois bien la pancarte « accueil en tribu », mais je veux d’abord  tenter ma chance auprès d’un contact que l’on m’a confié. Je déambule donc sur l’unique piste de ce village enchanteur, accroché à flanc de montagne et noyé dans la nature, avant de tomber sur Albert. Cet homme gaillard de 45 ans environ est plutôt timide, mais il consent à me laisser planter la tente dans son jardin. Occupé par ailleurs, il m’invite à lui donner un coup de main pour ranger du bois chez un voisin. A 4 ou 5, l’affaire est vite pliée : c’est la pause, et tandis que je ne comprends rien à la conversation, on commence déjà à boire et à fumer. Sur le chemin, j’observe le caractère hétéroclite de l’architecture locale. Dans les petits jardins fleuris s’entassent des habitations de plusieurs époques successives : cases rondes végétales, maisonnettes piètrement maçonnées ou simples chalets en bois. C’est aussi le cas chez Albert qui, avant de s’absenter, me demande cette fois de déplacer un gros tas de parpaings récemment livrés avec l’aide de deux adolescents. Vue la quantité, je me retrousse les manches, mais ici, on travaille toujours ensemble : comme une dizaine de gars vaillants vient nous prêter main forte, la tâche est encore accomplie en un éclair. Bien sûr, après l’effort le réconfort ; comme le colporteur, ou marchand ambulant, klaxonne pour signaler son passage, j’en profite pour m’acquitter d’un gros pack de bières ; tournée générale. Sylvio, visiblement le plus vieux, me taquine un peu, mais suite à ma répartie, il me gratifie d’un large sourire édenté. Rieur encore, il m’avoue sans gêne avoir séjournée plusieurs années à l’asile. Je m’intègre aisément au groupe et à partir de cet instant, je suis complètement pris en charge, comme un membre de cette grande famille. Le soir, nous sommes ensuite une bonne vingtaine à festoyer gaiement au son du reggae, chez Sylvio qui est resté célibataire. C’est cette nuit-là, sous sa direction attentive, que je tire mon tout premier coup de fusil, un 22 long rifle, qu’il célèbre avec son cri de guerre tonitruant.







Le  lendemain, je me réveille en fait dans la case familiale, Albert ayant envoyé sa fille chez une tante. Puis la journée s’écoule très paisiblement, même si nous effectuons de menus travaux pour la collectivité ; en allant aux champs d’ignames ou de taros, en coupant du bois ou en cueillant des bananes. Même si mon hôte parle peu, d’une voix basse et posée, il est très prévenant et le contact passe bien, tandis que Sylvio et moi nous entendons comme larrons en foire. Mes deux compères me trimbalent ainsi dans toute la tribu, mais dans l’après-midi tout de même, après un bain dans la rivière, je m’évade quelques heures pour prendre de la hauteur, en grimpant un chemin qui se faufile dans une forêt humide superbement préservée. Et après une pétanque avec les jeunes du village, sur la place de l’église, je retrouve mes amis à la maison.







Comme d’habitude, madame nous sert le diner dans la cabane de bambou qui abrite la cuisine, avant de disparaître. Nous restons longuement attablés tous les trois, sagement, du fait de la pénurie d’herbe et d’alcool. Là, j’ai le privilège de participer à un échange d’une richesse inouïe. Albert, comme moi bien plus loquace en petit comité, c’est l’horticulteur de la tribu : l’un des rares à gagner de l’argent sur place puisque, dans sa petite serre, il fait méticuleusement pousser tout un tas de plantes revendues plus tard pour le reboisement. La fibre écologique, il sensibilise ses pairs sur la préservation des espèces rares ou le fléau des feux de brousse. De par ses cheveux blancs et ses actes, il est devenu un grand frère respecté. Quant à Sylvio, le vieux fou, il n’est en fait pas si vieux, et pas si fou. 40 ans à peine alors qu’il en fait 15 de plus, il sait faire preuve, entre deux éclats de rire plein de malice, de sérieux et même de clairvoyance. Et même si ça n’est que par bribes, il se révèle cultivé dans de nombreux domaines. Lui excelle en tant que chasseur de cerf. L’océan s’étend juste derrière la crête, mais ils ne pêchent rien d’autre que des crevettes de rivière : ces gars-là sont des montagnards.




J’excite aussi leur curiosité quand nous évoquons mes voyages, et même si j’ai grand peine à leur expliquer les motivations qui me poussent à avancer, de si loin, depuis si longtemps, ils s’intéressent particulièrement aux habitudes des gens simples, comme eux, d’Afrique par exemple auxquels je les compare régulièrement.

Et puis ils me content la parole des anciens : Sylvio, sourire en coin, se demande si sa grand-mère disait vrai quand elle affirmait que la partie la plus savoureuse du corps humain était le mollet ; Albert s’empresse alors de préciser que ces pratiques étaient réservées à des rites guerriers. Il ajoute aussi que juste avant l’arrivée des colons, une organisation sociétale, au-delà des oppositions tribales, commençait à émerger ; elle fut tuée dans l’œuf. En effet, c’est peu dire que le processus fut bouleversé, puisqu’en 50 ans, à la fin du 19e siècle, après les spoliations initiales, c’est la moitié de la population indigène au moins qui périt, par les maladies, la faim ou les armes. A leur niveau, sans se préoccuper tant que ça de la coutume, mes amis tentent de ranimer le mode de vie de leurs ancêtres.

Je ne me peux pas m’empêcher de dévier sur le thème délicat des Evènements, quand, dans les années 80, les tensions latentes se transformèrent en échauffourées répétées. Dans les deux camps, les assassinats se multiplièrent, bientôt suivis d’un sévère couvre-feu. A cette époque, Sylvio n’était encore qu’un enfant, mais Albert, lycéen à Nouméa, se souvient de l’escalade : la montée de la tension, de la défiance, jusqu’à une grosse bagarre entre étudiants noirs et surveillants blancs. A partir de ce moment, il ne remettra plus les pieds ni à l’école, ni dans la capitale, chaque communauté restant chacune dans son coin, dans l’angoisse. La conclusion dramatique de cette période intervient en 1988, entre les deux tours de l’élection présidentielle française. Un groupe d’insurgés tue 4 gendarmes avant d’emmener toute la garnison au fond de la grotte d’Ouvéa. La prise d’otage provoque évidemment la colère de l’Etat, qui ordonne l’élimination des rebelles. Les accords de Nouméa qui en découlent sont toujours en phase d’application actuellement : transférant toujours plus d’autonomie au gouvernement local, ils devraient probablement aboutir, dans les prochaines années, à l’indépendance.

On ne parle pas de politique le jour d’après, puisque nous partons de bon matin pour remplir le congélateur. Pour la partie de chasse, par superstition surtout, mes deux compères me confient un vieux fusil de calibre 12. D’accord, mais déchargé s’il vous plaît ; ma grande joie, c’est simplement de gambader dans la nature avec mes guides. Nous remontons donc la route sinueuse en construction, qui rejoindra directement la côte Ouest, puis arrivés tout au bout cette superbe vallée, nous basculons dans les montagnes. Chacun prend son poste en surveillant le maquis, tandis que le jeune Adrien coupe par un sommet avec ses chiens afin de rabattre le gibier. L’essai est infructueux, alors après la pause casse-croûte, nous nous enfonçons sur les hauteurs dans les bois de niaoulis, nous nous faufilons dans les forêts bien plus denses des creux, nous franchissons des torrents rafraîchissants. Soudain, un gros mâle dévale la crête d’en face. Les tirs n’atteignent pas la cible, trop éloignée, et Sylvio disparaît aussitôt en cavalant derrière la bête ; peine perdue, nous rentrons à la nuit tombée, épuisés et bredouilles.



















Il me semble que je pourrais vivre ici pendant des mois, mais je ne souhaite pas plus longtemps bénéficier de la chaleureuse hospitalité de mes hôtes, ni d’ailleurs, sachant que ma présence ne passe pas inaperçue, chambouler le fragile équilibre de la tribu. Après les adieux d’usage, comblé par cette belle expérience, je m’en retourne vers le versant des blancs. Mais à peine parti, je dois déjà accepter l’invitation à déjeuner du premier conducteur à me ramasser sur le bord de la chaussée, un kanak rasta : dans sa modeste case en tôle du bord de mer, il me régale de poisson, de bière et d’herbe. Et en me redéposant sur le chemin, il me garantit que chez son peuple, comme j’ai pu une nouvelle fois le constater, si tu montres du respect, alors on te donne tout. Le principal problème, c’est l’ignorance : dans la voiture, le couple de touristes métropolitains qui me ramène à l’Ouest déplore de voir une bande de gamins marcher pieds nus, sans même daigner répondre à leur salut. On est en droit de se demander qui sont vraiment les sauvages.

bulletin calédonien #6


Jeudi 31 octobre 2013 - 1112e jour
 

 
Mon odyssée est aussi une course d’endurance : sur la route, je voyage vite et longtemps. Aussi, j’ai grand besoin de reprendre régulièrement mon souffle en stoppant ma trajectoire un bon moment. A Dakar, à Port-Gentil ou à la Réunion, j’ai pu profiter de conditions d’accueil inespérées, et casser un temps mon rythme effréné. Pourtant, à chaque fois, j’éprouve d’inévitables difficultés à relancer la machine. Mon arrêt en Nouvelle-Calédonie, où j’ai convenablement rempli les caisses, s’avère être le plus long jusqu’alors. Et entre le déclic que représente la prise de décision et le départ effectif, un travail de fond s’impose : réactivation de la motivation en sommeil, préparation minutieuse de l’itinéraire. Bien entendu, une pression certaine pèse sur mes épaules, mais au point où j’en suis du tour de ma planète, je parviens à mieux la maitriser. Après tout, je ne suis plus à quelques semaines près. Ainsi, je laisse sereinement les choses se mettre en place : je ne reprendrai pas la route avant de me sentir complètement prêt. Et avant ça, je considère être sur le Caillou depuis trop longtemps pour ne pas l’explorer ; à ma façon.




Cette fois, c’est la rentrée. J’arrête mes activités professionnelles et je me remets dans le sens de la marche. Pour refermer définitivement la parenthèse, Philippe et moi devons retourner sur notre chantier de Bourail pour quelque finition. En suivant, il me propose de l’accompagner chez des amis de la côte Est, celle des kanak. J’attends de m’y rendre depuis trop longtemps, je ne me fais donc pas prier. Et comme j’ai des fourmis dans les jambes, j’enchainerai par trois jours de marche en autonomie, le long de la mystérieuse Côte oubliée ; là où personne ne va.


 
Ainsi, après une petite journée à Bourail, Philippe et moi quittons l’Ouest des broussards, pour nous faufiler à travers la chaîne centrale, sur une route sinueuse. De l’autre côté, bien plus humide et au relief nettement plus marqué, j’observe avec attention les pentes couvertes de forêts tropicales avant de traverser Canala, qu’on nomma un jour Napoléonville, aujourd’hui bourg typique de l’Est : les habitations étant dispersées dans la nature environnante, je m’étonne de n’y trouver qu’un grand gymnase flambant neuf, les bâtiments d’une école surdimensionnée et une simple superette.
Un peu plus loin sur les hauteurs, nous retrouvons nos hôtes, parmi les très rares blancs à vivre par ici : Marie, documentaliste au collège, et son compagnon Philippe, retraité récemment débarqué, forment un couple enthousiaste, cultivé et ouvert sur le monde. Leur maison, au sommet d’une colline, est sympathique, mais surtout, la vue sur la profonde baie de Canala en contrebas, engoncée entre les montagnes qui descendent à pic dans l’océan, est sublime. Naturellement, je plante ma tente au meilleur endroit pour contempler ce décor irréel. Puis nous consacrons les jours suivants à nous promener dans les environs.













Nous effectuons d’abord une belle randonnée sur des sentiers escarpés, le long d’une rivière ponctuée de cascades impressionnantes, tout en gambadant dans les sous-bois tropicaux ; voilà une belle mise en jambe. Dans une vallée voisine, nous remontons aussi les rives d’une autre rivière cristalline, plus paisible, enveloppées d’une végétation dense qui dissimule parfois de modestes habitations bricolées. Nous nous baignons tantôt dans un vaste bassin naturel encerclé de hautes roches, tantôt dans les sources d’eau chaude d’une station thermale en ruine, jadis utilisée par les colons. Enfin, alors que mon acolyte nous a quittés, Marie et Philippe, très prévenants, m’offre de m’avancer sur la route en me conduisant à une plage qu’ils affectionnent.
 





Contrairement à ce que certains habitants de Nouméa avancent sans rien savoir, Marie me confirme qu’elle rencontre peu de problèmes raciaux. Pourtant, alors que nous roulons à 80 km/h à un endroit connu pour abriter des gens vindicatifs, une pierre fait soudainement voler en éclat la vitre arrière à côté de moi. L’effet de surprise passée, nous sommes tous trois plus déçus qu’effrayés. Heureusement personne n’était assis là, l’incident est clos ; même si je serais bien allé réclamer des explications. Nous franchissons donc le col de Petchécara via une étroite piste accidentée, avant de glisser vers le littoral, bordé au plus près par des montagnes verdoyantes ou des falaises rocheuses. Je remercie là mes amis puis je pars seul vers le Sud, sac au dos, sur cette route qui ne va nulle part, à la rencontre des kanaks.

 


A pied ou en stop, les tribus s’égrènent, comme autant de hameaux enfouis sous la végétation, étalés sur une bande large de moins de 100 m entre mer et montagne. En début d’après-midi, j’atteins la fin de la piste, un autre bout du monde. A Petit Borendy, une cinquantaine d’âmes vivent à l’ancienne, de la pêche et du jardin, buvant l’eau de source et avec pour seule énergie une poignée de panneaux solaires. Outre les maisons inégales, en dur, en tôle ou en végétaux, on remarque la chapelle catholique sommaire, ainsi que la maison commune, complétée par de grands préaux.
Et visiblement, c’est là que c’est regroupée toute la tribu, et même plus encore : on m’apprend que c’est jour de mariage. D’abord intimidé et respectueux, je n’ose pas me diriger vers les hommes, une cinquantaine au moins, assis autour de longues tables de banquet. Je préfère m’esquiver du côté des cuisines, avec les femmes : je refuse poliment à manger mais on m’apporte quand même une belle assiette de poisson et manioc. Je m’installe donc dans un coin, le plus discrètement possible, tout en examinant du coin de l’œil cette scène inespérée. Peu après, comme je demande si je dois « faire la coutume » à un homme rondouillard, la quarantaine, grosse barbe et longue dreadlocks, il me prend en charge.
Devant l’assemblée, Il me présente à Johannes, le plus âgé sinon le chef. Mon guide m’indique ensuite de déposer devant lui mon don, un manou (étoffe) et du tabac, puis il m’invite à prononcer un discours, la parole étant primordiale dans la tradition kanak. Je bafouille donc quelques mots et le vieux ramasse mon cadeau : me voilà officiellement accepté. Je m’assieds donc parmi les anciens ; en me servant du vin, on m’explique qu’on célèbre là le premier rassemblement, le marié et les siens venant demander la main de sa promise chez elle. Dans quelques semaines, ce sera au clan de la mariée de l’accompagner dans sa nouvelle tribu. L’ambiance s’échauffe alors, quelques-uns sortent les guitares et poussent la chansonnette, provoquant l’hilarité générale. Soit, je ne comprends rien à la langue xârâcùù, une parmi les 39 langues et dialectes de l’archipel, mais les rires de cette sacrée galerie de portraits sont communicatifs. Puis des gars de la table des jeunes m’invitent à les rejoindre. Qu’ils adhèrent à la mouvance rasta ou non, sous la table, les pétards défilent aussi vite que les bouteilles au-dessus. Parfois, un vieux se lève pour prendre la parole : soudain tout le monde se tait et l’écoute religieusement en baissant le regard, avant que les festivités ne reprennent de plus belle. Je capte alors l’intérêt de mes voisins en sortant mon meilleur atout, voyageur au long cours ; les questions fusent. Mais je n’ai pas l’habitude de boire, alors à la tombée de la nuit, à moitié ivre, je salue deux mamies radieuses avant de me soustraire de la fête.
Plus loin, au calme sous les étoiles et les palmiers, les bavardages s’éternisent avec trois de mes copains du jour. Un mariage pour ma première escapade en Kanaky : je me le répète souvent mais aujourd’hui encore, j’ai une chance extraordinaire.









Au petit jour, en admirant depuis ma tente le lever du soleil sur l’océan, je suis déjà fort excité par la perspective de trottiner pendant 70 km et trois jours, au fil de ce rivage totalement préservé. Grâce aux conseils prodigués par Philippe, mon collègue grand randonneur, j’ai pu étudier en détail le parcours de cette Côte oubliée. C’est en fait pas moins d’un cinquième du territoire, par ailleurs très peu peuplé hors de Nouméa, qui est complétement désert : ni village ni tribu, ni route ni chemin, juste une petite base minière perdue dans la chaîne ; un merveilleux terrain de jeu pour se dérouiller les jambes. Hormis le poids de mon sac, alourdi par plusieurs kilos de nourriture, la seule difficulté réside dans le passage de quelques grosses rivières : au cas où le détour en amont serait trop compliqué, je compte emballer mon paquetage dans un sac plastique et traverser à la nage. Mais les locaux me mettent en garde contre la présence de requins, attirés par les eaux poissonneuses des estuaires.
Alors puisqu’une partie des convives doit rentrer en bateau vers le Sud, je finis par accepter la proposition d’une bande de jeunes de m’avancer un peu. Je ne sais pas quelle distance ils m’épargnent, certainement plus que prévu, mais à bord, l’ambiance est encore festive. Si bien que lorsque mes amis me débarquent au fond d’une crique, je suis clairement enivré, autant par l’herbe et le vin que par la sensation d’être seul au monde. Mais je ne suis pas là pour rigoler, alors je reprends mes esprits avant d’attaquer à bon train.






Evidemment, le décor est superbe : à ma droite, l’infini Pacifique et son camaïeu de bleu, et à ma gauche, au pied des montagnes, une explosion végétale : pléthore de cocotiers de toutes tailles, profusion de larges pandanus, et quelques palétuviers démesurées. Et moi au milieu, qui fraye mon chemin d’une baie à l’autre sur de minces plages de sable blanc ou noir, jusqu’aux caps rocheux que je dois parfois escalader, ou encore, à marée haute, carrément les pieds dans l’eau sur le plateau corallien, avec les poissons-clowns et les crabes qui déguerpissent à mon passage. Avant la nuit, je m’étonne de rencontrer deux femmes et leurs enfants qui barbotent dans les vagues : la piste est proche, la jonction est déjà faite.


Je suis presque frustré d’en avoir terminé si vite, tandis que je franchi une dernière rivière de l’eau jusqu’à la taille. Sur l’autre rive, un pêcheur refuse que je campe sur place et insiste pour je plante ma tente chez lui. Vu le piètre état de sa case et celui de son tacot en ruine, cet homme est dans une situation précaire, ce qui ne l’empêche pas, avant de disparaître toute la soirée, de m’offrir trois ou quatre poissons. J’utilise donc sa pauvre cuisine extérieure pour les vider et les griller sur le feu, en bon campeur que je suis devenu.




Tout ça est bien joli, mais j’ai encore le plein de vivres et du jus plein les pattes. Alors en analysant ma carte, j’examine le chemin du GR qui serpente dans la région. Au départ du Parc de la Rivière Bleue jusqu’à mon camping des rives de la Dumbéa, je devrais en avoir pour deux jours ; vendu. L’aimable chauffeur qui m’y conduit à la bonne idée de stopper sur une corniche qui domine l’immense lac de barrage de Yaté avant de me déposer sur la large piste.
Oui mais voilà, je ne peux pas m’empêcher de sortir des sentiers battus : après 500 m à peine, plus ou moins consciemment, je crois déchiffrer une bifurcation sur une pancarte. Et un quart d’heure plus tard, je suis déjà en train de m’enfoncer dans l’épais maquis, encore une fois. Le maquis minier calédonien se caractérise par une flore insolite, adaptée à la latérite sèche et bourrée de métaux ; c’est au milieu d’un bon millier d’espèces endémiques drôlement coriaces, hautes herbes, fougères, buissons ou arbustes, que je bataille. Après plusieurs heures dans cet enchevêtrement végétal, j’émerge au sommet d’une crête. De là-haut, j’interprète le terrain comme vu d’une photo satellite : je vais me payer cette grande vallée jusqu’aux sommets opposés, plein Nord. Ainsi, du matin au soir durant deux jours, sans jamais croiser personne, de collines en vallons, de forêts sèches en ruisseaux, j’avance péniblement mais avec détermination dans ce singulier paysage. L’obstacle le plus délicat est probablement cette zone humide entre deux cours d’eau, à côté de laquelle j’ai installé mon campement : pour sortir de là, je dois me faufiler dans la broussaille qui me dépasse allégrement en hauteur, tellement fournie que je ne touche même pas terre. Finalement, au-dessus de la mêlée, un nouveau paysage accidenté s’ouvre devant moi mais j’en ai assez : je dévale gaiement la pente jusqu’au bitume afin de rentrer en stop.








L’aventure ne se termine pourtant pas tout à fait là. Puisque les touristes qui me transportent descendent en ville, je rends visite à mon pote Phil, cuistot dans un établissement couru de la capitale. Nouméa la blanche, Nouméa la bourgeoise : pour mon retour à la civilisation, le contraste est frappant. Comme c’est l’heure de la débauche, mon copain et moi sirotons une bonne bière avant d’embarquer pour l’un des nombreux îlots au large, où ses amis organisent une rave party. Finalement, après avoir suffisamment apprécié le spectacle de cette jeunesse dorée, surtout les filles qui se trémoussent en bikini, je vais prendre un repos bien mérité, pendant deux petits jours.

 
 

Trop content d’être enfin lancé, je ne laisse pas refroidir la machine et repars en expédition dans la foulée. Ce bon Philippe, qui connaît le pays comme sa poche, m’a promis de longue date de m’emmener découvrir sa région préférée : le Grand Sud.
Ainsi, à bord de son vieux land Rover et sur les riffs de Dire Straits, nous parcourons la zone en long, en large et en travers ; sur les routes, les chemins et même hors-piste. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle le coin le Grand Rouge, ou encore la planète Mars ; avec le baromètre au beau fixe, les contrastes, déjà éclatants ailleurs, sont sublimés. Par ici, le climat est plus sec, même si on voit parfois des parcelles étriquées de forêt tropicale, la végétation, toujours plus spécifique, se fait plus rare, laissant paraître de larges portions de latérite nue ; rouge, ocre, orangée.













A l’extrême pointe Sud, la Chaîne disparaît progressivement dans les bleus étincelants du lagon. De là, nous prenons de la hauteur en escaladant la paroi rocheuse de la haute cascade de Wadiana, jusqu’à apercevoir l’île des Pins à l’horizon. Plus loin dans les terres, secoués par une mauvaise piste, nous constatons l’ampleur de la zone d’exploitation de la nouvelle mine du plateau de Goro ; tout est rasé sur des kilomètres par des bulldozers énormes, et au fond, les installations sont colossales. Une usine ultramoderne, flanquée d’une vraie petite ville et même d’un port dédié : pas moins de 4000 personnes venues des quatre coins du Monde s’appliquent à extraire le précieux nickel. Heureusement, la nature reste préservée dans la vaste Plaine des Lacs, haut lieu de la biodiversité, comme dans celle du creek Pernod, rivière d’un curieux vert laiteux.

 
 
 
De retour sur la côte tortueuse, nous descendons ensuite vers la baie de Prony et le village du même nom. Désormais reconverti en lieu de villégiature, l’administration y avait édifié un bagne dès 1873. Ces bâtisses de pierre sont désormais enfouies sous la végétation luxuriante, les racines géantes des banians étreignant les ruines.


Puis le 4x4 nous hisse sur le relief, en surplomb de cette baie sublime, où nous contemplons silencieusement la fin du jour embraser le panorama. Pour finir, nous filons dans la réserve des Chutes de la Madeleine, où la flore atteint un taux d’endémisme record de 95%. Poussant parmi de lourds morceaux de fer brut, j’admire du lichen blanc délicat, moult espèces d’orchidées multicolores, ainsi que cette poignée de « bois bouchon », conifères miniatures à la silhouette de baobab, vieux de plusieurs siècles et qui n’existent qu’à cet endroit précis de la planète. C’est là que Philippe nous obtient un gîte confortable pour la nuit, gratuitement, alors que d’autres payent pour camper. Ainsi, avant de crapahuter seul une journée de plus dans les environs, je partage une énième soirée avec mon vieil ami, d’une aide précieuse depuis mon arrivée. En sirotant du vin devant le feu, comme souvent, nous débattons de tout, partageons nos expériences de voyage. Surtout, nous nous soutenons mutuellement dans nos quêtes similaires ; lequel d’entre nous partira le premier du Caillou ? Les paris sont lancés.
 





Désormais c’est certain, j’ai remis le contact, et même passé la première. Pendant cette brève période, sensationnelle, j’ai retrouvé l’essence de mon voyage, la Terre et les hommes : gambader partout sur la première, au contact des seconds. Maintenant je dois repartir et boucler la boucle, mais indubitablement, je ne suis pas encore prêt. Alors, dans mon chalet des Khogis, je mets les bouchées doubles. Entre une leçon d’espagnol et une session d’exercices physiques, je dégrossi l’itinéraire à suivre, plus ou moins une année entière sur deux continents, Océanie et Amérique.

Par ailleurs, l’autre Phil souhaite que je finisse mon séjour calédonien chez lui ; alors avant de déménager pour la dernière fois, je donne un dernier coup de main aux copains ; à Philippe, occupé par quelque menu chantier, et à Christophe, dans une situation toujours aussi fragile, en l’aidant encore à aménager le camion dans lequel il vit.

Alors je m’en retourne dans la vallée de Koé, dans cette petite famille que je connais bien désormais. Phil, qui m’avoue parfois envier mon parcours, est un garçon généreux dans tous les sens du terme, entier, franc et bon vivant. Mais il s’échine pour remettre le foyer à flot après l’arrêt de son snack, sachant qu’il doit en plus travailler pour trois depuis la naissance de son bébé. Lors de ses rares moments de détente, je m’efforce de lui redonner le sourire, lui démontrant que les choses ne sont pas si noires. A la vérité, il s’en sort même admirablement bien. Je passe donc le plus clair de mon temps avec Violette, que la maternité a certainement transformée, extrêmement douce et gentille, et une maman très attentionnée ; avec bébé Janis aussi, déjà sept mois, qui pousse à vue d’œil. Je joue le chaperon avec grand plaisir, stupéfait devant sa vitesse d’apprentissage. D’une certaine manière, cette petite fille qui grandit si vite est mon calendrier : à chaque centimètre qu’elle prend, à chaque nouvel acquis, mon départ se rapproche.

 
En outre, confortablement installé sur mon bureau au fond du jardin, à l’ombre des bosquets d'heliconia tout fleuris, ou dans ma petite roulotte, le logement idoine pour un nomade, je précise le cap. Sur les murs blancs, je placarde des cartes des îles que je vais bientôt explorer, ainsi que celle d’un continent tout entier, massif. Unilatéralement, je m’octroie huit mois pour faire le tour complet de l’Amérique du Sud, ce qui devrait me permettre de faire un petit break ici où là, en fonction des circonstances. Je continue de collecter des informations de toutes sortes, sur chaque pays, et l’itinéraire commence à apparaître naturellement dans ma tête. Surtout, Je m’applique à détailler les trois mois que je vais passer en Océanie ; trois semaines au Vanuatu d’abord, autant aux Fidji ensuite, et pour finir en beauté, plus de 2 mois en Nouvelle Zélande, partout. Je sais d’expérience que ce fabuleux programme est un modèle du genre, et je sens déjà l’excitation monter lorsque que je trace tout ça sur les murs. Dans ma roulotte, la déco est vraiment très réussie.


 
 

En conclusion de ce joli mois d’octobre, le printemps ici, je m’accorde une récréation des plus agréables en prenant le large. Le lagon n’est pas pour rien dans la beauté de la Calédonie, alors la proposition de deux jeunes camarades, Tony et Florian, d’aller barboter autour d’un l’îlot ne se refuse pas. A quelques miles de Nouméa, nous débarquons donc sur le ponton de l’îlot Maître. Les installations de l’hôtel de luxe, même raisonnables, ne m’intéressent guère, et la traversée de cette terre minuscule ne nous prend pas plus de 15 mn. Mais c'est surtout le Pacifique qui vaut le déplacement, avec ces teintes hypnotiques et ces eaux translucides, bordées de sable blanc. Longuement, nous butinons de récif corallien en herbier, sans manquer de faire quelques brasses en compagnie des tortues. Elles me confirment que j’ai déjà entamé ma visite du Continent Eau.

 











 

bulletin calédonien #5


Lundi 30 septembre 2013 - 1081e jour




En vivant le plus simplement possible, je maintiens l’objectif de rentrer un peu d’argent pour financer la suite de mon odyssée, et ce sans faire la même moindre concession sur mon inestimable liberté.

Ainsi, toujours sans montre, sans patron non plus mais avec la complicité d’une poignée de précieux camarades, et toujours sans rien posséder de plus que mon sac à dos, je continue de travailler à un rythme soutenu, en prenant garde de ne pas trop me sédentariser.




Paradoxalement, c’est à ce moment que je plie ma tente : après 4 mois à camper sur les rives de la Dumbéa, sous les pluies de la saison fraîche, le retour du beau temps coïncide avec mon installation dans le petit chalet de Philippe, sur les flancs boisés du massif des Koghis.

En guise de loyer, je devrais simplement entretenir le terrain que j’ai moi-même dégagé ; grâce à mon vieil acolyte, je réduis encore les frais. Ce cher Christophe, qui cherche aussi à économiser le moindre franc, se joint à moi ; malgré une situation délicate, il ne se départit jamais de sa bonne humeur. Il me laisse jouir d’un vrai lit, sous un vrai toit, tandis qu’il dort dans son camion, sur la banquette king-size que je lui ai fabriquée. Le logement est plutôt rudimentaire ; il y a un bien une petite cuisine et une douche, mais l’eau, qui provient d’un forage en amont, est froide ; et sans électricité, nous nous contentons de passer nos soirées à la chandelle. On y trouve aussi deux ou trois araignées monstrueuses que je suis bien incapable de chasser moi-même, mais malgré ça, j’apprécie de pouvoir enfin déballer et ranger mes petites affaires ; de plancher sur le cinquième continent, au calme et bien installé sur le bureau ; de m’offrir des séances de cinéma nocturnes, au chaud sous une couverture douillette ; bref, le plaisir simple de se sentir chez soi, ou presque.

Mais la plus belle pièce des lieux, ce sont certainement les toilettes, trônant fièrement sur la terrasse et enfouies sous un improbable manteau végétal luxuriant. La terrasse justement, est un endroit merveilleux, suspendu à 4 ou 5m de haut, au niveau de la canopée de ce magnifique jardin tropical. Là, à l’ombre des tulipiers du Gabon tout fleuris d’orange, des immenses palmes des arbres du voyageur de Madagascar, des hauts pins colonnaires endémiques, et autres flamboyants ou cocotiers, je profite de ce cadre inspirant pour faire le point. Je garde le cap, et la forme, mes leçons d’espagnol avancent, comme mon itinéraire sud-américain, parallèlement à celui du Pacifique. A l’arrêt depuis un bon moment, je lutte pour ne pas trop laisser les habitudes légitimes du sédentaire s’immiscer dans mon esprit. Je suis de passage, comme toujours, et le moment de lâcher les chevaux, encore, approche.












Puis entre deux chantiers, je sors de cette brève quiétude pour m’accorder une distraction bruyante. En France, Phil, mon copain marseillais, accompagné de sa Violette, a écumé comme moi nombre de raves ; lui-même DJ, il reste à l’affût des rares événements du genre en Calédonie. Et ce week-end justement, en secret, une bonne vieille teuf se prépare ; comme à l’époque, sauf que cette fois l’arrière-plan n’est pas ma forêt solognote, mais un exotique lagon des mers du Sud.

De bon matin, nous prenons donc la route de la côte Ouest que je connais bien désormais ; à bord, un heureux métissage représentatif de la Calédonie d’aujourd’hui, avec mon impétueux chauffeur, métropolitain à moitié arabe, son petit cousin de 15 ans, Emile, né ici, visage pâle aux cheveux longs, et ce bon Dédé, l’un des très rares kanaks que je connaisse, petit et trapu, le teint foncé et les traits mélanésiens, assez comparables aux africains du bassin du Congo. Le site choisi, immanquablement, est fabuleux : loin de toute âme qui vive, au bout d’une presqu’île, une équipe de gais lurons installent un matériel conséquent à l’ombre des niaoulis et face aux eaux turquoise. Après le coup de main réglementaire, je laisse Phil s’affairer avec ses collègues et j’emmène le reste de l’équipe, le blanc et le noir donc, faire le tour du propriétaire. Nous gravissons d’abord la plus proche colline pour admirer la vue, familière mais néanmoins superbe, de ces vastes plaines verdoyantes, cernées d’un côté par ces belles montagnes zébrées de rouge et de l’autre par cet océan aux incroyables nuances de bleu ; et nous concluons la balade par une courte exploration de cette langue de mangrove toute proche.

Avec le coucher du soleil, l’ambiance et le volume montent d’un cran. Dans la soirée, une bonne centaine de fêtards s’agitent sous les spots colorés. Tandis que Phil se laisse emporter par l’allégresse de la fête et qu’Emile dort dans la voiture, Dédé et moi restons plus sages, légèrement en retrait, à trinquer joyeusement et à échanger longuement, au son des basses et sous les étoiles. A bientôt 30 ans, il est un de ces indigènes qui a grandi à Nouméa et qui a assimilé son système occidental. Ce garçon jovial ne fait pas de politique, et il m’aide grandement à faire le lien avec la culture des siens, profondément brouillée par celle des miens.













Après cette réjouissante parenthèse, je retourne au travail avec ardeur. Je boucle d’abord l’agencement de la chambre de Christian, en teintant son fameux dressing, puis en le complétant d’étagères galbées et de plafonniers assortis.

Ensuite, Philippe, mon vieil acolyte, m’emmène sur la même route de l’Ouest, la sono crachant les classiques rock des seventies, en direction du village caldoche de Bourail. Encore une fois fort charitable envers moi, il me propose de partager la recette d’un chantier de rénovation d’une dizaine de jours. La maison en question, bâtie voilà 120 ou 130 ans, est assurément l’une des premières du coin ; un véritable musée. Outre la carriole dans la cour, on y observe toutes sortes de bibelots et mobilier anciens, ainsi que de nombreuses photos de famille noir et blanc, comme autant de témoignage du temps de la colonisation. Après avoir pris nos quartiers dans nos chambres respectives, nous nous retroussons les manches : réparer les fuites du toit n’est qu’une formalité, mais le gros morceau, ce sont les murs de l’ancienne chambre des filles, avec des barreaux aux fenêtres. Nous commençons par ôter le mortier en piteux état, avant de l’enduire à nouveau, à l’ancienne, c’est-à-dire à la chaux. Ni Philippe ni moi n’avons d’expérience dans la maçonnerie, néanmoins, après les inévitables tâtonnements, les travaux avancent à bon train. Pour clore les débats enfin, nous remplaçons le parquet d’origine, qui tombe littéralement en poussière.

Philippe et moi sommes extrêmement indépendants, et avons l’habitude de travailler seul. Je m’efforce donc de m’adapter et de coller à son organisation, en anticipant au mieux et en m’acquittant des tâches ingrates. Comme d’habitude, la cohabitation se passe pour le mieux, même si sur la fin, la fatigue et le stress aidant, j’entends quelque remarque saugrenue sans broncher ; c’est le privilège de l’âge.













De retour au Koghis, après un repos bien mérité, je relance les devis en attente, mais les clients potentiels se désistent. Je prends ça comme un signe et soudain, tout s’accélère dans ma tête : mon cinquième mois sur le Caillou s’achève alors que j’en avais prévu six, il est donc enfin temps de remettre le contact. Et l’échauffement est séduisant : j’attends depuis trop longtemps d’explorer ce pays intrigant, que je ne connais, pour la majeure partie, que par procuration.

bulletin calédonien #4


Samedi 31 août 2013 - 1051e jour



En débarquant ici, je me suis accordé un délai de 6 mois avant de reprendre mon hypothétique itinéraire. Début août, je campe dans la vallée de Koé depuis 3 mois déjà, ce qui signifie que je suis désormais plus proche du départ que de l’arrivée. Les trois quarts de ma vertigineuse épopée sont derrière moi, et la dernière tranche, latine, promet d’être aussi excitante que les précédentes ; à moi de bien négocier la douzaine de semaines qu’il me reste sur le Caillou.  Ainsi, au beau milieu de mon séjour ici, après avoir passé une dizaine de jours oisifs, j’estime qu’il est temps de corriger mon état d’esprit ; assez d’introspection et de relâchement, je réveille mon enthousiasme et ma détermination.



D’abord, je commence à feuilleter un guide complet sur l’Amérique du Sud, que j’ai fait venir de France. Puis, comme je parle maintenant couramment anglais, je débute l’apprentissage de l’espagnol, qui me sera prochainement très utile, via une excellente méthode audio téléchargée sur le web.
Et pour marquer ce renouveau, quoi de mieux qu’un peu de grimpette. Depuis trop longtemps, Philippe et moi, décidément inséparables, toisons cette grosse montagne pyramidale qui domine la vallée de Koé, et qui semble nous narguer : dès le retour du beau temps, nous partons donc à sa conquête. J’ai pu convaincre mon acolyte de suivre mon mode opératoire, en évitant un grand détour en 4x4 pour rejoindre un sentier : puisqu’elle est juste devant nous, je préfère partir tout droit dans le maquis, dans la pente marquée, en traversant la rivière et en suivant cette crête irrégulière. Après être passés à gué, de l’eau jusqu’aux genoux, nous sautons les barrières d’une vaste propriété caldoche. Nous traversons ensuite brièvement un petit bois humide, avant d’attaquer vraiment l’ascension, en nous faufilant dans l’épaisse broussaille ou en escaladant quelque promontoire rocheux. Alors que je laisse mon expérimenté camarade ouvrir le chemin, nous parvenons, trois heures plus tard et sans encombre, jusqu’au sommet du Piditéré, à 870 m d’altitude, sur un dôme à la végétation singulière, dominée de drôles de plantes vertes et d’étonnantes fougères or et argent. Là-haut, nous prenons le temps de casser la croute en contemplant une vue sublime : au Nord et l'Ouest, la chaîne tourmentée ; au Sud, en contrebas, notre belle vallée et au loin, l’agglomération nouméenne ; et loin vers l'Est, le lagon turquoise délimité par l’interminable barrière de corail.
Pour conclure la pause en beauté, j’en roule un dosé pour deux, mais Philippe préfère ne pas fumer. Tant pis pour lui, je le grille tout seul avant d’entamer la descente : elle aurait dû être une simple formalité, mais elle s’avère finalement épique. Ainsi, gai comme un pinson, je passe devant en sautillant dans la nature ; mais 10 mn plus tard, empêtré dans les fougères, je m’aperçois que je file bêtement dans la mauvaise direction. En montagne, hors des sentiers, il faut suivre les crêtes, mais moi, je crois naïvement pouvoir rattraper mon équipier, que j’aperçois parfois à l’horizon, en coupant à travers le relief. Je me retrouve rapidement à batailler parmi un invraisemblable enchevêtrement d’arbustes secs et d’herbes hautes, tantôt en grimpant accroché aux branches, tantôt en descendant des pentes à 70 degrés, néanmoins sans risque, tant j’ai du mal à me frayer un chemin dans le maquis. Après un trop long moment, j’ai les tibias en feu et les bras griffés au sang, si bien que l’histoire ne me fait plus rire. Plus tard, je change de tactique en suivant l’ancienne piste des mineurs, défoncée, en franchissant de béants glissements de terrain rouge vif, ou encore en me faufilant sur les fesses dans le lit de petits ruisseaux. Après plus de trois heures de bagarre, je rejoins enfin le camping, où je dois encore subir les quolibets amplement mérités de Philippe, arrivé depuis belle lurette.










Quelques jours plus tard, lors d’une énième partie de poker, ce bon Christophe, qui a quitté un temps le camp pour un chalet douillet, nous présente un ami qui cherche un bon menuisier. Comme Philippe me confirme le prêt de ses outils, je prends vite rendez-vous chez ce singulier personnage.
Christian, la cinquantaine est un ancien gendarme, et même CRS dans sa jeunesse, qui a pris une retraite anticipé sur le Caillou suite à un grave accident, voilà une quinzaine d’année. Dans la vallée d’à côté, il habite seul dans une maison, soit de taille modeste, mais aménagée avec goût et parfaitement équipé. Devant le mur nu de sa chambre, pendant qu’il m’explique succinctement vouloir un dressing, je retiens trois mots : design, fonctionnel, courbes. On me demande souvent comment je pourrai retourner au travail après un si long voyage, et je réponds toujours la même chose : j’aime mon métier. Alors aussitôt, sous le préau du camping, impatient de voir de quoi je suis encore capable, je conçois longuement des plans précis, mais quelque peu délirants. Ensuite, Philippe, toujours prêt à m’aider, m’emmène faire le tour de ses fournisseurs. Je retourne chez mon client avec un devis chiffré, volontairement très en dessous des prix du marché quant à la main d'oeuvre, pour forcer sa décision. Contre toute attente, alors qu'li m’avoue être d’ordinaire difficile à convaincre, il accepte sans réserve. Me voilà donc face à un beau défi, réaliser un ouvrage en bois d’hévéa, l’arbre à caoutchouc, sur trois pans de mur, avec deux niveaux de rayonnage et penderie, délimités par trois courbes sinueuses de bambou tressé, un matériau souple. Quand le camion livre les 15 plateaux de 60 cm par 360, une demi tonne de ce joli bois blanc, je prends conscience de ma grande ambition, voire de mon inconscience ; et je sais déjà que le délai de 7 jours que j’ai prévu avec beaucoup d’optimisme sera insuffisant. Mais qu’importe l’argent, c’est ici la réalisation de ce beau projet qui m’intéresse. En usant de toutes mes compétences, design, fabrication, pose, et aussi de toute mon énergie, je m’attelle à la tâche. Christian s’intéresse de près aux travaux et me donne la main dès que nécessaire ; il est aussi très pointilleux mais ça tombe bien, je suis moi-même très méticuleux. D’abord, après une foule de mesures et de calculs, je dessine et coupe pas moins de 30 m de courbes, puis avec les moyens du bord, je parviens à poser la première courbe de bambou, logée entre deux rainures, qui habillera le sol. La mis en oeuvre est laborieuse, mais le résultat est impeccable. Ainsi, je passe de longues journées entre la chambre, où je réfléchis pour trouver des solutions, et la terrasse, où je coupe, usine, ponce. Au bout des 7 jours annoncés, je pose à peine les grands plateaux intégrant la courbe intermédiaire. Tant pis pour le délai, je persévère jour après jour, sans me reposer, tout en continuant à travailler le plus soigneusement possible. En outre, quand Philippe ne m’accompagne pas en allant acheter son journal, je suis probablement le seul artisan de Calédonie à me rendre sur mon chantier en stop. Le soir, alors que je rentre fourbu, Philippe a immanquablement préparé le diner, voire un bon feu. C’est surprenant comme les nuits sont fraîches, alors que sur mon chantier, je grille du matin au soir sous un grand soleil. Il n’a pas plu depuis longtemps, cette fois c'est sur, c’est le printemps. Après deux semaines complètes, je pose enfin, au millimètre, le dernier coffre galbé du plafond. Et ce n’est qu’au soir du 16e jour que je pose la dernière étagère. Evidemment, l’opération financière n’est pas très juteuse, mais je suis fier de mon travail, et à voir le sourire de Christian lorsqu’il me remet le chèque, lui aussi est satisfait ; enchanté même.




 











Désormais habitué aux conditions rudimentaires du camping, j’y prends d’abord un repos bien mérité, sans savoir que j’y passe mes dernières nuits. Alors que, pour le remercier, je donne à Philippe un coup de main sur son chantier, suspendu à 6 m du sol pour réparer une fuite sur un toit, il me propose généreusement d’occuper son vieux chalet. Laissé vacant par le locataire, c’est celui-là même qui trône au milieu du terrain que j’ai passé deux mois à défricher. La question ne se pose pas me semble-t-il, c’est dans la logique des choses.