faux départ




Jeudi 8 mai 2014 – 1300e jour


Un mois. Voilà un mois déjà que bien malgré moi, j’ai mis mon épopée entre parenthèse ; moi qui voulais prendre le temps de humer l’atmosphère de Buenos Aires, je suis servi. Pour marquer la transition entre l’Océanie et l’Amérique du Sud, j’avais prévu de rester une dizaine de jours dans la capitale argentine mais mon passage rocambolesque au-dessus du grand Pacifique a stoppé mon élan. Heureusement accueilli à bras ouverts par de nouveaux amis inconnus, d’une gentillesse invraisemblable, j’ai eu tout le temps de relativiser mes petits soucis tout en rongeant mon frein.


Déjà, le trajet qui m’attend entre la Nouvelle-Zélande et l’Argentine est une aberration : en effet, un vol direct étant bizarrement nettement plus coûteux, je me suis rabattu sur une option vraiment tordue. Pendant plus de 48h, je vais alterner entre transpercer les nuages à 1000 km/h et traîner dans les halls austères de six aéroports dans autant de pays différents ; l’Australie, la Malaisie, Fidji et le Chili, entre les deux cités plus haut. Ainsi, j’avais pourtant vérifié l’information, mais au check-in du terminal d’Auckland, on m’explique que je ne peux pas partir sans un billet prouvant que je sortirai d’Argentine. Je dois donc vite acheter un trajet court qui ne me servira pas. Je pars d’abord en quête d’une connexion qui ne fonctionne pas, puis, au guichet de la compagnie aérienne, une dame aussi charmante qu’incompétente veut me vendre une fortune un aller-retour pour Londres. Je perds du temps avec elle, et sa patronne, qui veut fermer l’enregistrement, s’agace. Au dernier moment, elle décide de transférer le problème à ses collègues australiens, et une fois de plus, je dois courir pour monter dans l’avion. A Melbourne, l’escale prévue est brève. J’explique encore la situation et achète un billet en urgence, avec l’ordinateur carrément sur le comptoir. Là encore, je file à toute vitesse dans les couloirs.
Mais dans le Boeing 777, mon soulagement ne dure pas longtemps : dans la panique, j’ai perdu mon portefeuille, qui comprenait entre autres une liasse de dollars et ma carte visa. Je poursuis donc le voyage habité par une colère froide. A Kuala Lumpur, Nadi ou Santiago, j’erre dans les halls climatisés, où le soleil ne se couche jamais, sans un sou en poche pour manger, en fixant les secondes s’égrener sur les pendules d’une dizaine de capitales ; je ne compte plus les fuseaux horaires et je perds toute notion de temps. Dans les airs, je dévore les maigres plateaux repas, en franchissant deux fois l’équateur ainsi que la ligne de changement de date, déroutante. J’arrive finalement à destination, épuisé et complètement désorienté. Et n’ayant même pas de quoi payer le bus, il faut encore que je trouve quelqu’un veuille bien m’emmener en ville.


Penaud, je débarque chez Daniel, la trentaine, et chez sa soeur un peu plus jeune, qui habitent un petit appartement du centre et qui ont une vie sage et tranquille. Lui, qui n’a pas encore trouvé sa voie, a arrêté sa carrière de chimiste pour voyager avant de reprendre des études en philosophie et français, qu’il parle fort bien d’ailleurs. Compréhensif, il m’invite tout naturellement à rester autant que nécessaire, et il a même la bonté de m’avancer un peu d’argent de poche. Sofia, qui est secrétaire, est très gentille mais son anglais est presque aussi mauvais que mon espagnol, alors la communication est limitée quand notre interprète n’est pas dans la pièce. En plus de m’héberger, il faut aussi me nourrir : le menu, qui me convient très bien, est souvent simpliste, pâtes, milanesas ou sandwichs, même si Sofia prend parfois la peine de me mitonner ses empanadas maisons ou sa délicieuse tarte au thon. Et pour le petit-déjeuner, que je prends souvent seul, je fais en sorte de toujours avoir un pot de dulce de leche en réserve. Fréquemment aussi, Maria, la troisième de la fratrie, surgit avec son enthousiasme débordant. Elle vient piailler en famille, avec sa sœur surtout, en nous préparant des crêpes ou en faisant tourner l’incontournable gourde de maté. Avec Daniel, un garçon intelligent est très cultivé, je développe une belle complicité. Quand nous ne regardons pas une série pleine de zombies, nous passons nos soirées à deviser sur divers sujets, le cinéma classique qui le passionne, la philosophie ou les filles, les voyages ou l’Histoire.
Il m’explique d’ailleurs en détail la situation de son pays, qui fut jadis très prospère, mais qui aujourd’hui encore peine à se relever de la crise catastrophique des années 90, qui conclut à la faillite du système bancaire en 2001. A ce moment-là, au milieu d’une grande instabilité politique et sociale, plus de la moitié des 40 millions d’habitants vivaient dans la misère, et même les riches ne l’étaient plus beaucoup. La situation s’améliore péniblement tandis que l’inflation affiche des taux record, 30% pour l’année dernière.


Pendant ce temps, alors que je passe des heures à traîner mollement sur internet, j’essaie de pallier à mon problème. Je mise sur deux solutions gérées par ma chère maman : l’envoi d’une nouvelle carte et un virement sur le compte de Sofia. Mais à cause de la lourdeur administrative de la poste française et de la banque locale, je dois attendre l’une comme l’autre pendant trois longues semaines.
Au début, j’ai le moral en berne. Il y un moment déjà que je me voile la vérité, mais là je dois l’admettre : je suis mentalement usé par ces 1300 jours autour du Globe. Et cet arrêt forcé m’oblige à gamberger. Je réfléchis à la fin du voyage, qui approche inexorablement, et qui implique la question lancinante de mon avenir, encore indéterminé. Mais avant ça, je dois plonger dans un tourbillon titanesque, rien de moins que l’intégralité du continent sud-américain, pendant 8 ou 10 mois, le tout avec un budget très serré. Mais heureusement mes amigos sont adorables, et la place qu’ils me font chez eux est douillette. Peu à peu, je relativise : il ne faudrait quand même pas oublier que j’ai la chance inouïe de vivre mon rêve, et même bien au-delà, et que finalement mes petits soucis sont bien dérisoires.


Et puis dehors, alors que le ciel d’automne affiche grand bleu, s’étend tout de même une mégapole grouillante de 13 ou 14 millions d’habitants. Et pratiquer l’un de mes sports favoris, le city-safari, ça me redonne le sourire. La première chose qui me frappe, c’est le gigantisme. Tout est grand dans cet échiquier sans fin, comme les bâtiments néo-classiques démesurés qui abritent les ministères, ou comme la avenida de Mayo, proclamée la plus large au monde, dominé d’un côté par un obélisque prétentieux et de l’autre par le portrait géant d’Eva Peron. Au début du 20e siècle, après un siècle d’opulence, les administrateurs de la ville ont décidé de raser l’héritage hispanique pour reconstruire sur le modèle de Paris, et en effet, la ressemblance est flagrante. Sur les grands boulevards s’élèvent des immeubles haussmanniens de 10 étages ; les petites rues pavées de San Telmo et ses terrasses de cafés rappellent Montmartre ; jusqu’au métro, qui adopte la même signalétique art-déco, et dans les couloirs, la même faïence. Il y a même un Père Lachaise, vaste cimetière aux mausolées pompeux, où les grandes familles rivalisent jusque dans la mort. Par contre, l’unité n’est pas tant respectée, une vilaine tour venant régulièrement se dresser contre un monument historique. Surtout, nombre de bâtisses splendides sont dans un état déplorable, faute de moyens pour les restaurer. Des dômes rehaussent les toitures, des anges encadrent les fenêtres, tandis qu’au niveau du sol, les façades grises sont couvertes de tags. Aussi, à travers de hautes portes ouvragées, on devine des escaliers en marbre et des lustres éteints, comme le symbole du faste évaporé qui rend Buenos Aires plus fascinante encore.
Dans la cohue des rues défilent toutes sortes de véhicules, de la berline allemande toute neuve à la Renault 12, du gros 4x4 japonais à la vieille Chevrolet des années 60, et même parfois une charrette à cheval. Et sur les trottoirs, à l’ombre des jacarandas ou des platanes, je me fonds dans la masse des passants blancs. Pendant les guerres d’indépendance, les derniers indigènes ayant été exterminés ou chassés, la plupart des porteños, en costume-cravate ou streetwear, descendent d’immigrés espagnols ou italiens. Dans les quartiers plus éloignés, on croise quand même quelques amérindiens venus des pays andins, des commerçants chinois comme partout, et quelques vendeurs à la sauvette africains.
La cité doit sa richesse à son port, sur l’immense Rio de la Plata. Plus vraiment un fleuve et pas encore l’océan, il est néanmoins peu accessible aux citadins, si ce n’est au niveau des anciens docks de briques rouges, reconvertis en bars et restaurants de standing. Tout près, la grande Plaza de Mayo, plantée de grands palmiers, abrite la Casa Rosada, le palais présidentiel teint en rose, ainsi que la Catedral Metropolitana, d’inspiration grecque. A l’autre bout de l’avenue emplit de magasins chics, l’impressionnant Congrès s’inspire clairement des Invalides. A deux pas, l’Avenida Corrientes brille de mille feux toutes les nuits. On s’y presse devant les théâtres art-déco ou les cinémas des années 20.
Plus pittoresque, j’aime flâner dans le quartier de San Telmo, avec ses marchés qui occupent de jolies places arborées, ses boutiques d’artisanats et ses galeries d’art, et où Daniel m’emmène un soir pour écouter un petit orchestre de tango tassé dans un bar minuscule. Je flâne également souvent du côté de la Boca, le quartier du vieux port, très populaire, avec sa rue très touristique où les maisons habillées de tôle affichent des couleurs flamboyantes, et les autres, bien plus misérables.
Plus loin au Nord, je parcours l’arrondissement bourgeois et branché de Palermo. Tout près, de l’autre côté de la voie ferré, je suis d’ailleurs surpris de traverser un large secteur qu’on m’a fortement conseillé d’éviter, occupé par des bidonvilles affligeants, invraisemblable empilement de bicoques de parpaings bruts et de tôles, bricolées le long de chemins de terre puants et sous les bretelles d’autoroute. Je n’ai pas besoin d’aller voir les banlieues tentaculaires, je me doute que ce n’est pas plus réjouissant.


Et puis après la visite de quelques très beaux musées, un passage chez le dentiste pour me faire arracher une dent, une excursion sur les canaux ombragés du delta du Paranà, un peu de shopping pour renouveler ma pauvre garde-robe ou encore un week-end chez le sympathique père de Daniel, dans la bourgade de son enfance, enfin, le virement est effectif. Je peux donc rembourser mes dettes et remplir le frigo, et je ne me prive pas non plus pour inviter mes hôtes à un excellent concert, de tango bien sûr. Dans une grande salle de restaurant, les convives dinent à la bougie en écoutant l’orchestre jouer les classiques du genre. Peu après, je reçois la carte visa que je n’attendais plus. Soulagé, je profite encore un peu de la compagnie de Sofia et Daniel, qui ont tant fait pour moi comme si c’était une évidence, et de la quiétude de leur appartement. Très bientôt, je retrouve la frénésie exaltante de mon interminable périple. Et il m’en reste encore sous la semelle.






















 

Bloqué par un problème technique, la perte de ma carte visa, je suis resté pendant un mois entier à Buenos Aires, de précieux amis m'ayant offert le gîte et le couvert. Je suis maintenant de retour sur la route, et tout va très bien. Les mots coulent mieux quand les kilomètres défilent, alors je donne des nouvelles très bientôt.

En roue libre sur le sable



Mardi 8 avril 2014 – 1270e jour



Alors que je poursuis la fin de l’été toujours plus au Nord, je m’approche de la dernière région de mon programme néo-zélandais, le Northland, une étroite péninsule longue de 400 km bordée par deux océans. Et après une halte à Auckland, capitale définitivement occidentale, je retourne dans la nature, encore superbe, encore différente, tout en me faisant conduire par deux jeunes compatriotes. En adoptant volontiers leur rythme nonchalant, c’est donc en équipe que je conclue mes aventures en Océanie.




Auckland, c’est la capitale économique et la plus grande ville de Nouvelle-Zélande, abritant un quart de la population. Mais à l’échelle du pays, ça ne représente guère plus d’un million et demi d’habitants. Pourtant, engoncée sur un isthme étroit, elle étale ses banlieues de maisons individuelles comme une mégapole ; quant au centre-ville, il est relativement restreint. J’y prends mes quartiers dans un dortoir sans fenêtre, au 4e étage d’un hôtel-usine, tandis que j’installe mon bureau dans un fast-food ordinaire afin de bénéficier de la connexion. Dans ce plan parfaitement rectiligne, j’arpente de larges avenues bordées de quelques gratte-ciel, d’immeubles modernes, néo-classiques ou art-déco, garnies de boutiques en tout genre et de restaurants bien agencées. Tout est impeccable dans cette grande ville, qui manque cruellement d’exotisme à mon goût. Elle abrite pourtant une population très cosmopolite, mais même ces étrangers, indiens, chinois ou originaires des îles du Pacifique, assimilent le mode de vie des occidentaux. C’est une évidence, Auckland est une ville riche ; très riche même, quand on voit la quantité de beaux voiliers et autres yachts rutilants qui mouillent dans le port. La cité des voiles porte bien son nom. Et c’est en atteignant le sommet d’un petit volcan éteint que je m’aperçois de sa situation exceptionnelle : l’agglomération est cernée par les eaux, le golfe d’Hauraki d’un côté et la baie de Waitemata de l’autre. En observant cette étroite bande de terre s’étirer vers le Nord, je me réjouis de bientôt retrouver la proximité de l’océan.





Après cette parenthèse urbaine, je débarque à Paihia, une petite station balnéaire paisible à cette époque de l’année ; j’hérite même d’un lit dans une maison agréable dotée d’un balcon avec vue sur la mer. La bourgade fait face à la Bay of Islands, dans laquelle le capitaine Cook lui-même dénombra pas moins de 144 îles. C’est l’été indien par ici, et je range avec plaisir les baskets pour ressortir les sandales. Je m’offre de belles promenades sur la plage, sans oublier les forêts ou les mangroves alentour, et puis en kayak, je rame jusqu’à Russel, de l’autre côté de la crique. Là, un couple de jeunes français rencontré à Auckland est tout surpris de me voir débarquer de nulle part. Nous bavardons un moment, puis, pied nus dans l’herbe grasse, je gravis la toute dernière colline. Là-haut, je profite du panorama somptueux de cette très vaste baie parsemée d’îlots, et j’ai même la chance d’observer le ballet des dauphins en contrebas. Sur le retour, c’est au tour de mes deux amis de me surprendre en me proposant de me conduire vers ma prochaine destination. J’accepte sans réserve ; d’abord, j’ai pour habitude de ne jamais dire non, sans oublier que je commence à en avoir assez de poiroter pendant des heures sur le bord des routes. Surtout, un peu de compagnie fera le plus grand bien au vagabond solitaire que je suis.




   


Lucille et Julien, 23 ans, sont des gens simples et sympathiques, issus du terroir landais. Débutant trois mois de vacances en Nouvelle-Zélande en parlant à peine anglais, ils se déplacent dans un van qu’ils viennent juste d’acheter. Ainsi, je prends place à l’arrière, entre les valises et les gamelles. Et comme ils n’ont pas de programme établi, ils laissent leur passager expérimenté diriger la manœuvre. Mes vacanciers ne sont absolument pas pressés, ce qui me va très bien : comme j’ai suivi mon programme effréné à la lettre, j’ai toujours quelques jours en réserve. Pour conclure mon chapitre Pacifique, je peux donc me permettre de réduire la voilure sans avoir à me soucier du transport.





Mes camarades et moi filons donc plein Nord, en prenant le temps de nous arrêter dans de jolis coins du littoral, jusqu’à parvenir au Cap Reinga. Cet autre bout du monde, très sacré pour les maoris, est demeuré complètement sauvage : seul un phare domine les hautes falaises qui s’effritent là où les eaux de la mer de Tasman se mêlent au Grand Pacifique. Nous nous promenons jusqu’au soir dans ce décor mystique, au milieu d’une étonnante végétation chétive, adaptée au terrain sableux et au climat subtropical. Nous plantons le camp un peu plus loin, dans l’obscurité, et au matin, un décor extraordinaire se dévoile : sans rien voir, nous nous sommes installés juste devant une rivière minuscule qui sépare un singulier marécage de la grandiose dune Te Paki. En roulant carrément dans le lit du ruisseau, nous débouchons ensuite sur une immense plage de sable gris, longue de près de 100 km, sur laquelle, paraît-il, les voitures sont tolérées. Quasiment plate et bien dure, large de 300 ou 400 m à marée basse, c’est en fait une véritable autoroute naturelle ; des avions pourraient même y atterrir. A 100 à l’heure sur cet incroyable boulevard, Julien jubile ; j’insiste alors pour prendre le volant, et je me régale à mon tour de rouler au ras des vagues.








Avec suffisamment de provisions, nous choisissons un endroit parfait pour camper pendant plusieurs jours face à l’océan. Là, en pleine nature, le temps s’arrête. J’apprends à connaître mes deux camarades : Lucille, étudiante dans le social, s’est accordée une année sabbatique, tandis que Julien, ouvrier ferronnier, a demandé un congé sans solde à son patron. Outre l’insouciance de leur jeunesse, ces jeunes gens s’avèrent bien sages, très calmes et peu bavards. Je crois que je les impressionne un peu, alors sans vouloir donner de leçons, je mets en avant par l’exemple les notions de collectif et de partage. Et de temps en temps, je distille quelque anecdote de voyage qui les fascine. Avec eux, lentement, ou bien seul et nettement plus vite, je savoure mon bref passage dans ce lieu sublime. Pour les balades, il y a bien sûr la ligne galbée des dunes qui domine l’infinie perspective de la plage ; il y a aussi cet îlot volcanique très curieux, où la houle claque dans les crevasses aux couleurs bizarres, habitées par de drôles d’algues tentaculaires ; ou encore cette jolie pinède plantée d’arbres biscornus. Et puis pour le sport, je profite du plus beau gymnase qui soit : exercices dans les dunes, footing sur le sable ou natation dans les vagues. Et pour les soirées fraîches, je bricole un salon quatre étoiles : dans un creux au milieu des dunes, nous nous vautrons dans une banquette de sable ultra fin, les orteils au coin du feu, en regardant un bon film sur mon ordinateur. Le meilleur, c’est surement le toit de notre cinéma éphémère : rien de moins que la voie lactée.












Alors que nous reprenons la route du Sud, Julien me fait le coup de la panne, pour la deuxième fois. Heureusement, les maoris, nombreux dans la région, sont toujours prêts à rendre service. Ainsi, nous parvenons à la forêt de Waipoua, ultime étape de ce côté du globe en ce qui me concerne. Si j’ai tenu à venir jusqu’ici, c’est qu’elle est le dernier grand sanctuaire de kauris. Ces conifères à petites feuilles couvraient jadis de vastes régions d’îles du Pacifique, mais du fait de la rectitude et de la dureté du bois, ils furent surexploités par les colons européens, souvent jusqu’au dernier. Les 2 ou 3% restant en Nouvelle-Zélande se trouvent ici et sont désormais protégés, de même que l’écosystème qui les entoure, d’une richesse équivalente à celui d’une forêt tropicale. Nous trouvons refuge dans un camping désert situé au beau milieu du parc, où nous partageons cette fois un modeste bungalow, puis nous explorons ce nouvel environnement. Ainsi, en restant sagement sur les  passerelles qui parcourent ces superbes bois très humides, j’ai tout le temps d’examiner cette végétation préhistorique en attendant mes deux tourtereaux. Soudain, Tane Mahuta, le Seigneur de la forêt, se dresse devant nous. Cet énorme kauri élève son feuillage à plus de 5O m, au-dessus de son tronc massif, 14 m de circonférence. Vieux de deux millénaires environ, ce géant impose le respect ; à ses pieds, je comprends aisément pourquoi les indigènes le vénèrent. Plus loin, on admire également les quatre soeurs, ainsi que le Père de la forêt ; un peu moins grand que le Seigneur, il n’en est pas moins très impressionnant. Certains l’estiment à 2500 ans, d’autres à 4000. Mais peu lui importe, il reste là, stoïque, pendant que d’innombrables générations de petits bipèdes s’agitent devant lui depuis la nuit des temps.












Vient alors l’heure de se séparer : mes apprentis voyageurs souhaitent continuer à butiner dans le Northland, alors que j’ai un avion à prendre du côté d’Auckland. Je fais donc mes adieux à mes aimables compagnons de route, en me préparant à découvrir de nouveaux horizons. Mon tout dernier trajet est représentatif de mon séjour ici. Après deux longues heures d’attente, je suis ramassé par un maori qui écoute du reggae à plein volume, et qui ne dit pas un mot ; c’est ensuite un vieil anglais à l’accent impossible qui me conduit, la canette à la main ; et mon dernier chauffeur est un immigré indien, un jeune bourgeois venu chercher fortune dans ce pays tellement isolé, une terre sauvage en plein essor.

sens dessus dessous




Jeudi 27 mars 2014 – 1258e jour


Ma glorieuse épopée autour de l’Ile du Sud s’étant terminée dans l’adversité, je consens à calmer le jeu en attaquant l’Ile du Nord. D’ailleurs, elle s’avère bien moins sauvage et nettement plus peuplée : la traverser s’annonce donc plus aisé, même si je persiste à me déplacer en stop, forcément aléatoire. Aussi, mon programme y est plus léger. Après une halte à Wellington dans un contexte familier, je vais parcourir le Central Plateau des cimes aux entrailles de la Terre ; ses grands volcans actifs et ses lacs immenses, ses extraordinaires phénomènes géothermiques et ses grottes féériques.


Lorsque j’annonçai à Malika que je revenais la voir, je la prévenais sans ambiguïté de mes intentions à son égard. Sa réponse fut très favorable, alors quand j’atterris dans la capitale après le pénible épisode du Mont Cook, je suis particulièrement impatient de trouver du réconfort auprès d’elle. Cependant, son accueil est glacial, et elle ne daigne pas m’adresser la parole. Cette fille est trop compliquée pour moi, et pas si jolie que ça en fin de compte. La surprise et la déception passées, je la considère désormais simplement en amie, comme les autres occupants, son cousin Chris, de passage, ou Jason, le maori banquier, toujours aussi charmant. Ainsi, pendant deux jours, je me repose tout en me consacrant à mes écrits, sans bouger du salon et au milieu des allers et venues des uns et des autres. Et puis, sans que je m’y attende, vient la soirée de la Saint-Patrick, épique. Malika continue de bouder, mais Jason et ses cousins me prennent en charge. Ce soir, on  dirait que toute la ville est de sortie : les rues, décorées pour l’occasion, les rues sont bondées de fêtards tout de vert vêtus, et les très nombreux pubs ont tous fait appel soit à un groupe live soit à un DJ. Au fur et à mesure que notre équipe de choc enchaîne les bars et les pintes, l’ambiance s’échauffe sérieusement. C’est dans cette joyeuse pagaille que je rencontre Claire, une compatriote jeune et jolie, et pas farouche. Seule et ne parlant pas anglais, elle ne me lâche pas d’une semelle. Alors plus tard sur le trottoir, alors que chacun semble partir en bonne compagnie, je ne me prive pas d’inviter la belle à partager mon canapé. Cette courte nuit est douce, mais au matin, lorsque l’ivresse s’est évanouie, je me rends bien compte qu’avoir ramené cette petite manquait de tact. D’ailleurs Malika est en colère, alors je prie la belle de se rhabiller et de rentrer chez sa tante, tandis que, penaud, je plie bagage dans un silence pesant pour aller me réfugier dans un dortoir.



Même si je finis toujours à destination, voyager en stop est plutôt laborieux. Ca me permet au moins de faire des tas de rencontres, des touristes ou des locaux de tous âges et de toutes conditions ; et d’appréhender petit à petit la culture maorie, noyée dans cette société occidentale qui, à mon goût, manque singulièrement d’exotisme. Néanmoins, les kiwis sont fort sympathiques et leur pays est superbe. Ce matin par exemple, je tourne en rond pendant deux heures en attendant mon premier chauffeur, mais le suivant est serviable au point de faire un détour pour me montrer les coulées de roche volcanique qui couvrent les hauteurs du Rapehu, le plus grand volcan du coin avec 2800 m, avant de me déposer au village d’altitude de Whakapapa, qui devient une station de ski très fréquentée en hiver. De là, je retourne au plus près de la nature en débutant une randonnée de deux jours à travers le spectaculaire parc national du Tongariro, du nom d’un autre volcan à la silhouette parfaitement conique. Après quelques heures au milieu d’un étrange bush alpin composé de buissons aux feuillages jaune vif et de petites fleurs mauves, j’atteins le gîte de montagne rempli d’autres randonneurs. Dans ma tente, à 1300 m d’altitude, la nuit est froide et le vent violent : je la termine sous la table du gîte. En général, je suis plutôt chanceux avec la météo, mais le lendemain, le temps s’est gâté. C’est dans la brume et sous des bourrasques glaciales que je gravis des rochers biscornus, dans un environnement désolé. Comme je franchis le col à 2000 m sans rien voir du panorama, je file d’une seule traite jusqu’au prochain refuge, 6h plus loin, où je casse la croûte. Le ciel est dégagé de ce côté, alors je prends le temps d’examiner la végétation, et surtout le cratère du Ngauruhoe, qui crache une épaisse fumée blanche ; cet impressionnant versant du Tongariro aussi, et les grands lacs au loin. C’est d’ailleurs sur les rives de l’immense Taupo que je prends un repos bien mérité, en observant à l’horizon les montagnes que je viens de franchir.




Non loin de là, je me dirige ensuite vers la cité touristique de Rotorua, haut-lieu de la géothermie. En chemin, je m’arrête admirer le site de Wai-O-Tapu : ça empeste le souffre dans le coin, mais ce désagrément est amplement compensé par les scènes extravagantes proposées par Mère Nature. Pendant la balade, ébahi, j’observe là des cratères effondrés, fumants et flanqués de cristaux de souffre, ici des flaques de boue bouillonnante, ou encore des fumerolles qui jaillissent d’un peu partout, une vaste terrasse de silice blanchâtre, et le Bain du Diable, une mare d’une couleur improbable, disons anis fluo. Mais le clou du spectacle, c’est sans conteste la vaste Piscine de Champagne : l’eau frémissante et les dépôts des composés chimiques prennent des teintes hallucinantes, du blanc au noir en passant par le bleu, le vert, le jaune, ou l’orange.




Après ce fabuleux tableau impressionniste, la ville, avec ces bonnes routes, ses larges trottoirs, toutes ses boutiques et ses fast-foods, apparait bien fade. Néanmoins, la proportion de maoris y est plus importante qu’ailleurs, et je suis impatient d’inspecter le centre culturel Te Puia, qui s’efforce de perpétuer les traditions ancestrales. La visite guidée débute dans la maison commune, Te Aronui, où on a droit à des chants d’accueil conduits par les femmes, qui laissent place aux hommes pour une démonstration du haka, la fameuse danse guerrière. Même manquant légèrement d’authenticité, le show reste réjouissant, mais je ne vais quand même pas aller jusqu’à faire le pitre sur scène. Dehors ensuite, on nous explique comment les premiers colons sont venus de Polynésie en canot, il y a 8 siècles environ, puis on nous montre un ancien village reconstitué, ainsi que les ateliers de tissage et de sculpture. Dans un vivarium obscur, j’aperçois enfin un vrai kiwi, cette grosse boule de plume de la taille d’un ballon de basket, affublé d’un long bec pointu. Et pour finir, j’applaudis le geyser Pohutu dès qu’il crache eau et vapeur à plus de 30 m de haut.









Je fais ensuite un détour, d’une courte distance, mais qui me prend un temps fou puisque je m’enfonce dans la campagne en me languissant sur des routes secondaires désertes. Je viens voir par ici le village des Hobbits, qui a servi de décor aux films du Seigneur des Anneaux, au succès planétaire. Fan comme tout le monde, j’ai pu reconnaître, depuis des semaines, moult paysages utilisés par le réalisateur, Peter Jackson. Ce type est certes talentueux, mais il n’est pas si génial que ça : il a juste su mettre en valeur son merveilleux pays, une publicité inespérée pour l’industrie du tourisme. Ainsi, lors de la visite bien encadrée, on circule dans les allées et les jardins potagers, en passant devant les maisonnettes enfouies sous les collines verdoyantes. On ne croise aucun nain à gros pieds, mais le souci du détail est effarant, même si tout est faux, comme ce grand chêne en plastique au-dessus de la maison de Bilbo. Et alors que, en compagnie d’une américaine, je prends une bière du meilleur tonneau dans la taverne aux belles boiseries rondes, nous nous attendons à voir surgir la barbe et le chapeau pointu de ce cher Gandalf. C’est en fait le guide, en short et basket, qui nous invite à regagner la sortie.




J’ai ensuite une chance improbable puisque 4 conducteurs se succèdent sans temps mort pour me déposer à proximité des grottes de Waitomo, juste avant la fin du jour pour que j’aie le temps de planter la tente. Le lendemain, je me laisse volontiers diriger par une organisation sans faille pour explorer les trois grottes ouvertes au public, sur les 300 qui criblent le sous-sol de la région ; un vrai gruyère. La première est aussi la plus célèbre : à bord d’une barque contenant une trentaine de touristes, on glisse dans le noir complet et dans un silence de cathédrale, tandis que des nuées de vers luisants tapissent ses parois. L’instant est vraiment féerique : glisser ainsi sans aucun repère, alors que le plafond est constellé de millions de ces petites bébêtes scintillantes offre une sensation très spéciale. Après une balade dans la forêt environnante, on me conduit jusqu’à la caverne suivante. Celle-ci est plus classique : on chemine dans des couloirs étroits et des salles immenses, fasciné par toutes sortes de formations calcaires, en dentelle ou en grumeaux, et bien sûr des stalactites et stalagmites de toutes tailles. Dans la dernière, moins impressionnante et un peu redondante, je prends néanmoins plaisir à évoluer dans les entrailles de la Terre, dans l’obscurité, le long d’une passerelle suspendue au-dessus d’une rivière qui gronde sans qu’on puisse l’apercevoir.




En bénéficiant d’une météo plus clémente, sachant que je poursuis la fin de l’été en filant toujours plus au Nord, j’ai apprécié d’évoluer sur un tempo plus raisonnable, en me gardant de sortir des chemins balisés, dans le confort des circuits touristiques. Après avoir apprécié toutes ces merveilles naturelles, je m’en vais changer radicalement de décor : mon programme néo-zélandais, qui touche à sa fin, m’envoie maintenant vers Auckland, la capitale économique du pays, un phare de modernité pour tout le Pacifique.