dimanche 28 avril 2013 - 926e jour
samedi 27 avril 2013 - 925e jour
De bon matin, j’emprunte les transports en commun, à savoir l’un de ces minibus usés, un mikrolet, pour me faire déposer devant un musée d’art contemporain. Chez moi, on appellerait cette série de bâtiments délabrés, occupés par une bande d’artistes à dreadlocks, un simple squat. Ces gars recyclent tout ce qu’ils trouvent pour bricoler de drôles de sculptures, et peignent sur divers supports, souvent avec maladresse. Mais le style direct, brut, exprime avec force les souffrances et l’espoir de leur peuple ; c’est l’essence même de l’art. Dans un autre mikrolet bourré d’écoliers en uniforme, je retourne alors dans le centre pour étudier le musée de la résistance qui lui, est tout neuf. A part des photos percutantes, peu de choses sont exposées ici, mais la succession de panneaux racontent parfaitement la sombre période de l’occupation indonésienne. Quatre années furent nécessaires au puissant envahisseur pour mater la rébellion ; pendant cette période, on estime qu’un tiers de la population a disparu, tué par les balles ou par la faim. Indifférente pendant près de 2O ans, la communauté internationale finit par se réveiller. Le gouvernement indonésien sous pression accepte l’idée d’un référendum, mais ses soldats refusent l’écrasante victoire des indépendantistes. Il faudra l’intervention de l’ONU pour arrêter le massacre. Moins de 15 ans plus tard, on comprend que la jeune nation soit encore très marquée par ces évènements. Après ces histoires de tragédies et de héros, j’ai grand besoin de me changer les idées : je file donc en taxi jusqu’au cap Fatucama, la fin de la grande courbe que trace la côte devant la capitale. Le Roi-Christ veille sur elle du haut du piton rocheux, que je contourne sans voir les escaliers. Plus loin, le chemin est coupé par une falaise abrupte battue par la houle, mais plutôt que de faire demi-tour, je préfère escalader la paroi quasi-verticale. Au sommet, la statue de 27 m est impressionnante, tout comme la vue sur la cité lointaine. Mais je reste surtout bouche-bée en découvrant, de l’autre côté, une crique sublime qui s’offre à moi. Je profite de ce décor de rêve pour accomplir une séance de sport complète : natation, jogging, exercices au sol. En repartant, j’évite soigneusement la piste en coupant par cette belle colline herbeuse, quand soudain, le ciel se couvre ; 10 secondes plus tard, il tombe des gouttes grosses comme le pouce. Je parviens quand même jusqu’à la route, et après avoir séché devant l’océan, je rentre en taxi. Et comme je n’ai rien avalé depuis ce matin, je m’offre deux diners consécutifs. Enfin, dans la soirée, je réfléchis encore à la suite du programme. La facilité serait d’attendre sagement mon vol, le 1er mai, mais j’estime qu’en deux jours, j’ai correctement fait le tour de Dili. La décision est prise : malgré le timing serré, je veux relever un dernier défi. Demain, je pars dans les terres pour gravir le mont Ramelau, le point culminant du pays.
vendredi 26 avril 2013 - 924e jour
Après une bonne grasse matinée, je me consacre d’abord à l’écriture dans le patio de l’hôtel, puis ne sachant toujours pas où atterrir en Nouvelle-Calédonie, j’envoie plusieurs demandes d’hébergement. Je sors ensuite pratiquer l’une de mes activités favorites : le safari urbain. Il faut savoir qu’après 25 ans d’une violente occupation indonésienne, le peuple est-timorais vote pour son indépendance en 1999. Mais les militaires en place ne l’entendent pas de cette oreille et mettent le territoire à feu et à sang, jusqu’à l’intervention des forces de l’ONU. Aujourd’hui, 10 ans plus tard, tout reste à reconstruire. Ainsi, à Dili, d’une population d’environ 150 000 habitants qui s’accroit de manière exponentielle, les stigmates de ces destructions sont encore bien visibles. En périphérie, des habitations misérables de parpaings bruts et de tôle rouillée s’entassent les unes sur les autres ; et dans le centre, de nombreuses ruines alternent avec des bâtiments officiels flambant neufs, financés notamment grâce aux gisements de pétrole offshore. Idem pour les aménagements : soit ils sont inexistants, soit ils ont été grossièrement réalisés ; plusieurs axes importants sont d’ailleurs en chantier. Dans les rues, il y a ici bien moins de motos et beaucoup plus de voitures, surtout de gros 4x4 ou de vieux taxis jaunes. Politiquement, la nation est membre de l’Asie du Sud-Est, mais sur le plan ethnique, la limite est clairement franchie : les gens sont généralement d’origine polynésienne ou papoue, peau foncée et cheveux frisés, un certain nombre ayant aussi des descendants portugais. La pauvreté est encore criante, mais le sourire et la tranquillité des quidams soulignent qu’ils sont désormais plein d’espoir ; après des décennies de souffrance, la dynamique est positive. Le palais présidentiel, neuf mais modeste, tranche avec l’immense palais du gouverneur, entièrement rénové, d’inspiration portugaise avec sa longue arcade et ses voûtes ; néanmoins, il subsiste peu de témoignages de l’époque coloniale. Surtout, ce qui fait le charme de cette petite cité, c’est avant tout le détroit d’Ombai et ses eaux turquoise. Après le port et ses centaines de containers, en plein centre-ville, j’arpente l’intégralité de l’agréable front de mer, ombragé par de grands arbres, et plus loin, un joli parc fraîchement implanté. Là-bas, tout au bout de la baie, une grande statue du Christ attire mon attention, de même que la plage de sable blanc en contrebas. Mais je marche déjà depuis des heures et la lumière baisse ; j’irai demain. En attendant, je flâne longuement parmi les habitants, plus habitués à la présence d’étrangers que les indonésiens ; quelques-uns seulement me saluent poliment, presque timidement. Et avant de rentrer, je me permets un grand classique : siroter nonchalamment une noix de coco en contemplant le coucher du soleil.
jeudi 25 avril 2013 - 923e jour
Dès 4 h du matin, Yutmen frappe à ma porte et a l’obligeance d’aller chercher quelques beignets pendant que je prépare le café. Et une heure plus tard, le minibus dans lequel je vais passer toute la journée vient me chercher. Il ne date pas d’hier, mais de facture japonaise, il est encore en bon état. Correctement installé, je dors pendant le ramassage des autres passagers et nous ne quittons vraiment Kupang que vers 6 h. Un long chemin nous attend et le chauffeur ne compte visiblement pas s’éterniser : malgré les virages incessants, il appuie sur le champignon. Alors que nous nous enfonçons dans le centre montagneux de l’île, les villages pittoresques des ethnies du coin défilent. Il est déjà midi quand nous atteignons la frontière : je quitte donc l’Indonésie après un séjour de 72 jours. En retard de 12 jours, je dois m’acquitter d’une pénalité de 2 200 000 roupiah (170 euros) : on a beau si attendre, ç’est quand même douloureux. Mais d’un autre côté, j’ai adoré parcourir ce pays, si grand, si beau, si spécial. De Sumatra à Timor, en passant par Java ou Flores, sans oublier Bali évidemment : entre mers et montagnes, j’ai vu nombres de lieux sublimes et rencontré moult cultures fascinantes. Je paye donc sans regret aucun. Et de l’autre côté aussi, je paye un douanier, avec un nouvel écusson sur son uniforme : celui du Timor-Leste, 41e pays de mon épopée et le dernier avant un bon moment. C’est aussi le dernier né des états asiatiques : en 2002, après avoir été une colonie portugaise pendant quatre siècles et après avoir durement subi l’occupation indonésienne pendant 27 années, il devient enfin indépendant. Alors que j’avais fini par bien me débrouiller en indonésien, ici on parle portugais : je ne comprends plus rien. Autre différence notable, l’état lamentable de la route : sur une piste défoncée, nous longeons maintenant un relief très escarpé qui dégringole dans l’océan ; néanmoins, à 1OO m de hauteur, le panorama est superbe. J’ai d’ailleurs tout le temps de le contempler alors que nous attendons que les pelleteuses déblaient la voie en construction. La végétation, même si elle reste fournie, devient de plus en plus sèche, presque de type méditerranéen ; pour un peu, on croirait le Monténégro. Dans ces conditions, nous roulons le plus souvent au pas, tout en étant rudement secoués. C’était prévu mais le trajet, à travers cette petite nation d’un million d’habitants, encore nettement sous-développée, est interminable. La nuit est déjà tombée depuis un bon moment quand nous atteignons enfin Dili, modique capitale en chantier. Du fait de la présence de nombreux occidentaux, membres de l’ONU ou de diverses ONG, les prix sont élevés. Ainsi, dans un dortoir minable, j’atterris sur un pauvre lit superposé en fer qui me coûte tout de même 12 dollars US, la monnaie en vigueur. Il est déjà plus de 20 h, ce qui fait quand même 15h de voyage. Je pare au plus pressé, à savoir diner et prendre une douche. Et puis bizarrement, malgré la fatigue, je veille assez tard en faisant le tour complet du web.
mercredi 24 avril 2013 - 922e jour
Ce matin, comme Yutmen donne des cours, c’est son grand frère, malgré son anglais hésitant, qui prend soin de l’invité. Il m’emmène d’abord à la mairie, où se déroule une foire d’artisanat ; mais comme les stands sont encore en cours d’installation, le tour est plutôt rapide. Il me conduit alors à son école, fermée aujourd’hui, où il officie en tant que prof de musique ; avec les salles de classe bâties autour d’une jolie cour, l’établissement est très agréable. Nous y avons une discussion hautement stratégique à propos de foot, puis c’est au tour d’une de ses collègues de me bombarder de question sur le système français ; elle est sidérée par tant d’avantages. Ensuite, mon jeune ami vient reprendre le flambeau. Après avoir récupéré le visa au consulat en un clin d’oeil, nous filons acheter mon ticket de bus pour Dili, où je me rends dès demain. Au Timor Leste, je ne compte rester que 5 jours avant de m’envoler pour Nouméa : cette fois, ça sent la fin ; la fin d’un chapitre seulement. Pour déjeuner, alors que je me fais généralement un devoir de payer dès que nous sommes dehors, Yutmen tient cette fois à m’inviter. Nous allons donc dans un bon restaurant, sur une vaste terrasse entourée de végétation. Au milieu de cadres en costume, je me régale de porc grillé au barbecue. Plus tard dans l’après-midi, il me réserve une surprise rafraîchissante. En moto comme toujours, nous sortons de la ville, stoppons sur un petit chemin, et partons à pied à travers champ, dans un paysage de hautes herbes jaunies planté de quelques arbres chétifs ; on se croirait presque dans la savane du grand rift. Au bout du chemin, nous descendons dans une grotte étroite, et au fond de la fissure, dans l’obscurité, les reflets d’un bassin dansent sur la roche. En me baignant dans le noir, je ressens une impression étrange, une sorte de vertige. Enfin, pour mon dernier diner indonésien, nous allons dans un bien modeste boui-boui de bord de route. J’y mange un grand classique, ou plutôt deux : saté ayam et mie goreng (brochette de poulets sauce cacahouète et nouilles sautées). Et alors que mon ami et moi philosophons sur le voyage, je l’encourage à être un peu moins sage, lui qui a tout du gendre idéal. S’il veut parcourir le monde lui aussi, il va devoir bousculer l’ordre établi. Quoiqu’il en soit, je me réjouis d’avoir rencontré, sur ma longue route, cet adorable garçon, si brillant dans sa tête et généreux dans son coeur.
mardi 23 avril 2013 - 921e jour
Ce matin, Yutmen effectue un travail de programmation avec son jeune cousin. Quant à moi, installé sur la terrasse, mes leçons portent sur l’histoire et la rédaction, sans oublier une séance d’éducation physique. Pendant le déjeuner, alors que j’ai abandonné mes cours d’indonésien sachant que je vais devoir me mettre au portugais dans deux jours, mon ami continue d’apprendre promptement le français. Puis dans l’après-midi, il tient à me conduire sur la colline qui domine la ville. Nous traversons donc une nouvelle fois Kupang et une fois sur place, je ne peux pas m’empêcher de traîner mon camarade dans les hautes herbes jusqu’à l’ultime point culminant. Et pour être bien certains d’être au sommet, nous allons jusqu’à grimper dans un arbre ; de notre perchoir, nous apprécions une vue époustouflante. Et étant donné la chaleur, nous filons dans la foulée à la plage. A quelques kilomètres seulement, nous stoppons à Lasiana beach. C’est dans cet endroit superbe, étonnement préservé, que les habitants viennent se détendre le week-end ; aujourd’hui, il est désert. Yutmen me présente alors l’heureux propriétaire du seul bar à l’horizon, idéalement placé en retrait de l’interminable rivage, à l’ombre des nombreux cocotiers et rôniers. Dans cette grande cabane typiquement tropicale, je m’excuse auprès d’Ody, la quarantaine, à qui j’avais également demandé l’hospitalité ; mais l’homme est charmant et ne me tient pas rigueur d’avoir répondu en premier lieu à son jeune ami, plus rapide sur le coup. Apprenant que je suis menuisier, il me charge d’inspecter ses travaux d’agrandissement, et en respirant l’odeur du bois coupé, je me souviens qu’il va très bientôt me falloir me remettre à l’ouvrage. Mais d’ici là, Yutmen et moi allons batifoler dans l’eau tiède, avant de longuement marcher sur le sable en profitant de la fin du jour. De retour à la maison, la famille se retrouve au grand complet pour le diner : les deux ainés de mon hôte, qui est le petit dernier, viennent s’ajouter à leurs trois cadets qui habitent toujours le cocon familial, que l’on ne quitte normalement qu’après le mariage. Ainsi, la fratrie est au complet : le plus vieux est pasteur, le second est enseignant, tandis que les suivants, que je connais déjà, sont commercial et consultant financier. Au menu, le goût extrêmement aigre des feuilles de papayes fait débat, mais je préfère rester diplomatiquement neutre. Et plus tard au dehors, dans la douceur de la nuit, j’observe avec amusement les cinq frères se chamailler, comme j’aime tant le faire avec le mien.

lundi 22 avril 2013 - 920e jour
Le programme du jour n’a rien de réjouissant, puisque je dois remplir des obligations administratives. En effet, avant d’entrer au Timor Leste, ce petit pays qui occupe la partie Est de l’île, je dois obtenir le visa de la part du consulat. Débarqué un samedi, l’histoire m’oblige à rester en ville 5 ou 6 jours, mais cela me convient finalement assez bien. D’abord, je suis en excellente compagnie et confortablement installé ; et ensuite, depuis ma pause à Bali, je n’ai pas su, ou pas voulu, retrouver mon rythme habituel. Et puis partager un peu de la vie de mon hôte reste très enrichissant, tant pis pour le Timor rural. D’ailleurs, Yutmen, qui est disponible, m’offre son aide sans hésiter. D’abord, pour compléter mon dossier, j’ai besoin d’un billet d’avion : nous nous rendons donc dans ce fast-food où, sur internet, je cherche la meilleure offre. Rompu à l’exercice, je décortique les offres : la première, Dili – Nouméa, émarge à plus de 1000 euros, une fortune. Alors en décomposant méthodiquement le trajet pendant des heures, je signe pour 4 vols étalés sur 3 jours. C’est scandaleux, mais je ne verrai de l’Australie que 3 aéroports, dans lesquels je vais devoir dormir 2 nuits. Alors que chaque jour, je pinaille pour des sommes dérisoires, me voilà obligé de m’acquitter de 680 euros ; cette fois c’est sûr, je vais arriver en Nouvelle-Calédonie sur la paille ou presque, sans même savoir encore chez qui atterrir. Il me faut encore imprimer un relevé de compte et photocopier mon passeport, et après avoir déjeuner, nous nous rendons au consulat. Je réponds à chaque demande de l’agent en lui remettant mes papiers un à un. Cette fastidieuse tournée est au moins l’occasion de découvrir Kupang, cette agglomération de 500 000 habitants, gentiment animée, avec son inévitable cohorte de motos, et visiblement pas pressée de se développer. Les aménagements sont rudimentaires et de nombreux bâtiments sont vétustes, quand la plupart ne dépassent deux étages ; pourtant, je remarque très peu de chantier de construction. Il y règne néanmoins une atmosphère agréable, nonchalante, impression accentuée par le front de mer qui n’est jamais bien loin. Comme sur le retour, Yutmen me laisse le guidon, je lui montre comment il faut conduire en ville : nous rentrons beaucoup plus vite que nous sommes venus. Après avoir pris un repos mérité, mon ami me propose de l’accompagner à la répétition de sa chorale. Ainsi, devant une belle maison, je m’assoie discrètement dans un coin pour écouter une bonne vingtaine de personnes entonner des cantiques façon gospel. Et je suis stupéfait du résultat, d'une admirable qualité. Yutmen, à la voix de ténor, produit un solo parfait ; ce garçon est décidément bourré de talents. Nous prolongeons ensuite la soirée sous les étoiles, en allant grignoter du maïs grillé sur un quai populaire vaguement aménagé face à l’océan.